Togo: 23 juillet 1992-23 juillet 2010:
18 ans déjà:
Les forces démocratiques rendent
hommage à Tavio Ayao Amorin demain
Retour sur la vie et le combat du panafricaniste
convaincu
23 juillet 2010
23 juillet 1992-23 juillet 2010, il y a 18 ans, le jeune leader
du Parti socialiste panafricain (PSP) et membre du Haut Conseil
de la République (HCR), Tavio Ayao Amorin, fut lâchement
assassiné par deux individus, identifiés plus tard
comme étant des policiers. Il mourait le 29 juillet 1992 à 34
ans à l’hôpital St Antoine à Paris
où il avait été évacué. Bien
que les assassins aient été connus, aucune procédure
judiciaire n’a jamais été ouverte dans cette
affaire.
A l’occasion de cet anniversaire, les forces démocratiques
ont décidé de lui rendre hommage. Une messe est
commandée à cet effet et sera célébrée
demain matin à 6h45 en l’église Saint-Augustin
d’Amoutivé. Les responsables du FRAC et leurs militants
prieront encore une fois pour le repos de son âme.
Qui est Tavio Amorin? Quelle est sa vision politique?
Des questions auxquelles vous trouverez des réponses dans
ce témoignage de Tino Doglo Agbélenko, l’ex-codétenu
de Logo Dossouvi dans les années 1990.
Témoignage de Tino Agbélenko Doglo
«Je préfère leur histoire plutôt
que leur éloge; car on ne doit aux morts que ce qui
est utile aux vivants: la vérité et la justice.» Condorcet.
L’assassinat de Tavio Amorin est plus qu’un drame
national. C’est une perte inestimable pour une jeune nation
comme le Togo qui a plus que besoin du talent et de l’engagement
de ses fils, des plus doués surtout.
Pour ces compagnons et pour ceux qui l’ont approché,
Tavio était tout simplement né pour conduire et
indiquer la voie.
En effet, il y a 18 ans le 23 juillet dernier, la nation entière
s’était réveillée sous l’onde
de choc que les médias et la bouche-à-oreille ont
entraînée dès l’annonce du lâche
et cruel attentat au fusil mitrailleur qui a fauché ce
compagnon. Ce fut un acte de haute barbarie commandité par
les ennemis du peuple togolais, les assassins de la liberté:
Eyadéma et ses partisans.
Quoiqu’il en soit, les mains qui ont exécuté ce
jeune homme d’une stature exceptionnelle, sont connues:
Boukpessi et Karéwé. Le peuple togolais attend
le jour de vérité et de justice,
En ces jours de souvenir, le M05 qui doit son appellation compacte
et sonnante à l’intelligence et à l’esprit
inventif de ce co-fondateur regretté, invite la nation
toute entière à prier avec ferveur pour le repos
de son âme, Le M05 renouvelle ses hommages à l’illustre
compagnon et propose cette biographie intitulée TAVIO … COMME
UN METEORE, publiée il y a 18 ans par un journaliste Togolais
de talent: Léopold Ayivi qui périra, lui-même,
ironie du sort, sous les balles meurtrières des tueurs à gage
d’Eyadèma,
Tavio est né en 1958, année où la lutte
pour l’indépendance battait son plein. Son père
Carlos Amorin, à l’époque agent de la UAC, était
engagé dans cette lutte aux côtés de Sylvanus
Olympio et d’autres comme Firmin Abalo, Michel Folly… De
sa mère, Adolé née Goeh-Akué, commerçante,
mais anciennement caissière à la BCEAO, Tavio était
le premier garçon et le dernier enfant après ses
trois sœurs: Sophie, Henriane et Chantal.
Tavio a passé son enfance à Anagokomé dans
la maison familiale, maison Amorin, sise Avenue Thiers (actuelle
Avenue de la Libération) à l’époque.
C’était une grande maison qui, pendant les grandes
vacances, arrivait à rassembler une cinquantaine d’enfants.
Ce cadre lui a permis de développer l’esprit d’équipe
et de cultiver la tolérance.
Il fit ses premières années scolaires à l’école
catholique de Kokétimé. C’était en
1964 où il était admis à la garderie. Il
suivit le cours normal jusqu’au CM2 où il obtient
son CEPE avec mention très bien, en 1970, date à laquelle
il entame ses études secondaires au collège Saint
Joseph.
Un très bon élève
Tavio était un très bon élève, toujours
classé parmi les premiers. Il était le potache
qu’on aimait bien, sauf qu’il écrivait comme
un… crabe. Et il a gardé cette calligraphie extrêmement
nerveuse, jusqu’à l’âge adulte.
Le football était son violon d’Ingres. Cela a failli
déjà lui coûter la vie. C’était
en 1969 à Kokétimé, où il avait été élève
quelques années auparavant. La partie était âpre,
comme on savait en livrer à cet âge-là. Sur
une balle aérienne, deux têtes entrent en collision.
Celle de Tavio, sans
doute plus fragile, se mit à enfler à vue d’œil.
On appela un médecin à son chevet: ce médecin était
un certain Dr Marc Altidépé.
Depuis qu’il est rentré d’exil, tous les
samedis après-midi, il retournait à l’école
catholique de Kokétimé revivre l’ambiance
de son enfance. Son autre grande passion était les bandes
dessinées. Il lisait tout le temps Akim, Blek le Rock,
Nevada, Capitaine Swimg, Piscou, et suivait Tintin et Milou dans
toutes leurs pérégrinations. Même devenu
homme politique, il ne dédaigne pas emprunter les BD de
ses neveux.
Ce fils unique, seul garçon parmi trois filles, n’avait
pas été choyé par sa mère. Son éducation
fut tout à fait spartiate, comme la petite bourgeoisie
de l’époque savait en donner à ses rejetons,
S’il arrivait à Tavio de se rendre coupable de quelques
menus méfaits, il recevait fessées et gifles comme
tout le monde. Sa maman l’obligeait à laver lui-même
son linge. Et s’il refusait d’obtempérer,
il était tout simplement privé du prochain repas.
Après son baccalauréat au collège Saint
Joseph en 1977, (mention bien), il part en France, à Poitiers.
Deux ans après, il monte à Paris disant qu’il
en avait ras-le-bol de la province, de Poitiers et de ses maths
physiques. Il reste donc à Paris où il étudie
l’informatique et l’organisation. Plusieurs stages
dont un chez Matra, la grande firme française, l’aident à affûter
ses armes. Il savait se « débrouiller» comme
on dit. Il est inventif et imaginatif. Témoin, cette histoire
dont les téléspectateurs français se souviennent
pour l’avoir apprise sur FR3, l’une des chaînes
françaises. Pour arrondir ses fins de mois, un étudiant
togolais du nom de Tavio Amorin avait monté une petite
affaire tout à fait surprenante de simplicité et
d’originalité: il avait passé une annonce,
s’était constitué un fichier. Les clients
l’appelaient pour lui communiquer l’heure à laquelle
ils voudraient avoir leurs croissants pour le petit déjeuner.
Tavio passait alors commande au boulanger, livrait les croissants,
et palpait à son tour la galette sous forme de ristournes
et de pourboires. Cette initiative lui a valu les honneurs de
la troisième chaîne française dans une émission
de jeunes.
Il travaille ensuite chez des importateurs de produits tropicaux
en qualité de responsable des achats. Quand il décide
de revenir en Afrique, c’est par cette filière qu’il
est envoyé à Abidjan.
Il n’aurait pas pu rentrer au Togo pour des raisons politiques.
Venu en vacances au Togo en 1980, et eu égard à ses
liens familiaux avec Francisco Lawson, lui-même en exil,
il a eu maille à partir avec un officier supérieur
de l’armée en poste à Kara, qui avait proféré des
menaces à son endroit: « Où que tu sois,
on te retrouvera!». A la suite de cet incident, il n’a
plus remis pieds au Togo jusqu’à la proclamation
de la loi d’amnistie en 1991. Entre-temps, il obtient en
France le statut de réfugié politique, mais n’a
jamais pris la nationalité française, contrairement à ce
que beaucoup croient.
Admirateur de Nkrumah
Pour son âge, il avait une culture politique tout à fait
remarquable. C’est qu’il ne faisait jamais les choses à moitié.
Bien que n’ayant pas fait des études de droit, il
s’est intéressé à la chose juridique,
et à la chose politique. Sa formation politique est à la
foi livresque et reçue «sur le tas» avec
les jeunesses du parti communiste français, puis avec
les jeunesses du parti socialiste français tendance Jean-Pierre
Chevènement.
Grand admirateur de Kwame Nkrumah, de George Padmore, de Marcus
Garvey et de toutes les grandes figures du mouvement panafricaniste,
Tavio considérait que la plus grave offense qui ait été commise à l’égard
de l’Afrique, ce fut la balkanisation du continent. D’où son
admiration sans borne pour ceux qui à ses yeux apparaissent
comme les pionniers de l’unité africaine. Entre
le père et le fils, les rapports étaient ceux qui
pouvaient exister entre deux êtres qui s’estimaient
mutuellement et se comprenaient à demi-mot. Et si l’éducation
spartiate dont il avait été question plus haut
ne permettait pas entre le père et le fils une familiarité trop
grande, Tavio, à force d’être resté constamment
dans le sillage de son père, d’humer et de s’imprégner
de son parfum, a fini par s’identifier totalement à ce
patriote courageux et généreux.
A l’endroit de sa mère, Tavio nourrissait une véritable
vénération. La mère et le fils étaient
pourtant bien si loin de s’entendre parfaitement sur tous
les sujets. Maman Tavio n’aimait pas le goût prononcé que
manifestait son fils pour la politique. Elle ne ratait aucune
occasion pour le lui faire comprendre. Elle revendiquait son
droit d’attendre de son fils qu’il entame une carrière
véritable, fonde un foyer et fasse «plein de
petits».
Mais pour le fils, la politique était au-dessus de tout
et passait avant tout. La maman, dès le début du
renouveau démocratique et, vu la part prise par son fils
aux travaux de la conférence nationale souveraine, avait
très peur pour lui. Elle était convaincue que la
politique était un jeu dangereux et que Tavio ne devait
pas se mêler de tout cela. Malheureusement pour le fils,
le sort en était jeté, le destin s’était
mis en branle. L’enfant était happé par
le flot impétueux des courants irrésistibles qui
conduisaient le Togo vers la démocratie. Tavio était
de tout son être, de toute son âme, plongé dans
la fièvre démocratique qui a fini par le consumer.
Prémonition
Mercredi, la veille de l’attentat qui devait l’emporter,
il rendait visite à sa mère. Il revenait lundi
d’une mission à Damas (Syrie) et c’était
la première fois depuis son retour de mission que la mère
revoyait son enfant. Elle le fixa longuement. La soudaine intensité du
regard maternel ne manqua pas d’intriguer le fils qui fit
remarquer: «Mais tu me regardes tout le temps ! (…) Ça
me fait de la peine parce qu’un beau jour on va m’assassiner.
Et ta douleur... Non, je n’ose pas penser à ce
que sera ta douleur». Le lendemain, la prophétie
se réalisa. Tavio tombait sous les balles de son assassin.
La maman avait beaucoup souffert moralement des dangers et des
risques énormes de la vie qu’avait choisie de vivre
son fils. Après le 3 décembre 1991, Tavio s’était
exilé à Cotonou. Il revint à Lomé pour
une réunion du Haut Conseil le la République. Sa
mère le voyant arriver à la maison, manqua de tomber
dans les pommes. Ce fut un grand choc pour elle. Elle avait été soulagée
de le voir partir pour l’exil. Et voilà Tavio qui
revenait...
Depuis qu’il est rentré au Togo, il ne s’était
jamais protégé. Il n’avait même pas
de gilet pare-balles. Il n’avait pas d’arme. Il disait: «Même
si je prenais des gardes du corps, si cela devait arriver, ce
sont ces mêmes gardes qui vont me tirer dessus».
Mais quand il était rentré du voyage lundi, il était
un peu plus corpulent que d’habitude. Il portait un gilet
pare-balles: «Voilà, dit-il ce que
j’ai ramené pour me protéger».
Il avait donc son gilet lundi, mardi également. Mercredi,
il ne l’avait pas porté, jeudi non plus. Et c’est
précisément ce jour que les balles l’ont
fauché.
Tina Agbélenko Doglo |