Togo: Les observations post-électorales de
Kofi Yamgnane:
TOGO 2010: CE QUE JE SAIS…
15 mars 2010
Les résultats officiels du scrutin Présidentiel
du 4 mars 2010 au TOGO sont tombés. Je me dois de
livrer à la réflexion de chacun tout ce que m’ont
inspiré les différentes phases du combat mené contre
une dictature qui ne dit pas son nom et se pense éternelle.
Habituellement, les «élections» au
Togo sont, non seulement massivement fraudées, c’est
le cas pour celles-ci aussi ! Mais elles ouvrent toujours une
longue période de violences, avec leurs cohortes de blessés,
de morts et d’exilés. Cette année, grâce à la
pression de l’Union Européenne, au travail de sa
représentation au TOGO, à sa mission d’observation, à la
présence des missions diplomatiques occidentales accréditées
au Togo, des avancées significatives ont été observées
dans la tenue du scrutin, et la gestion de son lendemain. Cependant
n’oublions pas les 27 citoyens togolais qui ont été arrêtés,
certains toujours emprisonnés, pour avoir fait leur travail
ordinaire d’opposants au régime, sans aucune violence
commise de leur part, alors que les grenades lacrymogènes
du pouvoir continuaient de pleuvoir, y compris dans les locaux
de l’Ufc, parti du candidat Jean-Pierre FABRE que nous
avons soutenu.
Pour ce scrutin du 4 mars tout a été organisé,
par un pouvoir passé maître en matière de
fraudes, pour que les observateurs internationaux qui ne se contenteraient
que de la partie visible du dispositif, puissent attester d’une élection
transparente et apaisée. Mais la partie immergée
du système révèle que la réalité est
autrement plus sombre…et le rapport préliminaire
de la mission d’observation de l’Union Européenne
(Moe), qui s’en est rendu compte, est sans appel!
La fraude a été massivement organisée en
amont du scrutin et essentiellement dans la partie septentrionale
du pays, celle qui compte en plus grand nombre, les plus petits
bureaux, souvent très isolés et difficiles d’accès.
En particulier, les bureaux situés près des frontières
ont été largement utilisés pour le vote
d’étrangers rétribués pour cette mission.
C’est dans la période d’inscription sur les
listes électorales que l’essentiel des fraudes a été mis
en place. Cet épisode que ne peuvent contrôler ni
l’opposition, ni les observateurs, a été pourtant
perçu et dénoncé par la Moe.
Le jour du scrutin
Un usage abusif du vote par procuration : alors qu’une seule
procuration par votant est autorisée, certains bureaux ont jusqu’à trois
fois plus de procurations que de votants.
Des milliers de collégiens ont été contraints
d’aller s’inscrire sur les listes électorales.
Du reste, certains observateurs ont pu constater que des jeunes
de moins de quinze ans participaient au scrutin avec de fausses
cartes… Par ailleurs, ces jeunes inscrits sous de fausses
identités, ont donné procuration à un membre
de leur famille, lorsqu’il devenait trop flagrant qu’ils
n’étaient pas en âge de voter…
Le vote massif de non-inscrits a été observé.
Les détenteurs de cartes électorales ont été autorisés à voter,
même lorsqu’ils n’étaient pas inscrits
sur les listes. Autrement dit, un même électeur
a pu voter plusieurs fois dans des bureaux de vote différents
:
- C’est le cas de nombreux militaires qui avaient déjà voté dans
leur caserne le lundi 1er mars, sans avoir à utiliser
l’encre indélébile qui atteste du vote, en
restant visible sur le doigt du votant!
- C’est au bureau de l’EPP de Lama-Lao qu’un
car transportant des électeurs de Défalé qui
se déplaçaient de bureaux en bureaux pour voter,
a été repéré.
Et c’est cela qui explique que dans certains bureaux de
vote, le nombre de voix obtenu par F. Gnassingbé est supérieur
au nombre d’inscrits dans ce même bureau.
L’autorisation de voter, sans être inscrit
sur les listes, a également permis à des milliers
d’étrangers des pays frontaliers de voter. Ils sont
entrés au TOGO quelques jours avant le scrutin (puisque
les frontières ont été fermées le
jour même) avec de fausses cartes d’électeurs
qui leur avaient été distribuées. Ils ont
ainsi pu voter, contre espèces sonnantes et trébuchantes.
La présence d’une imprimerie clandestine
de bulletins de vote à Atakpamé a été signalée à la
représentation de l’Union Européenne quelques
jours avant la tenue du scrutin. Une autre imprimerie a été repérée à Kara…A
ce jour nous ne savons pas si une enquête a été menée,
ni s’il sera possible de vérifier l’authenticité des
bulletins des bureaux litigieux.
Des menaces ont été proférées
dans plusieurs villages par le «Patron» de
ces villages. «Si vous ne votez pas tous pour Faure,
on vous bastonne, on vous tue…»
Ceci explique que dans plusieurs villages F. Gnassingbé obtient
pratiquement 100% des voix! Par exemple, dans la Préfecture de
TCHAOUDJO:
- à TCHARE, dans 3 bureaux de vote, il obtient, 620 voix
sur 620 exprimées, 302 sur 302, 292 sur 292,
- à WYAMDE 465 sur 465,
- à LAMA, dans 7 bureaux de vote, 360 voix sur 364, 355
sur 359, 200 sur 200, 200 sur 202, 422 sur 425, 335 sur 340,
585 sur 571 exprimés!
Le jour du vote, des électeurs étaient
arrêtés à quelque distance du bureau pour
se voir proposer un billet de banque en échange de l’assurance
qu’ils allaient voter Faure Gnassingbé…Quand
on sait que, dans cette région, nous sommes en période
de « soudure » où chaque paysan doit choisir
entre semer ou faire manger sa famille, on comprend la suite.
Dans plusieurs bureaux de vote, les délégués
des partis de l’opposition ont été exclus
du bureau. Il faut bien comprendre que le jeu n’est pas égal
entre un Président de bureau de vote installé avec
l’autorité du pouvoir, et quelques opposants qui
ont le courage (limité !) de s’exposer et de prendre
des risques pour l’avenir. Ils n’ont aucun moyen
de se défendre, peu de formation pour connaître
et savoir défendre leurs droits, pas de téléphone
pour appeler à l’aide…etc.
Depuis plusieurs mois, deux associations (NAFA et APACHE)
pilotées par Madame Sabine, mère du Président
en exercice, ont initié un projet d’aide aux femmes,
sous forme de micro crédit. Les femmes concernées étaient
tenues de commencer par fournir leur photo, à leurs frais,
avant de pouvoir accéder au service proposé. On
sait que ce sont ces photos qui ont servi à établir
des milliers de fausses cartes électorales.
Par ailleurs, la population des régions du Sud et essentiellement
LOME, qui compte presque les deux tiers des électeurs,
a été traumatisée par ce qui s’est
passé lors des élections de 2005, (fusillades des
populations à partir d’hélicoptère à Aného,
meurtre d’un passant qui avait le malheur de porter un
tee-shirt jaune, le jaune étant la couleur de l’Ufc,
alors qu’il n’en était même pas un militant…)
La population s’est protégée en fuyant pour
quelques jours vers les pays frontaliers. On peut même
avancer que sa fuite a été organisée avant
qu’elle ne puisse voter, puisque l’annonce de la
fermeture des frontières a été faite bien
avant. Aussi la capitale s’est vidée en quelques
jours. La désertion de cette partie de la population explique
le faible taux de participation dans le Sud du pays : 50 % de
votants…
Alors bien sûr à ce compte-là, quand on
veut rester sourd et aveugle, on peut parler d’élections «apaisées»…
C’est dans ces conditions que l’opposition, que
j’ai soutenue après mon invalidation pour motifs
fallacieux, a participé à cette élection…et
elle l’a fait de façon admirable.
L’opposition togolaise a montré toute sa maturité
- Elle a respecté de bout en bout la loi électorale écrite
mais tous les jours bafouée par le pouvoir Rpt lui-même.
- Elle a respecté le peuple togolais en allant au-devant
de lui pour lui exposer et expliquer le projet de société qu’elle
compte mettre en œuvre avec son aide. Je puis témoigner
que depuis Cinkassé dans le grand Nord jusqu’à l’Océan,
elle a rencontré le vrai peuple, celui qui souffre et
gémit sous une dictature ininterrompue depuis 43 ans.
Ce peuple a exprimé ses espoirs et ses craintes, ses doutes
et ses certitudes, sa joie et sa tristesse…
- L’opposition a respecté les hommes et leur environnement
avec ses modestes documents de campagne, à côté du
déploiement scandaleux d’affiches géantes
en papier glacé, de panneaux lumineux gigantesques, à la
gloire du prince régnant, «candidat» du
Rpt!
Quant à la problématique de la candidature unique,
brandie comme un hochet pour tenter de discréditer l’ensemble
des dirigeants de l’opposition et justifier par avance
la «réélection» contestable
du sortant, il faut rendre hommage à la clairvoyance politique
du peuple togolais. Pourquoi parler encore d’absence de
candidature unique de l’opposition, alors que l’union
des vraies forces d’opposition s’est bien faite autour
de la candidature de Jean-Pierre FABRE? Tout le peuple togolais
savait, avant le jour du scrutin, que les autres candidats, dits
d’opposition, l’étaient pour la plupart d’entre
eux, avec la complicité du pouvoir, pour faire diversion.
Certains en contrepartie de finances, d’autres avec la
promesse de futurs portefeuilles ministériels… Mais les
résultats sont là pour attester que personne ne
s’y est trompé : à cinq, et tous ensemble,
ils ont réuni à peine 5% des voix!
Et puis, parlons clair : aurait-on idée d’exiger,
en France par exemple, une candidature unique de l’opposition
allant de Besancenot à Le Pen? Justifierait-on la réélection
du candidat sortant par l’incapacité de cette opposition à se
rassembler derrière un tel candidat unique? Comment une
opposition unie pourrait-elle, au mépris des principes
même de la démocratie, empêcher des candidats
isolés de se présenter à une échéance électorale,
dès lors que ces derniers présentent un dossier
conforme à la loi électorale?
Tout le monde sait que la solution à ce problème
se trouve dans l’organisation de primaires ou d’élections à deux
tours. Mais en Afrique tout se fait au rabais, y compris les
scrutins…J’exige que tous les bien-pensants et autres
donneurs de leçons cessent de prendre les peuples africains
pour des mineurs…
Il est inadmissible que quelques avancées sur le principe
des libertés servent à justifier de maintenir tout
un peuple sous l’éteignoir… Au Togo la peine
de mort n’a pas été abolie pour ceux que
l’on assassine dans l’ombre tels M. Agbobli…Ou
sont-ils, les assassins ? Ils se promènent en toute liberté, à la
lumière du soleil…Ah ! Impunité, quand tu
nous nargues…
On doit surtout cesser de se contenter de louanger des textes
adoptés, la Constitution, la loi électorale… mais
on doit plutôt exiger leur réelle application!
Mais au-delà du cas togolais, on est en droit de se poser
une question: lorsque des démocrates s’engagent dans
une lutte contre une dictature, avec les armes de la démocratie,
combien d’années faut-il attendre avant d’espérer
réussir?
Voilà pourquoi aujourd’hui:
Je dénonce la flagrante inégalité de
traitement dans les médias, entre le candidat du pouvoir
en place (96% du temps d’antenne!) et les candidats de
l’opposition (4% de ce temps, à partager entre les
6 autres!).
Je dénonce la débauche de moyens investis
dans la campagne de M. Gnassingbé pour se maintenir coûte
que coûte au pouvoir, alors que ce même pouvoir a
quémandé et obtenu 17 millions d’euros (11
milliards FCFA) à l’Union Européenne pour
organiser ces élections, prétendant ne pas avoir
elle-même les moyens de le faire. Les contribuables européens
apprécieront…
Je demande des comptes:
- combien de milliards pour la campagne d’affichage qui
a pollué toutes les villes du Togo et en particulier Lomé ?
Affichage sur tous les murs des propriétés privées
pendant que la HAAC avait l’outrecuidance d’annoncer à la
télévision que celui qui serait surpris à arracher
une affiche, y compris donc sur son propre mur, serait passible
des sanctions prévues par la loi.
- Combien d’écoles, de dispensaires ne pouvait-on
construire avec cet argent aussi bêtement gaspillé?
- Combien de milliards distribués à la veille du
scrutin par les ministres en exercice et chefs de service pour
acheter les consciences? (200 millions rien que pour les Préfectures
de BASSAR et KOUKA…).
- Combien d’associations créées et subventionnées
pour soutenir cette campagne et distribuer les moyens en dehors
du RPT?
Je dénonce le fait avéré que tous
les fonctionnaires ont été mis dans l’obligation
d’aller faire la campagne de terrain de «celui
qui les paie»? Cette expression prouvant à elle
seule la confusion permanente entre les intérêts
privés du chef de l’état et sa gestion du
pouvoir…
Je dénonce le fait que tous les moyens de l’Etat
ont été mis à sa disposition pour sa campagne
(fonctionnaires, bâtiments, voitures, carburant…)
Je dénonce le fait que la constitution
et le code électoral ont été sans cesse
bafoués et violés par ceux-là mêmes
qui sont mandatés par le peuple togolais pour les
faire appliquer, alors même que l’opposition a parfaitement
respecté et soutenu l’ensemble du processus électoral,
et a ainsi travaillé à la tenue d’un scrutin
serein et à l’apaisement post-électoral,
en comparaison des provocations de toutes sortes, des exhibitions
provocatrices des «militants» du RPT!
DEMAIN…
Quoi qu’il en soit, l’initiative que nous avons prise
lors de cette campagne va radicalement changer la donne politique
au Togo : avec le Frac qui a rassemblé des personnalités
telles que Abi Tchessa, Dahuku Péré, Jean-Pierre
Fabre, Aimé Gogué et moi-même, la démonstration
est faite qu’une formation politique peut regrouper en
son sein des hommes et des femmes d’origines et d’ethnies
différentes. Désormais, le débat politique
au Togo ne se fera plus autour de questions ethniques ou régionalistes,
mais véritablement sur des idées.
Cette rupture est une vraie avancée pour notre pays puisqu’elle
va permettre de se concentrer sur l’intérêt
supérieur de la nation.
Aussi je demande au Chef de l’Etat et aux différents
Corps d’Etat, en particulier à la Gendarmerie et à l’Armée,
de respecter le droit du peuple, en référence à l’article
30 de la Constitution, d’exprimer son désaccord
sur le déroulement du scrutin et les résultats
annoncés.
Je demande au peuple togolais de manifester son mécontentement
dans le calme et dans le lieu de son choix, au cœur de
sa capitale comme dans le reste du pays.
Je demande enfin à la Communauté internationale
de ne pas abandonner le peuple togolais, car sans sa présence
effective, sans son soutien et sans son implication, la paix
relative que nous connaissons aujourd’hui serait compromise.
Lomé le 12 mars 2010
Par Kofi YAMGNANE,
Président de SURSAUT-TOGO |