Togo: Société:Bras
de fer entre la direction et le personnel:
Que se passe-t-il en réalité à NIOTO?
26 juillet 2010
Le 22 juin 2010, la nouvelle Direction générale
de la NIOTO (Nouvelle Industrie des Oléagineux du Togo)
a lancé un plan social pour la restructuration de la société,
avec pour objectif de licencier 61 employés et de mettre
en chômage technique 80 personnes pendant six mois.
Le 13 juillet 2010 après avoir reçu une «fin
de non recevoir, claire, nette et précise» à leurs
propositions, le personnel a observé un sit-in assorti
d’un préavis de grève de 72 heures. Depuis
lors de nouvelles négociations assez tendues sont engagées
entre la direction générale et les délégués
du personnel.
La cause principale que brandit la direction générale
pour soutenir ce plan social est la difficulté à s’approvisionner
en graines de coton, selon elle.
Pour le personnel les difficultés actuelles de la société sont
les conséquences de la mauvaise gestion pratiquée
par les dirigeants expatriés de la société,
les dépenses exagérées qu’ils font
quotidiennement sur le dos de l’entreprise et le train
de vie scandaleux qu’ils mènent. Entre ce que propose
la direction générale pour ce plan social et ce
que demande le personnel pour l’accepter, il y a un gouffre
qu’il est difficile de combler aujourd’hui. Pour
comprendre cette situation il faut retourner dans le passé.
La Nouvelle Industrie des Oléagineux du Togo (NIOTO),
est née en 1987, de la fusion entre les Huileries du Togo
et l’Industrie des Oléagineux du Togo (IOTO). Son
actionnaire majoritaire était la société d’Etat
française CFDT qui deviendra plus tard DAGRIS. DAGRIS
sera racheté en janvier 2008 par la holding française
GEOCOTON dont le principal actionnaire est le groupe ADVENS.
Les activités de NIOTO
L’activité principale de cette entreprise est la
production de l’huile végétale et de tourteaux
par la trituration des graines de coton.
La crise de la filière cotonnière africaine qui
a également durement frappée le Togo, va secouer
cette entreprise conduisant au chômage technique en 2001,
sous la direction de Georges ORSONI, qui grâce à l’arbitrage
du chef de l’Etat d’alors, va obtenir la sécurisation
des approvisionnements en graines de coton, faisant entrer la
SOTOCO (actuelle NSCT) au capital de NIOTO.
Grâce à Georges ORSONI, l’entreprise va s’orienter
vers la trituration du karité et le négoce d’oléine
de palme, ce qui lui permettra d’avoir de l’activité sur
toute l’année et de s’en sortir bon an mal
an.
La trituration des amandes de karité, pour le compte
du géant hollandais Loders Crocklaan, appartenant au groupe
malaisien IOI, faisait de NIOTO la principale unité de
trituration du karité en Afrique de l’Ouest.
Les difficultés actuelles de NIOTO
La société connaît les difficultés
suivantes: l’approvisionnement en graines de coton, les
difficultés techniques pour la production d’énergie
et la commercialisation de ses produits.
Les pertes cumulées de ces quatre dernières années
s’élèvent à plus de 8 milliards Fcfa.
L’exercice 2008 a été clos avec une perte
de plus de 2 milliards Fcfa tandis que celui de 2009 a affiché une
perte historique de plus de 4 milliards Fcfa. Le résultat
intermédiaire du premier trimestre 2010 donne une perte
de plus de 1 milliard Fcfa.
D’où viennent ces difficultés?
En janvier 2008, le groupe DAGRIS qui avait une bonne maîtrise
de la filière cotonnière et de la trituration des
graines de coton, est rachetée par le groupe GEOCOTON.
Ce dernier n’arrive pas très tôt à donner
une orientation stratégique à NIOTO qui était
déjà en difficulté du fait de sa mauvaise
gestion.
De mauvaises décisions sont alors prises, des tergiversations
et des tâtonnements vont connaître le jour. En plus
de cela, GEOCOTON décide de rompre le contrat de karité avec
Loders Crocklaan le seul et historique partenaire de confiance
de NIOTO sur cette activité.
GEOCOTON pensait pouvoir vendre le beurre directement, mais il
va vite déchanter car ce marché est tenu de main
de maître par 4 ou 5 opérateurs mondiaux. Mais encore
pour commercialiser le beurre il fallait lui faire subir une
dernière transformation, ce que ne savait pas faire GEOCOTON.
Cette activité permettait pourtant à l’entreprise
d’avoir de l’activité, durant la période
où elle n’avait plus de graines à triturer,
de payer les salaires du personnel et d’honorer les engagements
vis-à-vis des banques.
En 2009 la Direction générale décide de
triturer des graines de soja sans étude préalable
approfondie. Près de 7000 tonnes de graines de soja sont
achetées. Mais après la trituration d’une
partie de ses graines, elle se confronte à la difficulté de
vendre la farine de soja. Des études permettent de mieux
comprendre ce marché, mais la nonchalance et les tergiversations
dans les prises de décision sur le prix de vente de ces
farines de soja, empêchent l’entreprise de les écouler.
Aujourd’hui ce stock de farine de plus de 500 millions
Fcfa dort toujours à NIOTO.
Au même moment 3000 tonnes de graines de soja sont pourris
aussi en stock. La nouvelle direction générale
ne voulant pas triturer cette matière première,
décide finalement vendre une partie à l’un
de ces anciens fournisseurs. Ce dernier exporte ces graines vers
le Ghana. Ces graines triturées, on en produira de la
farine de soja qu’on reviendra vendre au Togo, alors qu’au
même moment la société affirme que la farine
de soja produite à NIOTO est difficile à vendre.
Pour le négoce d’oléine, NIOTO est obligé d’acheter
son oléine en passant par plusieurs intermédiaires
appartenant tous au groupe. Ce qui surenchérit de beaucoup
chaque tonne d’oléine acheté par la société.
Des investissements importants auraient dû être
faits depuis longtemps pour permettre à l’entreprise
d’avoir une réelle autonomie pour la production
d’énergie, mais à côté, ce sont
des investissements inadaptés et inopportuns qui ont été faits.
Quelques semaines seulement après l’arrivée
de la nouvelle direction, à la reprise du groupe DAGRIS
par GEOCOTON la direction générale achète
3 véhicules 4x4 (Une Toyota Highlander et 2 Toyota Rav
4) pour près de 50 millions Fcfa, alors que Georges ORSONI
roulait dans une Renault Laguna après avoir cédé son
ancienne Peugeot 406 à son Adjoint qui était aussi
un expatrié. Ces deux véhicules sont tout de même
conservés dans le parc de la société et
toujours à la disposition de la direction générale.
Un 3è expatrié en qualité de directeur
commercial vient s’ajouter au directeur général
et à son adjoint.
Le directeur général loge dans une villa de 650.000
Fcfa par mois, son adjoint, dans une villa de 250.000 Fcfa et
le directeur commercial, dans une villa avec piscine à la
résidence du Bénin, qui coûte à la
société 500.000 Fcfa par mois. Leurs agents de
sécurité, les cuisiniers, l’eau, l’électricité,
le gaz butane, le téléphone, l’eau minérale,
le papier hygiénique, les chauffeurs et le carburant pour
les véhicules, tout est à la charge de la société.
Mais en plus ils ont des salaires mensuels dont la décence
empêche de donner les montants ici. Et ce n’est pas
tout, la société est astreinte à une convention
d’assistance qui s’élève à 194
millions Fcfa pour un seul expatrié.
La société supporte aujourd’hui deux dirigeants
expatriés après le départ du directeur commercial
dont la maison est toujours restée sous bail pendant plusieurs
mois. Lorsqu’on décide d’abandonner une des
villas, le directeur adjoint quitte sa villa de 250.000 derrière
le siège en construction de Ecobank pour aller loger dans
celle de 500.000 à la résidence du Bénin.
Lorsque son chauffeur le dépose à l’usine
le matin, il repart chercher son épouse pour faire les
courses en ville avant de revenir garer à l’usine.
Il repart à midi pour aller lui chercher à manger.
Ensuite il ramène les assiettes vides avant de revenir
attendre pour le ramener à la maison le soir, s’il
n’y pas d’autres courses entre temps dans l’après-midi.
Rappelons que NIOTO se trouve non loin de CIMOTOGO dans la zone
portuaire célèbre pour ses embouteillages montres
et que le plein de carburant est fait chaque matin pour les véhicules
de fonction des expatriés.
Le nouveau directeur Monsieur Olivier KERGALL arrive en mars
2010, il va loger à l’hôtel Sarakawa, dans
une chambre qui coûte 77.000 Fcfa par jour, tenez-vous
bien, sans compter la restauration et les autres frais annexes.
Alors que la maison de 650.000 Fcfa occupée pendant plusieurs
années par Georges ORSONI et ensuite par celui qui lui
a succédé, était toujours sous bail. M.
Olivier KERGALL qui voyage beaucoup en classe affaire depuis
son arrivée a coûté à la trésorerie
de la société de près de 16 millions Fcfa,
seulement pour 5 voyages, nous n’avons pas compté les
autres.
Tout ceci se passe au Togo, dans une entreprise qu’on
dit être en difficultés, ce qui oblige à mettre
dehors 61 togolais et en chômage technique 80 autres alors
que la rentrée scolaire est pour bientôt.
Comment sortir de cette situation et rendre l’entreprise
rentable?
La direction générale, qui incrimine uniquement
la difficulté d’approvisionnement en graines de
coton, pense que tous les partenaires de NIOTO: gouvernement,
NSCT, banques, etc. doivent soutenir l’entreprise pour
l’aider à se redresser.
Et comment? En lui accordant l’exclusivité des
graines de coton produites au Togo et à un prix politique
(c'est-à-dire donné quoi), en lui accordant un étalement
de ses dettes vis-à-vis des banques, en l’exonérant
de certains droits et taxes de douanes, en lui accordant des
facilités fiscales, etc.
Avec l’appui du groupe GEOCOTON, la direction générale
de NIOTO a organisé le 8 juillet 2010 une table ronde
pour mettre le couteau sur la gorge des différents partenaires
de la société.
Et qu’offre la direction générale
en retour?
Le licenciement de 61 agents de NIOTO dont les postes sont supprimés,
la mise au chômage technique de 80 agents, la suspension
d’ores et déjà des avancements et reclassements,
la suppression des avantages sociaux à tout le personnel
actuel, etc.
La direction générale accepte de payer à chaque
licencié, ses indemnités de licenciement comme
mesure d’accompagnement. Elle compte donner 1 mois et demi
de salaire net.
Pour chaque salarié en chômage technique, elle compte
donner une compensation de 25% du salaire.
Elle met ensuite en place un fonds de 10 millions pour aider
les employés licenciés à se former pour
avoir des diplômes supérieurs et donner aux entreprises
du secteur formel qui accepteraient d’embaucher les employés
licenciés par elle, une prime d’incitation à l’embauche
de 50.000 Fcfa.
La réalité aujourd’hui est que presque tous
les salariés de la société sont sous prêts
et que les droits des licenciés iront tomber dans une
crevasse, en clair ils n’auront rien. Des entreprises du
secteur formel accepteraient-elles de prendre 50.000 Fcfa pour
embaucher un employé licencié par une autre entreprise???
Pour le personnel c’est simple: il faut supprimer un des
postes d’expatriés et réduire le train de
vie scandaleux des dirigeants. Parallèlement à cela,
il faut bien gérer l’entreprise. Mais si la direction
pense que le seul moyen de redresser l’entreprise pour
la rendre rentable et lui permettre de continuer à vivre
c’est de passer par ce plan social elle ne s’y opposera
pas, parce que l’entreprise est précieuse à ses
yeux et il tient à la voir poursuivre ses activités dans
l’intérêt de ses employés, mais aussi
des centaines d’autres personnes qui vivent de NIOTO (fournisseurs,
transporteurs, prestataires, commerçants, etc.). Pour
ce faire, le personnel pose principalement les conditions suivantes
pour accepter cette démarche: retraite anticipée
pour les agents à moins de cinq ans de leur retraite;
trois ans de salaire net pour les licenciés; 60% du salaire
net pour les agents en chômage technique.
La première séance de conciliation qui a débuté le
22 juillet 2010 a été très houleuse. Les
représentants du personnel de NIOTO sont très fermes
sur leur positions, parce que la direction générale
ne peut se permettre son train de vie actuel et soutenir au même
moment qu’il n’y a pas d’argent pour leur accorder
des mesures d’accompagnement décentes et humaines
pour permettre aux licenciés se survivre le temps de trouver
un autre emploi ou d’autres activités.
Les discussions reprennent ce lundi 26 juillet 2010 à la
direction du travail et des lois sociales entre la direction
générale de NIOTO et les délégués
du personnel.
Nous vous tiendrons au courant de l’évolution de
la situation et vous promettons d’autres révélations
sur le dossier NIOTO.
La Rédaction |