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50 ans après, la Françafrique
bouge encore:
«La France à fric» et
les amitiés sélectives de Nicolas Sarkozy
04 janvier 2010
La «rupture» promise par le candidat Sarkozy
est-elle tombée aux oubliettes? Pas si simple. Tous les
pays ne sont pas logés à la même enseigne.
Au Togo par exemple, le président français essaie
de se démarquer de son prédécesseur Jacques
Chirac. Dès avril 2005, il a qualifié de «mascarade» l’élection
très controversée du fils du défunt Gnassingbé Eyadema – un
scrutin qui, selon l’Onu, s’est soldé par
la mort d’au moins 500 personnes.
France/Togo
La France vient d’octroyer 140 millions d’euros au
Togo, au titre de l’aide au développement. Depuis
son arrivée au pouvoir en mai 2007, Nicolas Sarkozy a
fait recevoir le principal opposant togolais, Gilchrist Olympio,
par deux de ses collaborateurs: en septembre 2008 par Alain Joyandet,
et en février 2009 par le chef de la cellule Afrique de
l’Élysée, Bruno Joubert. Est-ce parce que
le Togo n’occupe pas la position stratégique du
Tchad ou ne possède pas les richesses pétrolières
du Gabon? Visiblement, Paris est plus exigeant avec Lomé qu’avec
d’autres capitales. D’ailleurs, le régime
togolais ne s’y trompe pas. En décembre dernier,
le premier secrétaire de l’ambassade de France à Lomé a été expulsé.
Sans doute est-ce un message des Togolais aux Français
sur le thème: «Ne vous intéressez pas
de trop près à la présidentielle de février
prochain».
L’aide militaire
Autre signe de «rupture»: la renégociation
des accords de défense avec les anciennes colonies françaises.
Finies les clauses secrètes qui garantissaient aux régimes
en place une aide militaire française en cas de soulèvement
populaire ou de rébellion armée.
«Les temps ont changé et la France n’a
pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique»,
a lancé Nicolas Sarkozy au Cap, en Afrique du Sud,
en février 2008. Cela dit, le chef de l’État
français a renoncé à fermer la base militaire
française de Libreville au Gabon, comme le suggérait
pourtant le Livre blanc de la défense publié en
juin 2008. Commentaire d’un conseiller du président
Ali Bongo: «C’est donnant-donnant. Les Français
protègent notre régime contre les menaces intérieures
ou extérieures. En échange, nous soutenons leur
politique en Afrique et ailleurs».
Les retrouvailles
Dernier signe de changement: les tentatives de réconciliation
avec des pays très hostiles à la France d’avant
Sarkozy.
Avec le régime du président rwandais Paul Kagamé,
les retrouvailles sont en bonne voie. Après trois ans
de rupture, les relations diplomatiques ont été rétablies
en novembre dernier. La justice française soupçonne
le régime rwandais d’être impliqué dans
l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président
Habyarimana. De son côté, la justice rwandaise accuse
la France d’être complice du génocide de 1994.
Aujourd’hui, Paris et Kigali essaient de vider leur querelle
judiciaire.
Avec le régime du président ivoirien Laurent Gbagbo,
les choses sont plus compliquées, sans doute à cause
de la force des liens entre les acteurs politiques de France
et de Côte d’Ivoire (l’UMP, le PS, le FPI,
le PDCI et le RDR). Tout va dépendre de la future présidentielle
et des conditions de sa transparence.
Des relations pragmatiques
Allocution de Nicolas Sarkozy, Dakar 26/07/2007
En fait, l’une des différences entre Jacques Chirac
et Nicolas Sarkozy est que le premier refusait de prendre au
téléphone les chefs d’État africains
qui lui étaient ouvertement hostiles. Mieux, il ne cachait
pas son antipathie à l’égard de certains,
comme l’Ivoirien Laurent Gbagbo. Le second est plus «rond».
Cinquante après, la France commence enfin à «dépassionner» ses
relations avec l’Afrique et à traiter de la même
façon toutes ses anciennes colonies, celles qui restent
amies comme celles qui ont «coupé le cordon».
Finie l’époque de Sékou Touré, où Charles
de Gaulle voulait «punir» la Guinée
d’avoir dit non à la France. Moins de pathos, plus
de pragmatisme. De ce point de vue, la France a tiré quelques
leçons des émeutes anti-françaises d’Abidjan
en novembre 2004. L’avenir de la Côte d’Ivoire
ne se décide plus à Marcoussis en France, sous
la houlette de Jacques Chirac, mais en Afrique, sous celle du
chef de l’État burkinabé Blaise Compaoré.
Et aujourd’hui, les «patriotes» proches
de Laurent Gbagbo ont de plus en plus de mal à mobiliser
les foules d’Abidjan contre la «France coloniale».
Cinquante ans après, la relation franco-africaine se normalise… lentement.
«La France à fric»
Que reste-t-il de la Françafrique en 2010? D’abord
du business. Paris accorde la priorité aux pays africains
qui lui vendent du pétrole (Angola, Nigeria, etc.) ou
de l’uranium (Niger), et à ceux qui peuvent lui
acheter de la haute technologie (Maroc, Algérie, Tunisie,
Libye, Afrique du Sud). D’où l’extrême
prudence de Nicolas Sarkozy à l’égard de
Mamadou Tandja, l’homme qui vient de tordre le cou à la
Constitution du Niger pour se maintenir au pouvoir jusqu’en
2012. Mais surtout, de la Françafrique, il reste une alliance
d’intérêts bien compris.
Côté français, la Françafrique a
longtemps été une tirelire, une «France à fric».
En 2002, lors du procès Elf, Loïc Le Floch-Prigent
s’est mis à table: «On va appeler un
chat un chat. L’argent d’Elf part en Afrique et revient
en France». Et en juin dernier, à l’occasion
des obsèques d’Omar Bongo, l’ex-président
français Valéry Giscard d’Estaing a révélé sur
la radio Europe 1 un drôle d’échange téléphonique
lors de la campagne présidentielle de 1981: «J’ai
appelé Bongo et je lui ai dit: Vous soutenez
actuellement la campagne de mon concurrent [Jacques Chirac]».
Alors il y a eu un temps mort, et il m’a dit «Ah,
vous le savez?», ce qui était merveilleux. À partir
de ce moment-là, j’ai rompu mes relations personnelles
avec lui». Difficile de croire que ces pratiques ont
totalement disparu en 2010…
Côté français, les décideurs – de
gauche comme de droite – continuent de nourrir l’ambition
d’une «plus grande France». Une France
qui se projette dans le monde grâce à quatre multiplicateurs
de puissance: l’arme atomique (fabriquée avec un
combustible en provenance... du Niger), le siège permanent
au Conseil de sécurité, l’Europe et l’Afrique.
En 2003, lors de son bras de fer avec l’Américain
George Bush sur l’Irak, Jacques Chirac a usé ouvertement
de trois de ces instruments de puissance – les trois derniers.
L’Afrique est donc une pièce maîtresse de
ce dispositif. Jean-Pierre Dozon l’appelle même «l’État
franco-africain»: «Le plus fort tour de
passe-passe de la Ve République, grâce auquel l’État
français parvint à se métamorphoser en grande
puissance, consista à se démultiplier en autant
d’États voués à soutenir sa politique étrangère».
La Françafrique, «État simultanément
un et multiple». La Françafrique, «individualité historique»,
dit encore Dozon en empruntant la formule à Max Weber.
Sécuriser les pouvoirs
Côté africain, la Françafrique est perçue
par plusieurs chefs dÉtat comme une assurance-vie. Elle
est la garantie d’un soutien financier (l’APD – Aide
publique au développement, l’entregent de Paris
auprès du FMI et de la Banque mondiale) et monétaire
(le franc CFA adossé au Trésor français
et à l’euro) à des économies défaillantes.
Surtout elle pérennise des régimes très
peu démocratiques mais fidèles à la France.
Françafrique
Paris, 10 avril 2008. Un militant du collectif «cellule
françafrique» qui milite pour le renouveau
des relations franco-africaines, campe devant la porte d’un
hôtel particulier qui appartiendrait à Omar Bongo.
L’arrivée de Nicolas Sarkozy a-t-elle changé la
donne? «Non», répond Achille Mbembé. «Le
cartel des satrapes – d’Omar Bongo, Paul Biya et
Sassou Nguesso à Idriss Déby, Eyadema fils et les
autres – se félicite de ce qui apparaît clairement
comme le choix de la continuité dans la gestion de la
Françafrique – ce système de corruption réciproque
qui, depuis la fin de l’occupation coloniale, lie la France à ses
affidés africains», écrivait l’historien
camerounais dès le 1er août 2007 dans les colonnes
du journal Le Messager de Douala. Depuis, Ali Bongo a succédé à son
père et le Sénégalais Karim Wade semble
se préparer lui aussi à briguer la succession de
son père lors de la présidentielle de 2012.
En fait, dans l’esprit de plusieurs chefs d’État
africains, la Françafrique reste un instrument irremplaçable
de conservation du pouvoir : une garantie contre l’alternance
démocratique, un gage de présidence à vie,
voire une promesse de transmission héréditaire
du pouvoir. La force de ces régimes est de parvenir à faire
croire à la France qu’ils sont ses seuls alliés
indéfectibles, à l’exclusion de leurs adversaires
politiques (opposants ou rebelles).
La faiblesse de la France, c’est de croire que c’est
vrai, plus par commodité que par naïveté. «On
ne va pas se brouiller avec ceux qui nous rendent de grands services»,
dit le secrétaire général de l’Élysée,
Claude Guéant. On est loin du discours de Barack Obama à Accra
le 11 août dernier: «L’Afrique n’a
pas besoin d’hommes forts mais de fortes institutions».
La Françafrique ou l’Afrique «utilitaire».
Pour la France, il y a un vrai risque de décrochage avec
la jeunesse africaine.
RFI
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