Quelle légitimité pour
Faure Gnassingbé?:
Les diplomates accrédités
au Togo boude la cérémonie de la Cour Constitutionnelle
19 mars 2010
Le miracle n’a pas eu lieu. La Cour Constitutionnelle
a validé la victoire de Faure Gnassingbé à l’élection
présidentielle du jeudi 4 mars dernier. C’était
hier à travers une cérémonie solennelle
au siège de l’institution à la Cité OUA à Lomé,
en présence de représentants des différents
candidats et d’une foule de curieux massés dehors.
Aboudou Assouma et les siens ont rejeté tous les recours
introduits, arguant d’une absence de preuves matérielles
des allégations de leurs auteurs. Les nombreuses irrégularités
relevées en amont, pendant et en aval du processus n’ont
pas été considérées. La Cour a aussi
fermé les yeux sur le grand vice de procédure concernant
la centralisation des résultats. Seul un jonglage de redressement
des chiffres a été fait, et cela n’a pas
changé fondamentalement les choses. Aboudou Assouma et
les siens ont donné Faure Gnassingbé, le candidat
du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) vainqueur avec un million
deux cent quarante-deux mille quatre cent neuf (1.242.409) voix,
soit 60,88% des suffrages exprimés, contre six cent quatre-vingt-douze
mille cinq cent cinquante-quatre (692.554) voix, soit 33,93%
des suffrages pour son principal adversaire Jean-Pierre Fabre
de l’Union des Forces de Changement (UFC) et du Front Républicain
pour l’Alternance et le Changement (FRAC).
Bien évidemment c’est la joie dans le camp de l’«heureux élu».
L’acclamation qui a suivi le prononcé de la sentence
finale est assez illustrative. La bamboula sera incessamment
organisée pour célébrer cette «victoire éclatante».
Ce verdict final d’Aboudou Assouma doit être vécu
comme une libération, car tout le monde retenait le souffle.
Faure Gnassingbé vient ainsi de se voir installer dans
le fauteuil pour un mandat supplémentaire. Mais c’est
une «victoire» dont il risque de ne jouir
pas beaucoup.
Mal de légitimité intérieure
Cette réélection «sculptée» est
un cadeau empoisonné. Le mal fondamental dont Faure Gnassingbé souffrira
est le problème de légitimité. La question
ne devrait pas se poser quand on voit le nombre de suffrages
recueillis. Mais dans les arcanes du pouvoir, on sait que le «Leader
nouveau» n’est pas le vrai vainqueur des urnes,
et que les suffrages du peuple ont été simplement
détournés à son profit. Le candidat Jean-Pierre
Fabre revendique la victoire depuis le 5 mars, au lendemain du
scrutin. Et tout porte à croire que c’est le vrai
vainqueur des urnes.
Un des présidentiables est le tout premier à annoncer
la victoire du candidat du FRAC au soir du scrutin. Il s’agit
de Kodjo Agbéyomé de l’Organisation pour
Bâtir dans l’Union un Togo Solidaire (OBUTS). Il
reviendra à la charge en précisant que Jean-Pierre
Fabre devance Faure Gnassingbé de quatre cent-mille (400.000)
voix, et de citer sous cape la Mission de l’Union Européenne
comme source. La même information a été donnée
par le confrère en ligne togocity.com.
Les agissements du pouvoir le trahissent d’ailleurs. Pourquoi
avoir abandonné l’utilisation du VSAT pour la centralisation
des résultats si tant est qu’on recherche la transparence?
Aujourd’hui il paraît clair que l’allégation
de panne technique avancée par Taffa Tabiou et le pouvoir
n’est pas fondée. A preuve, c’est le concepteur
même du système, l’Expert logisticien Yoro
Thiam du PNUD qui émet des réserves. Le spécialiste
est surpris que le système tombe aussi subitement en panne.
De là à croire que la panne a été provoquée
pour créer les conditions de la fraude, il n’y a
qu’un pas. Et dans cette logique, toute action visant à démontrer
le hold-up doit être entravée. C’est ainsi
que l’assaut a été ordonné le mardi
09 mars dernier sur le centre de compilation des résultats
installé par le FRAC au CESAL, le personnel arrêté,
le matériel informatique et les procès-verbaux
saisis.
Il faut avouer que très peu de Togolais se retrouvent
dans cette victoire de Faure Gnassingbé. La contestation
populaire est là pour le prouver. Les partisans du FRAC
protestent depuis le 6 mars et descendent encore dans les rues
demain pour crier au hold-up et réclamer la victoire de
leur candidat. Même dans le camp du pseudo vainqueur, on
jubile à peine. Ce qui dit tout. D’ailleurs, tous
les candidats notent des irrégularités, contestent
les résultats donnés et la plupart demandent leur
annulation. La légitimité populaire est un stimulant
pour une bonne gestion. Mais Faure Gnassingbé en manquera
durant ce nouveau mandat qui vient de lui être bradé.
De la reconnaissance internationale
L’«heureux élu» a eu maille à partir
avec la communauté internationale à son avènement
au pouvoir en 2005. Au regard des évènements de
son accession au trône - près d’un millier
de Togolais ont été tués - Faure Gnassingbé a
souffert de la légitimation internationale. Il a fallu
les législatives d’octobre 2007 pour que l’Union
Européenne reprenne sa coopération avec notre pays.
Le «Leader nouveau» avait ainsi passé le
clair de son mandat à parcourir le monde pour quémander
la reconnaissance internationale. Ce nouveau mandat ne sera non
plus de tout repos pour lui sur ce plan.
Même si les missions de l’Union Africaine (UA) et
de la CEDEAO se sont empressées de conclure à un
scrutin libre, démocratique et transparent, la mission
la plus importante et la plus crédible - hum… -
celle de l’Union Européenne hésite encore à le
faire. On a bien peur que Bruxelles ne donne pas de satisfecit à cette
réélection contestée de Faure Gnassingbé.
Déjà la Mission de l’UE a osé relever
dans son rapport préliminaire des irrégularités
monstres. Et aujourd’hui c’est le pouvoir lui-même
qui l’égratigne.
Lors de la proclamation hier des résultats définitifs,
Aboudou Assouma dans ses ébats pour rejeter les recours
des candidats qui se sont appuyés sur le rapport préliminaire
de la Mission de l’UE, a qualifié de «pseudo
témoignages» les observations de cette Mission,
et d’arguer qu’elles n’ont aucun fondement
juridique pouvant faire invalider les résultats proclamés.
Ces propos ne sont que trop illustratifs du peu de considération
que donne le pouvoir togolais aux observations de la Mission
de l’UE, malgré les discours lénifiants.
C’est assez irrévérencieux envers une institution
qui finance presque seule le scrutin. Pour le processus du 4
mars, l’Union Européenne y a mis dix-sept millions
(17.000.000)) d’euros, soit dix (10) milliards F CFA. Cet
effort financier ne sert finalement à rien, si ce n’est à légitimer
le pouvoir en place. Et des contribuables européens ont
raison de demander des comptes. On le verra bien, la Mission
va certainement accabler le pouvoir dans son rapport et faire
des recommandations ; mais elles ne seront jamais appliquées.
A l’approche d’une autre échéance électorale,
le régime va adopter profil bas pour requérir le
soutien financier de l’UE. Une sorte de clochardisation
de Bruxelles.
A l’allure où vont les choses, on évolue
donc à nouveau tout droit vers des relations crispées
entre Bruxelles et Lomé, car l’élection n’a
pas été ce qu’on attendait, une élection à la
ghanéenne, comme promis par Faure Gnassingbé. Finalement
il aura roulé l’Union Européenne.
Les grandes puissances formant l’Union avaient d’ailleurs
averti que cette élection est un test pour le Togo. Mais
voilà, le scrutin est loin de répondre aux normes
requises. Il faut donc s’attendre à une désapprobation
de leur part. Déjà, la France, contrairement à ses
habitudes, s’est gardée de féliciter le vainqueur
et attendait la suite des évènements pour mieux
apprécier. Même si Nicolas Sarkozy vient d’envoyer
une lettre de félicitation à Faure Gnassingbé,
les observateurs avisés n’y voient qu’un geste
diplomatique, rien que cela. L’Allemagne depuis lors ne
s’est pas prononcée. De même que les Etats
Unis d’Amérique. Est-ce un début d’expression
de leurs humeurs, les premiers responsables de ces représentations
diplomatiques au Togo étaient absents à cette
cérémonie d’hier. Ce serait d’ailleurs
un miracle que ces partenaires acclament ce scrutin et donnent
leur onction à Faure Gnassingbé.
Avec une telle mascarade électorale, ce sont aussi les
opérateurs économiques qui hésiteront à venir
investir. Ce qui contraindra à nouveau Faure Gnassingbé à prendre
son bâton de pèlerin et aller mendier la reconnaissance
internationale. Le vainqueur proclamé est donc en route
pour souffrir d’une double légitimité : légitimité intérieure
et reconnaissance internationale. C’est donc parti pour
un mandat 2010-2015 aux couleurs de celui finissant.
Tino Kossi |