|
France-Togo: Interview:
Kofi Yamgnane: "Faure Gnassingbé fait
pire que son père"
17 décembre 2009
Candidat à l'élection présidentielle du
28 février 2010, le Franco-Togolais Kofi Yamgnane, qui
fut secrétaire d'Etat à l'Intégration sous
François Mitterrand, livre son analyse de la brouille
diplomatique Paris-Lomé. Et réplique à ses
détracteurs au sein du régime.
Pascal Bodjona, ministre de l'Administration territoriale
et de la Décentralisation, a tenu à démentir
sur lexpress.fr avoir joué le moindre rôle dans
l'expulsion d'Eric Bosc, premier secrétaire de l'ambassade
de France à Lomé, et récuse toute animosité à votre égard.
Que vous inspire cette mise au point?
Bodjona est le porte-flingue du président Faure Gnassingbé.
Il m'a accusé d'avoir manqué de respect au chef
de l'Etat. Mais qu'ai-je donc dit de la sorte? J'ai simplement émis
deux jugements. Un, le bilan du président tient en une
phrase: il a divisé l'armée, il a divisé le
Rassemblement du peuple togolais (RPT, parti au pouvoir) et il
a divisé sa propre famille. Deux, l'achat récent
d'une Mercedes Maybach d'une valeur de 1 milliard de francs CFA,
soit 1,5 million d'euros ou encore 3000 ans de salaire minimum
togolais, et tout ça pour rouler dans les nids-de-poule
de Lomé, constitue une insulte à l'intelligence
et à la raison.
Pour le reste, je suis convaincu que Pascal Bodjona a joué un
rôle dans l'éviction d'Eric Bosc. Avec son rang
de ministre d'Etat, il est quand même le membre le plus
haut-gradé du gouvernement après le Premier ministre.
Pour ce qui me concerne, lui même m'a appelé pour
me dire que je n'avais pas le droit de rencontrer les chefs coutumiers,
ni de tenir des réunions publiques, et que je devais me
borner à rencontrer mes sympathisants "individuellement". "Ne
croyez pas, m'a-t-il précisé, que c'est
par faiblesse qu'on vous laisse faire." Que faut-il
entendre par là?
Pensez-vous qu'un autre illustre Franco-Togolais,
le juriste Charles Debbasch, conseiller spécial du
président Faure, a pu aussi être à la
manoeuvre lors de cette séquence?
Debbasch est à la manoeuvre. Il n'est pas seulement le
mentor de la caste blanche au service du pouvoir de Faure. Il
est aussi et surtout le véritable président du
pays. C'est lui qui dirige le Togo. Dès lors, tout ce
qui peut entraver ses intérêts, notamment financiers,
est à éliminer. Avec moi, il y a des chances qu'il
ne resterait pas sur le territoire togolais. Et s'il y restait,
il n'aurait plus accès au système mis en place à son
profit, et qui lui vaut des revenus substantiels. Cela posé,
il est normal que Faure le défende : c'est à lui
qu'il doit son poste. Souvenez-vous du rôle joué par
Debbasch à la mort de son père, Gnassingbé Eyadéma,
en 2005. L'actuel président se comporte un peu comme s'il
avait contracté à son égard une dette perpétuelle.
Vous rencontrez divers interlocuteurs français, à l'Elysée,
au Quai d'Orsay, à la Coopération, à l'Assemblée
nationale, au Parti socialiste... Qu'attendez-vous d'eux?
Je leur dis ceci; je ne suis pas venu vous demander votre soutien;
lequel serait pour moi contre-productif. En revanche, dès
lors que vous avez décidé, avec l'Union européenne,
de financer la tenue du scrutin du 28 février, donnez-nous
les moyens d'éviter la fraude. Envoyez des observateurs,
mais pas l'avant-veille du jour J. Non, deux mois avant, afin
de veiller sur les préparatifs. Fournissez-nous aussi
une aide logistique, des urnes transparentes à double
serrure. N'oublions pas que les Nations unies ont dénombré 500
morts après la mascarade de 2005. Il ne faudrait pas que
Paris et l'UE viennent verser des larmes de crocodile sur des
centaines de cadavres au lendemain d'une élection truquée.
Si le scrutin est libre, démocratique et transparent,
il n'y aura pas de contestation, et un président légitime émergera.
Car la contestation amène la violence, et la violence
amène la mort.
Vous êtes originaire du nord du Togo, fief électoral
du clan Eyadèma. Pensez-vous que ce "pedigree" alimente
la nervosité du pouvoir à votre endroit?
Oui… Je suis d'ethnie bassar, et les bassars ont beaucoup
collaboré au régime Eyadèma. Vous avez à la
tête de l'armée une brochette de généraux
et de colonels bassars.
Quand avez-vous décidé de descendre
dans l'arène politique togolaise?
Ma décision a germé en 2005, sous le coup d'une émotion
très vive. Je me suis alors dit qu'il était impossible
qu'on installe un régime héréditaire au
Togo. J'ai discuté à l'époque avec les leaders
de l'opposition de l'hypothèse d'une candidature unique.
Et je me suis rangé derrière le prétendant
désigné, Bob Akitani. Au point de jouer un rôle
de correspondant pour l'Europe et les Etats-Unis de la coalition
qui le soutenait. On a ensuite assisté à un simulacre électoral,
tendant à légitimer le coup d'Etat constitutionnel.
Au début de son mandat, j'ai voulu laisser à Faure
le bénéfice du doute. Mais je me suis rendu compte
qu'il n'avait rien accompli. Il a beau se dire instruit, formé dans
des pays démocratiques, il fait pire que son père.
Etes-vous disposé à rallier la candidature
de l'opposant historique Gilchrsit Olympio?
Au Togo, le RPT n'a pas gagné une élection à la
régulière. A l'inverse, le parti de Gilchrist Olympio
l'a en fait emporté en 1993, en 1998, en 2003, en 2005,
mais n'a jamais pris le pouvoir. Pourquoi en serait-il autrement
en 2010? Je suis obligé d'en déduire qu'il existe
un pacte entre les deux clans. Il ne sert à rien de tirer
un coup de fusil en l'air de plus. Et il n'y a aucune raison
que deux familles -les Eyadéma et les Olympio- prennent
un pays entier en otage.
La France officielle semble pourtant encline à traiter
Gilchrist Olympio avec bienveillance. Cela vous gêne-t-il?
Disons que cela me trouble. Et démontre que la France
sarkozyenne ne fait pas une bonne analyse de la situation togolaise.
Remplacer un Eyadéma par un Olympio, ce n'est pas une
solution. On risque d'entrer alors dans une ère de revanche.
Il y a eu tellement de crimes de sang et de crimes économiques
au Togo. Et ce pouvoir a tant pratiqué la violence et
l'impunité... Mon atout, c'est de ne pas être l'un
des protagonistes de ces histoires-là. Je n'ai pas d'ennemi,
je n'ai tué personne.
Dans un tel contexte, comment menez-vous campagne?
Je ne voyage jamais la nuit, je mange chez moi, j'emporte partout
ma bouteille d'eau. Non que je pense le régime prêt à prendre
le risque d'attenter à ma vie. Mais une tentative d'empoisonnement
ne peut être exclue. Le financement est aussi une affaire
compliquée. Je ne veux pas me trouver redevable de grands
bienfaiteurs qui attendraient un renvoi d'ascenseur. Je préfère
solliciter des amis, et engager une souscription à la
Barack Obama : 10 euros ici, 15 euros là.
Source: lexpress.fr
|
|