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Crise politique togolaise:
Lettre ouverte à Monseigneur Nicodème
Barrigah Benissan
27 avril 2010
Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous
affranchira“ (Jean 8. 33) Monseigneur, Les heures que nous
vivons actuellement au Togo sont d’une gravité historique.
De ces heures dépend largement l’avenir du Togo.
Moi qui ne suis pas catholique, mais croyant comme vous et qui
respecte l’autorité religieuse quelle qu’elle
soit, je m’adresse à vous, parce que je sais que
vous savez ce qui est bien pour le Togo, pour son avenir et que
vous avez les moyens de jouer un rôle déterminant
dans la construction de cet avenir. Je le fais en ce jour du
cinquantième anniversaire de notre indépendance,
pour que vous mesuriez non seulement le chemin parcouru, mais
aussi l’importance du rôle qui vous incombe en ces
heures et que les générations futures vous reconnaîtront,
si vous l’accomplissez comme il se doit.
Dois-je vous rappeler, selon l’Evangile, que quiconque
sait ce qui est bien, mais ne le fait pas commet un péché?
Or, non seulement par la connaissance de la vérité sur
les moments que nous vivons, par l’analyse objective des
faits qui marquent ces moments, mais aussi par la position que
vous occupez, vous avez les moyens d’influencer ces événements
dans le sens de l’avenir.
Quels sont ces moyens dont vous disposez?
Vous êtes une autorité spirituelle et morale, c’est
indéniable. Et, même si le principe de la séparation
de l’Eglise et de l’Etat vous impose de vous mettre à l’écart
du débat politique, la sauvegarde de l’esprit et
de la morale vous place du côté de ceux qui défendent
les valeurs de vérité et de justice. La Vérité avec
grand V et la Justice avec grand J n’existent peut-être
pas en ce bas monde, mais, l’épiscopat togolais
qui a commis aussi une mission d’observation aux élections
présidentielles du 4 mars a sa vérité à dire
sur l’événement et nous sommes des millions
de Togolais à vouloir ardemment connaître cette
vérité. Autrement, à quoi aurait servi cette
mission de l’Eglise?
Le deuxième moyen important à votre disposition
est que vous avez été nommé Président
de la Commission Vérité-Justice-Réconciliation.
Quand on connaît l’histoire du Togo, depuis le traité de
protectorat signé avec l’Allemagne en 1884 jusqu’à ce
jour, en passant par les années de la colonisation française,
le vote historique du 27 avril 1958, première victoire
du peuple togolais sur un pouvoir arbitraire, la proclamation
effective de l’indépendance le 27 avril 1960, l’assassinat
du premier président élu le 13 janvier 1963, les
années de dictature des Gnassingbé, histoire tourmentée,
faite de sang, de souffrance, d’exil, d’injustices,
d’oppression, de va-et-vient infernal entre crimes et vengeances,
mais aussi, il faut le dire, d’unité forgée
dans les aspirations communes, la lutte pour la réalisation
de ces aspirations, l’opiniâtreté, les espoirs
déçus, les blessures, les déchirements,
les recommencements..., le rôle de la Commission que vous
présidez est incontournable pour redonner forme, consistance
et durée au tissu national.
À vrai dire, je ne suis pas d’accord sur les circonstances
de nomination de cette Commission, car d’abord, je ne reconnais
aucune légitimité au pouvoir qui l’a faite.
Vous conviendrez avec moi, avec des millions de Togolais, que
ce pouvoir né de la fraude et du massacre de plusieurs
centaines de Togolais en 2005 n’est pas une émanation
du peuple souverain du Togo. Mais, parfois, dit-on, la fin justifie
les moyens. Et moi qui, tout en remettant absolument en cause
les moyens, tiens cependant fermement à la fin, c’est-à-dire à la
Réconciliation véritable entre Togolais, à un
nouveau départ vers un destin commun de la nation togolaise,
j’étais prêt à oublier les moyens.
Peut-être auriez-vous vous-même fait cette réflexion.
Mais voilà qu’aujourd’hui, les moyens mêmes
qui se perpétuent, c’est-à-dire le mensonge,
la violence, les brimades risquent de compromettre la fin. Vous
savez aussi que le parjure répété d’Eyadema
puis de son fils qui n’ont jamais été réellement élus
par le peuple togolais nous installe pleinement dans ce qu’on
peut appeler l’abominable, dans l’absence totale
de valeurs spirituelles et morales. Je ne suis pas bien placé pour
vous indiquer ce que vous devez faire dans ces conditions, mais
j’estime pouvoir exprimer librement ce que je pense:
- il y a lieu de remettre en cause le but réel poursuivi
par ceux (ou celui) qui vous ont nommé à la
tête de la Commission, pour savoir si ce qu’ils recherchent,
c’est la Vérité, la Justice et la Réconciliation.
Et si ce n’est pas cela, que serait-ce donc? Juste vous
utiliser, vous instrumentaliser à des fins de conservation
du pouvoir, de sa „ bénédiction“ (à la
manière de celle recherchée par Caïn en faisant
une offrande à Dieu, Caïn qui aurait voulu instrumentaliser
Dieu pour servir sa puissance personnelle sur son frère
Abel).
- si donc les conditions dans lesquelles baigne le pays, par
la faute même de ceux qui vous ont nommé à la
tête de la Commission Vérité-Justice-Réconciliation
ne sont pas favorables pour réaliser votre mission, atteindre
vos objectifs, ne pensez-vous pas (et si vous le pensez, pourquoi
ne dites-vous pas ) que ces conditions doivent être d’abord
changées, c’est-à-dire que le pouvoir actuel
doit être remplacé par un autre, conforme aux aspirations
du peuple, à l’expression de la volonté du
peuple? Je crois que cela est indispensable à la légitimation
même de votre Commission.
Votre prénom, Monseigneur, me fait penser à cet
entretien que le Seigneur a eu avec ce docteur de la loi, allé s’instruire
auprès de lui, en catimini, de nuit, par crainte de représailles
des pharisiens dont il était lui-même. Je souhaite
d’abord que la crainte ne vous guide pas dans vos décisions
comme ce Nicodème dans Jean 3, 1à 21.
Mais, c’est à une question primordiale que Jésus
lui a posée dans ce passage que je m’intéresse: „ Tu
es docteur d’Israël et tu ne sais pas ces choses? “.
En toute fraternité, je me permets ici de vous tutoyer,
pour mieux paraphraser la question du Seigneur:“ Tu es
un leader d’opinion au Togo et tu ne sais pas que ceux
qui oppriment, massacrent, affament le peuple togolais sont des
usurpateurs, des gens pour qui seuls comptent le pouvoir et l’argent,
quels que soient les moyens par lesquels ils les obtiennent? “ Ne
prenons pas tous le risque de devenir des moyens aux mains du
pouvoir Gnassingbé.
Mais plutôt que la vérité soit pour ceux
qui la connaissent, une force extraordinaire pour agir en faveur
de la justice et de la vraie réconciliation au Togo
Sénouvo Agbota ZINSOU |
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