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Togo: Interview dans Libération:
François Boko: «La situation
actuelle n’est pas viable, et l'avenir du Togo reste
incertain»
15 mars 2010
Ministre de l’Intérieur dans le dernier gouvernement
du général Eyadèma, François Boko
a démissionné avec fracas en 2005. Il avait refusé de
cautionner des élections truquées en faveur de
Faure Gnassingbé, le fils du président, qui cherchait à se
faire élire, en avril 2005, deux mois après la
mort de son père.
François Boko ne s'attendait que trop aux violences post-électorales,
qui ont fait 500 morts en 2005 selon les Nations unies. Il s’était
réfugié dans l’ambassade d’Allemagne,
et avait été exfiltré vers la France, où il
exerce depuis cinq ans en tant qu’avocat, au barreau de
Paris. Cet ancien militaire, à 45 ans, reste étroitement
lié à son pays. Informé de la situation
heure par heure, par le biais de ses diverses sources, il décrit
les mécanismes de la fraude électorale au Togo,
dans cette version in extenso de l'interview publiée le
12 mars dans les pages Monde de Libération.
Les résultats donnent Faure Gnassingbé vainqueur
avec 60,15 % des voix. Faut-il les croire?
Encore une fois, l’alternance a été confisquée.
Le pouvoir a fait semblant d'accepter les conditions posées
par l’Union européenne (UE), juste pour toucher
les financements liés à l’organisation des élections,
mais il a refusé de mettre en œuvre, à la
dernière minute, les dispositions qui pouvaient garantir
la transparence du scrutin. Par exemple, les résultats
devaient être transmis en temps réel par satellite
(Vsat), et les bulletins de vote authentifiés. Rien de
tout cela ne s’est produit, et la fraude a commencé en
amont du scrutin. La veille du scrutin, des militaires en tenue
civile sont allés remettre des bulletins de vote déjà cochés à la
case “Faure Gnassingbé”, contre de l’argent.
Pour être sûr que les électeurs n’allaient
pas prendre l’argent et voter selon leur choix, cette fois,
les autorités ont pris leurs précautions. Une première
tranche de 5000 francs CFA (7,50 euros) a été versée
au moment de la remise du bulletin déjà coché,
et une seconde tranche de 5000 F CFA a été promise,
pour chaque électeur qui reviendrait du bureau de vote
avec le vrai bulletin vierge.
Cela a-t-il pu être fait partout, y compris à Lomé,
la capitale?
Non, ce processus ne s’est pas fait là où des
observateurs européens pouvaient être présents,
notamment dans les villes. Il s’est fait plutôt dans
les villages. La fraude a été aussi orchestrée
en aval, après le vote, par la substitution des originaux
des procès-verbaux (PV) par des procès-verbaux
pré-remplis. Les cinq scrutateurs de certains bureaux
de vote ont été achetés, à raison
de 100.000 F CFA (153 euros) par bureau de vote, pour remplacer
le vrai PV des résultats par un PV fabriqué.
Des appareils Vsat avaient été installés
par l’UE dans chaque préfecture, 35 au total, reliés à un
central à Lomé. Chaque commission électorale
locale indépendante devait envoyer ses résultats
par satellite à Lomé. Or, les autorités
ont installé un central téléphonique secret,
reproduisant les numéros de téléphones des
commissions locales. Après le vote, sous prétexte
de panne du Vsat, des résultats fabriqués ont été transmis
par fax depuis ce central, sur le fax de la Commission électorale
nationale indépendante (Ceni). Ensuite, il a été demandé aux
membres des commissions locales d’aligner leurs résultats
sur ceux qui avaient déjà été transmis à la
Ceni. La manipulation est facile à faire: les présidents
des commissions locales sont les présidents de tribunaux
et des procureurs nommés par le pouvoir central. Les représentants
de l’opposition au sein de la Ceni et des commissions électorales
locales n’ont pas pu imposer le respect des règles
du code électoral. Certains ont d’ailleurs fini
par claquer la porte.
Comment, dans ces conditions, l’opposition
peut-elle revendiquer plus de 60 % des voix?
Les résultats immédiatement sortis des urnes dans
la capitale et dans certaines zones ont pu échapper à la
manipulation, grâce à la présence des observateurs.
Le décompte de ces résultats a donné une
large avance au candidat de l’opposition. Les représentants
de l’opposition dans les bureaux de vote ont gardé leur
copie des PV authentifiés de certains résultats.
Ils les ont centralisés à Lomé, et ont ouvert
un centre dans une église de la capitale, à Tokoin-Séminaire,
pour agréger les résultats.
Ces PV authentiques auraient pu permettre une contestation,
par voie légale, des résultats fabriqués
par le pouvoir, depuis la centrale téléphonique
secrète mise en place à Lomé. Quand la gendarmerie
a eu vent de ce projet, elle est allée saisir ces pièces,
les seuls éléments de preuve dont disposait l’opposition
pour faire un recours devant la Cour constitutionnelle. Les gendarmes
ont arrêté et déporté à la
prison de Kara, à 400 km de la capitale, les personnes
qui se trouvaient dans le centre. La répression s’abat,
pour étouffer la résistance des populations face à ce
vol de leur vote. Voilà comment Faure Gnassingbé s’impose
comme gagnant, alors que sa base réelle n’excède
pas 10% des Togolais. C’est du gangstérisme électoral
!
La présence de 130 observateurs européens
a-t-elle servi à quelque chose?
Oui, dans une certaine mesure, mais l’observation n'a couvert
que 10 % des bureaux de vote. Les attentes étaient très
fortes, et les résultats obtenus sont en deçà des
moyens investis. On a l'impression que des millions d’euros
provenant des contribuables européens ont servi à valider
la fraude. Dans le compte-rendu des observateurs, il faut lire
entre les lignes pour pointer les irrégularités
du vote. Cette tragi-comédie ne nous mène nulle
part. A chaque report du règlement de la crise togolaise,
ce sont des bombes à retardement qui sont posées
pour les générations futures. C’est d’autant
plus dommage que des pays voisins du Togo comme le Bénin
et le Ghana ont connu l’alternance, ont réussi à se
stabiliser et à créer des conditions favorables
au développement. La situation actuelle n’est pas
viable, et l'avenir du Togo reste incertain.
Par Sabine Cessou, Libération du 12 mars 2010 |
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