Togo: Interview au Journal du Dimanche:
Jean-Pierre Fabre: «...C'est
une explosion sociale qui va se produire au Togo»
15 mars 2010
Une semaine après le scrutin présidentiel au Togo,
l'opposition, emmenée par Jean-Pierre Fabre et le Franco-Togolais
Kofi Yamgnane, dénonce toujours la réélection
annoncée du président sortant, Faure Gnassingbé.
Pour leJDD.fr, le candidat Jean-Pierre Fabre revient sur les
violences et les intimidations dont son camp fait l'objet. Et
dénonce la "complaisance" de la communauté internationale.
Quelle est la situation actuelle au Togo?
La situation est tendue du fait que le pouvoir en place, dans
sa volonté acharnée de se maintenir au pouvoir,
ne cesse de violer les droits de l'Homme et de commettre des
exactions. Les manifestations ont été dispersées à l'aide
de grenades lacrymogènes et de bombes assourdissantes.
Les policiers font preuve d'une brutalité inouïe.
Plusieurs personnes ont été arrêtées
et envoyées dans une prison située à plus
de 500 kilomètres de Lomé. Le comble de l'action
a été atteint mardi dernier quand des responsables
de l'UFC [Union des forces pour le changement, le principal
parti d'opposition, ndlr] ont été arrêtés
au motif qu'ils s'apprêtaient à modifier les résultats
des procès verbaux des bureaux de vote.
Vous accusez la police d'avoir saisi des documents.
Qu'en est-il?
Le matériel informatique a été saisi, de
même que tous nos procès verbaux des bureaux de
vote. Aujourd'hui, nous n'avons plus aucun document attestant
de notre victoire. Mais finalement, nous n'avons plus besoin
de la prouver, car par son action, le RPT [Rassemblement du peuple
togolais, le parti au pouvoir, ndlr] vient de démontrer
que nous avons remporté les élections!
Quels sont les recours dont vous disposez désormais?
Au moment où ces documents ont été saisis,
on était toujours dans les temps pour saisir la Cour constitutionnelle
et déposer un recours. Nous l'examinions, mais nous n'étions
pas très chauds, connaissant le fonctionnement de cette
institution. Mais désormais, nous n'avons plus la possibilité de
déposer ce recours. On nous en a empêchés.
«La France a joué finement»
Des observateurs
européens étaient
sur place lors du scrutin. Quelles sont leurs conclusions?
Le rapport préliminaire est sans complaisance vis-à-vis
de l'organisation des élections. Sur la base de ce rapport,
le scrutin devrait être invalidé. Il fait état
des manœuvres du pouvoir et des violations du code électoral.
Si la Cour constitutionnelle faisait son travail - car l'un des
candidats a pu répertorier les violations et déposer
un recours - le scrutin devrait être annulé. Mais
nous sommes au Togo et il ne le sera pas…
Que pensez-vous de la réaction de la communauté internationale?
La communauté internationale est trop complaisante vis-à-vis
du pouvoir togolais. Elle se contente seulement de financer des
réformes, par exemple la modernisation de l'institution
judiciaire. Mais il suffit que le pouvoir pense que ses intérêts
sont en cause pour qu'il arrête des gens et fasse ce qu'il
veut. Il n'y a même pas une volonté d'instaurer
un état de droit au Togo. Mais la communauté internationale,
elle, se satisfait d'engloutir des millions d'euros du contribuable
européen dans une prétendue modernisation de l'institution
judiciaire. Elle se donne bonne conscience en engloutissant de
l'argent pour rien. Le pouvoir togolais se moque de la communauté internationale.
Vous parlez de "complaisance", le terme
est fort…
Je comprends qu'on puisse être fatigué de gérer
un pays, de gérer la crise togolaise. Mais on a l'impression
que ces derniers temps, Bruxelles - et les autres - cherche à se
débarrasser de la patate chaude. Tant que certains préfèreront
jouer leurs intérêts personnels contre ceux de la
population africaine, population qu'on prétend aider et
aimer, l'Afrique n'évoluera jamais.
Pour l'heure, la France a refusé de se prononcer
sur la victoire du président sortant, disant attendre
les résultats définitifs et les rapports des
missions d'observation électorale. Qu'en pensez-vous?
La France joue finement. Elle ne peut pas se prononcer avant
la validation des résultats par la Cour constitutionnelle.
Elle se tait et elle a raison. Elle ne veut pas faire comme l'Union
africaine qui prend position alors que les résultats définitifs
ne sont pas publiés [l'UA a confirmé la victoire
de Faure Gnassingbé] ou comme le président Blaise
Compaoré [Burkina Faso] qui est allé encore plus
loin. Il est censé être le facilitateur [dans la
crise politique togolaise], il ne devrait donc pas se prononcer à la
légère mais c'est pourtant ce qu'il a fait [en
félicitant le sortant pour sa réélection].
Pour l'instant, on n'a pas à féliciter la France
ou à la blâmer. Mais bon, je ne crois pas au Père
Noël…
Justement, qu'elles sont vos attentes?
J'attends que la communauté internationale se prononce
sinon pour la victoire du candidat de l'UFC [lui-même,
donc] du moins pour l'invalidation du scrutin.
«Si on me tire dessus, je serai le
premier à terre»
Si Faure Gnassingbé se maintient au pouvoir,
souhaitez-vous des sanctions de la communauté internationale?
Bien entendu. On ne peut pas en rester là. Malheureusement,
la communauté internationale se contente du fait qu'il
y ait eu un vote. Elle pense: 'On a voté, c'est terminé,
il faut tourner la page.' Dans ces conditions, c'est toujours
le pouvoir en place qui l'emporte. Mais si on continue comme ça,
il n'y aura jamais d'état de droit en Afrique.
Avant le scrutin, votre camp semblait pourtant confiant
sur le respect des règles par le pouvoir en place…
Oui mais l'espoir est déçu parce que la communauté internationale
ne fait pas ce qu'il faut. Elle a d'autres chats à fouetter
que de s'occuper du problème du Togo. Les problèmes
du Togo, c'est aux Togolais de les résoudre. Elle ne regarde
pas en profondeur mais à la surface et se contente de
ce qu'elle voit, préférant une paix artificielle à la
tension. Or, c'est une explosion sociale qui va se produire au
Togo.
Craignez-vous de nouvelles violences? Craignez-vous
pour votre vie?
Je suis quelqu'un de très déterminé, je
ne me laisserai pas faire. Je demande qu'on ne confonde pas ma
détermination avec la violence. Nous organiserons des
manifestations et nous utiliserons tous les moyens permis par
la Constitution de notre pays. Je serai dans la rue. Si on me
tire dessus, je serai le premier à terre. Je n'ai pas
peur. Nous n'allons pas nous laisser intimider.
Source: lejdd.fr |