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Crise politique au Togo: Libre
tribune:
Comment le citoyen togolais
peut-il aller au changement
27 avril 2010
Si
le Togo n’a pas avancé après un demi siècle
d’indépendance, c’est le peuple qui a souffert
de plus de quarante ans de despotisme obscur et c’est à la
fin, les forces du changement politique, dites l’Opposition,
qui affichent aujourd’hui vingt ans d’échec.
Au-delà du côté triste d’un tel bilan,
pour le simple citoyen c’est la réponse à la
question du pourquoi on en est arrivé là qui compte.
Car si l’erreur est perçue clairement, ce qui est à faire
peut apparaître tout aussi clairement.
Les échecs répétés
de l’Opposition togolaise depuis 20 ans sont le signe très évident
de ce manque cruel d’analyse pour reconnaître l’erreur
grossière: accepter d’aller aux élections
en suivant toujours et toujours le même processus, vicié à la
racine, tordu de bout en bout, avec des protagonistes n’ayant
aucun sens ni de l’honneur ni de la parole donnée.
Pire, c’est comme participer à chaque fois à un
championnat où l’arbitrage et les moyens de compétition
sont taillés sur mesure pour la victoire de l’adversaire.
L’arbitrage aussi? Oui, car la communauté internationale
censée observer objectivement le jeu, n’a jamais été claire
et n’a jamais aidé sincèrement à la
clarté.
On peut être dupé une fois, mais
se faire avoir deux fois, trois fois, … N fois, ce n’est
pas normal! Il n’y a à cela qu’une seule explication:
on manque de lucidité ou alors, on n’est pas vraiment
déterminé.
1. De quoi a-t-on fauté?
Nous sommes dans le cadre des Etats africains qui ont reçu
l’indépendance sans avoir pu pleinement en pénétrer
tout le sens et les responsabilités y afférents.
Ni l’élite, ni les peuples, n’ont été ou
ne s’y sont réellement préparés. Dans
l’esprit de la plupart des cadres africains, il y a eu
totale confusion, dès le départ, entre posséder
du savoir et être responsable, entre occuper des places
laissées par le colonisateur et être capable d’en
assumer efficacement les fonctions, entre copier le modèle
occidental et concevoir la forme de société et
de développement cohérente avec les données
de la réalité africaine. Cette inconscience a drôlement
facilité les affaires de l’ancien colonisateur
qui est resté tranquillement (et avec notre bénédiction)
le vrai Maître de nos destinées nationales. Jusqu’aujourd’hui,
il les préside avec notre totale soumission où nos
chefs d’Etat défilent tous à Paris, les uns
derrière les autres, pour se faire reconnaître et
quémander l’assistanat. Il y a d’ailleurs
un nom qui désigne bien cet étrange assemblage
du Roi et ses vassaux: la Françafrique! ...
En réalité, l’Afrique a
beaucoup de diplômés, mais pas suffisamment d’intellectuels.
On a des copieurs de concepts, des essayistes en modèles
occidentaux qui nous offrent des caricatures de développement économique.
Il n’y a qu’à voir nos administrations (restées
quasiment les mêmes depuis la colonisation); il n’y
a qu’à regarder nos semblants de routes (sortes
de terrains vagues entre des séries d’habitations
croulantes) remplies de nids de poule et qui se transforment
en lacs et rivières à la tombée des pluies.
Nos hôpitaux sont des mouroirs sans équipements
où viennent expirer les populations abandonnées à elles-mêmes.
Ajouter à cela les nombreux «éléphants
blancs», projets gigantesques échoués,
la corruption généralisée, les dépenses
de prestige et autres, le tribalisme, le népotisme, la
misère noire des populations, et vous aurez le tableau.
On peut dire que les élites africaines
ne sont pas de respectables intellectuels lorsqu’on voit,
après un demi siècle de leur gestion «indépendante», à quel
point leurs populations qu’ils appellent à la démocratie,
ignorent profondément les notions élémentaires
(l’Etat? la Constitution? le bien public? la nation, le
sens de la démocratie ? le développement? le gouvernement
et son vrai rôle? l’assemblée nationale ?
le rôle d’un Député? le sens du vote?
les droits de l’homme?...). On se demande face à tant
d’ignorance, dans quelle direction les élites africaines
ont travaillé jusqu’ici. Les cadres ont-ils joué «au
col blanc» en servant le dictateur du coin qui à son
tour servait le Roi d’Occident, ou bien se sont-ils réellement
tournés vers leurs populations et les besoins qu’elles
présentent? N’ont-ils pas préféré la
facilité de copier le modèle européen, plutôt
que le difficile mais louable effort de réfléchir
par eux-mêmes face à leurs réalités
africaines spécifiques?...
N’est-ce pas là qu’il faut
trouver une des vraies raisons des dictatures militaires qui
ont sévi sur le continent, et qui semblent y revenir encore?
Pourquoi le petit sergent inculte ne prendrait-il pas le pouvoir
au bout du fusil quand il voit très bien que l’intellectuel
(avec sa tendance à l’arrivisme) ne lui opposera
aucune véritable résistance ? Il a suffi à ce
genre de tyrans de laisser aux intellectuels leurs postes, leurs
avantages et leurs parts du gâteau, afin d’en faire
de dociles collaborateurs.
Voilà pourquoi, en partie, on en est
là. Voilà pourquoi, il semble vain qu’advienne
une démocratie réelle en Afrique, et notamment
au Togo. Quel pouvoir peut-il émaner d’un peuple
abandonné à son ignorance??? A quoi peut conduire
le vote d’un ignorant qui n’est pas libre (dans sa
conscience) et qui ne sait pas la portée de l’acte
qu’il pose? Pour les gens du peuple, les élections
démocratiques en Afrique se résument en un choix à faire
entre «les plus forts du pays» qui veulent
les gouverner. La seule différence pour eux, c’est
qu’avant la démocratie, il y avait un seul puissant
(le dictateur militaire) qui régnait sans discussion;
maintenant on leur propose un choix (selon leur désir).
Alors, chacun vote celui qu’il connaît, ou soit le
flatte, (et qu’il pourrait ensuite approcher facilement
pour avoir une miette du gâteau national). Et leur mode
de connaissance n’étant encore que la famille, la
tribu, l’origine régionale, eh bien, on vote donc
pour le ressortissant de son coin. Avec de tels gens, la manipulation
politique ou l’achat des consciences ne sont qu’aisées.
Par ailleurs, peut-on appeler leaders pour la
démocratie des individus qui ne rassemblent autour d’eux,
la plupart du temps, que des ressortissants de leur village,
préfecture ou région ? Ou alors, lorsqu’ils
sont déjà au pouvoir, c’est tout un ramassis
de gens de divers horizons uniquement intéressés
par le partage du pouvoir ou des miettes.
Ce jeu déplorable «de borgnes
qui conduisent des aveugles» a arrangé au
plus haut point, durant tout un demi-siècle, les intérêts économiques
et financiers des dirigeants occidentaux et de leurs hommes
d’affaires. Quoi de mieux que d’avoir à faire à des
pays remplis de populations ignorantes et gouvernés
par des dictateurs incultes appuyés par une soi-disant élite
intellectuelle incompétente et corrompue! Quoi de mieux
pour continuer de piller les ressources de ces pays, quand
on a à faire à des populations à la mentalité ancestrale,
fataliste et résignée au point d’accepter
aveuglement de plonger ensemble dans la misère la plus
abjecte. Si on a de la compassion, il faut le vivre avec les
Africains les plus faibles pour ressentir la douleur de ce
continent qui, par la faute de ses propres fils et celle de
ceux qui, étrangers à sa souffrance, viennent
lui tenir cyniquement des discours de coopération.
2. Comment s’en sortir?
D’abord, que chacun prenne conscience de ce qu’il
est, du citoyen qu’il représente avec des droits
et des devoirs non pas seulement à la République
ou à l’Etat, mais avant tout à lui-même
en tant qu’homme et à ses semblables. La République
ou l’Etat n’est qu’un fantôme s’il
n’y a pas des hommes. Et l’Etat ne prend corps et
ne vit que de l’énergie, du sang et de la sueur
de chaque citoyen qui s’y soumet. Voilà pourquoi
dans une vraie démocratie, la réalité du
pouvoir doit revenir au citoyen.
C’est ce Travail premier de conscientisation
de leurs peuples qui a manqué dramatiquement aux élites
africaines et a facilité, ainsi, la main mise des dictatures à la
solde des dirigeants occidentaux (et actuellement les chinois).
L’incompétence, l’arrivisme et la cupidité de
ces cadres les ont ensuite agenouillé aux pieds des dictateurs.
Sans s’en sortir eux-mêmes, psychologiquement,
de cette inconscience, de cet enfermement moral, de ce cercle
vicieux, de cette dépendance démoniaque, leurs
prétentions à être des leaders pour conduire
leurs peuples à la vraie démocratie, ne seront
que de vaines paroles et gesticulations sans suite heureuse.
On l’a d’ailleurs déjà vu au Togo à travers
ceux qui ont chanté un temps le refrain de la démocratie
et se sont ensuite retournés vite fait vers le dictateur
en entrant dans son fameux «gouvernement d’union
nationale»…
Ce ne sera jamais le dictateur d’hier
qui apportera la démocratie à son peuple. Ce ne
sera jamais, aussi, par une guerre ouverte, à couteaux
tirés avec lui. Cela semble tellement évident!
L’avènement de la démocratie ne peut être
que le fait de citoyens enfin libérés dans leurs
consciences de leur propre attachement ou soumission aveugle à la
tyrannie. Et qui d’eux-mêmes, en s’éveillant
et se sensibilisant mutuellement, coupent de façon NON
VIOLENTE les chaînes horribles de leur esclavage (beaucoup
plus mental et comportemental que physique ou matériel).
Si la dictature a toujours régné par la violence,
ce n’est que par une arme contraire (déroutante
pour elle) qu’on peut la renverser aisément. Acculé à ses
derniers retranchements, tout dictateur se trouve désemparé quand,
face à lui, la force qui s’oppose n’a rien
de violent. Mais il tentera toutes les astuces de la provocation
et de la séduction (les seules contre attaque dont il
dispose) pour susciter la violence (ou l’affaiblissement)
du camp adverse afin de reprendre le dessus. Il suffit aux forces
démocratiques (forces de cœur, de raison et d’esprit
unitaire, soudées par la puissance de la paix que donne
la certitude d’être dans le juste) de ne pas prêter
le flanc à ces provocations.
3. Le changement se construit par chacun
et à chaque instant
Le vrai changement dans une société ne se décrète
pas. Il se produit d’abord dans l’individu avant
de se refléter sur le plan collectif par l’acte
que pose celui-ci et les effets que cela entraîne. N’étant
pas pour autant chrétien, j’emprunte le simple exemple
de leur Maître, Jésus qui n’a ni imposer une
loi au monde ni instituer quoique ce soit sur Terre. C’est
pour cela qu’il a évité de recourir au pouvoir
politique. Il n’avait que sa parole et son exemple vécu
dans la dignité, le dépouillement, le respect de
la Vérité (qu’il a professée) à travers
l’amour du prochain. Et voyons à quel point il a
obtenu la reconnaissance du monde depuis deux mille ans.
Nous banalisons tout dans l’existence
au point où l’on ignore à quel point nos
actes et nos comportements quotidiens sont les vrais et justes
moyens donnés à tous pour changer sa propre vie
en fonction de ce qu’on souhaite profondément et,
par solidarité ou témoignage, contribuer à changer
celle des autres et la société entière.
On parle tout le temps de liberté, mais qui d’entre
nous peut dire sincèrement, comment il change son attitude
et ses propos en fonction de la liberté dont il a pris
conscience et qu’il appelle pour lui-même et pour
les autres? Evidemment, si chacun se croît déjà parfait
en son for intérieur (de l’égo), pourquoi
chercherait-il à se changer, surtout quand il pense et
affirme toujours que ce sont les autres? Si l’on est totalement
inconscient de la tyrannie qui nous anime chacun dans sa position
sociale et ses rapports à autrui, comment s’attaquer
avec raison et efficacité à celle des autres?
Si chaque jour, l’on rentre dans le Système tyrannique
pour y jouer le rôle qu’il nous a assigné,
sans discernement, sans remise en question de soi-même
et de ce qu’on fait, comment ne pas ignorer à son
propre niveau personnel à quel point on soutient et participe
au maintien et au développement de ce Système inhumain?
Tout cela pour dire finalement que si l’Erreur
n’est pas vue et extirpée au niveau de l’individu
d’abord, elle ne saurait l’être au plan collectif.
L’image que nous donnons chaque jour, inconsciemment, est
celle d’un tissu de relations entachées de tyrannie,
chacun exerçant ou subissant à sa place un pouvoir
oppresseur sur les autres. Chaque jour, du ministre au planton,
du directeur au chauffeur en passant par l’employé de
bureau, de l’employeur à l’ouvrier en passant
par le maître d’atelier, de l’homme à sa
femme, de l’enfant à ses parents et vice versa,
nous sommes tous sous la pression excessive du Système
qui nous gouverne. Un Système assez savant qui a su secréter
et mettre en place un Réseau de lois, de droits et devoirs
qui englue tout le monde comme de petits insectes pris dans une
toile d’araignée ! Avec notre plein consentement,
il faut le reconnaître. Ce Système inhumain n’est
pas tombé de la lune ; il a pour source unique l’égoïsme
en chacun et qui pousse, instinctivement, au rapport de force
dans tous les domaines.
Croyant bien faire, on s’opprime mutuellement
chaque jour ; ce qui arrange le Système qui n’a
plus qu’à se frotter les mains! Nous ne manifestons
que for rarement le fond de nous-mêmes. On ne se parle
que d’intérêt à intérêt
; on s’adresse entre nous d’apparence à apparence.
Nos rares bons mots et gestes sont comme des grains de maïs
jetés au vent et non pas semés dans les cœurs
; nos petites charités sans profondeur ne nourrissent
souvent que des parasites…
Chacun donc au quotidien, par ses pensées,
ses actes, ses paroles, au milieu de ses semblables (que se soit à la
maison, dans la rue, au chantier, au bureau, à l’école,
au marché,…) est rarement conscient (sinon presque
jamais) de l’incohérence de ses actes par rapport à ce
qu’il souhaite tout au fond de sa conscience. On agit en
porte à faux avec soi-même. Pourtant, en en prenant
conscience, on pourrait devenir peu à peu une étincelle
vivante au lieu de l’ombre qu’on répand ;
on pourrait se transformer en une semence de changement au lieu
d’être le poison qui tue les germes d’espoir.
Au lieu d’être une béquille pour ce qui opprime
l’homme, on pourrait plutôt être un appui solide
et fiable pour ceux qui recherchent la liberté.
Peu de gens, malheureusement peu encore, ayant
déployé une certaine humilité, une remise
en question d’eux-mêmes et du panorama terrestre,
ont réellement pris conscience et en témoignent
par leurs actes qui d’ailleurs étonnent leur entourage,
irritent leurs «chefs» ou troublent leurs
amis ou leurs proches. Ce sont les «Désobéisseurs» (notamment
appelés ainsi en France), des contestataires, des résistants,
qui osent remettre en question l’ordre public de certaines
réglementations républicaines qui leur paraissent
inhumaines. Ils posent les vraies questions et invitent à une
réflexion profonde sur le sens de notre existence. Il
y en a d’autres un peu partout qui préfèrent
souvent la solution radicale de sacrifier leur vie professionnelle
et ses fameux avantages, leurs intérêts personnels,
pour vivre la Liberté de leur conscience parmi de leurs
semblables.
En conclusion, à chacun donc de s’interroger
sur lui-même. Dans quel degré on a de l’envergure
en soi, dans quel degré est-on profondément déterminé à manifester,
exprimer, sans trembler ni hésiter, cette puissance intérieure
qui bouillonne en chacun de nous et que nous appelons, à juste
titre, LA LIBERTE. Sans aucune peur.
C’est cette force ignorée du monde,
accessible intérieurement à ceux qui sont mûrs
pour être ce qu’ils sont réellement, qui constitue
la voie de l’avènement de la démocratie sur
Terre. Elle soulève l’être humain, le maintient
debout contre vents et marrées par une conviction intérieure
qui, dans sa conscience, lui indique l’unique Raison qui
doit prévaloir pour tous les hommes. C’est pour
cela qu’elle n’indiquera jamais la violence comme
moyen, car celui-là même qui refuse la démocratie
n’est pas un ennemi (à éliminer physiquement),
mais notre semblable plongé dans l’inconscience.
Dans ce genre d’aventure (mais véritable
destinée humaine !), et sans toutefois dénigrer
le savoir, il faut perdre l’illusion que seuls ceux qui
savent ont la solution ou la réponse. C’est la volonté en
l’homme qui est la force réelle de son salut ; le
savoir ne fait que l’y aider. Quelques volontaires suffisent
pour bouger les choses et valent infiniment plus que des milliers
de gens qui savent et qui parlent beaucoup mais n’agissent
pas. L’idée n’agit pas par elle-même
; il faut la volonté pour créer ou changer quelque
chose. Et pour qu’il y ait volonté, il faut d’abord
que se manifeste en l’homme concerné ce qu’on
appelle la prise de conscience.
Et c’est pour aider à l’éveil
de cette prise de conscience essentielle, en chacun de nous,
que ces lignes sont écrites. Car, il n’y aura jamais
de vrai changement, ni au Togo ni ailleurs, sans des gens qui
ont clairement conscience de ce qu’ils veulent changer
et comment le faire.
Un dernier mot cependant aux leaders qui veulent
guider le peuple: ne jamais perdre de vue qu’on n’est
d’abord qu’un simple citoyen qui n’a aucune
supériorité (ni physique ni intellectuelle), mais
seulement des responsabilités envers sa conscience et
les autres.
Lomé, le 21 avril 2010
Simon Magbenga |
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