Togo: Comité d’action
pour le renouveau:
Proposition pour une refondation de la
République
19 août 2010
Dans une déclaration rendue publique le 22 avril 2010 à l’occasion
du 50ème anniversaire de l’indépendance du
Togo, le CAR a déploré que 50 ans après
son accession à la souveraineté internationale,
notre pays soit dans l’état actuel de délabrement
et a estimé impérieux que des solutions appropriées
soient trouvées pour l’en sortir. Et c’est à cet
effet que, pour clôturer la déclaration, il a lancé un
appel pour la refondation de la République.
Le parti se réjouit des échos favorables que l’appel
a eu et continue à avoir auprès de nos populations
qui y ont vu à juste titre une raison d’espérer
en cette période morose où ne cesse de croître
dans les esprits le doute sur l’avenir du pays.
-I- POURQUOI UNE REFONDATION DE LA REPUBLIQUE?
La République est à refonder parce que l’idéal
qui la sous-tend a été compromis. La République
est en effet d’abord une idée à remettre
en selle dans le processus de la refondation.
L’idée républicaine
La République, en tant que, ‘’chose publique’’,
c'est-à-dire le ‘’bien commun’’,
comprenant les biens matériels et les outils institutionnels
appartenant à l’ensemble des citoyens au niveau
national ou local, se distingue de l’espace des biens privés
des citoyens ou groupes de citoyens. Pour reprendre la formule
de Philippe Seguin: «l’idée républicaine
découle du principe selon lequel il existe un espace commun
aux membres de la cité, c'est-à-dire aux citoyens
: la vie publique se distingue de la vie privée».
Le moment où les citoyens réalisent que les gouvernants
n’ont pas le droit de confondre les biens et outils du
peuple avec leurs propriétés privées et
se montrent déterminés à les en empêcher,
constitue un moment crucial dans l’évolution d’un
pays.
Cette mutation va toujours de pair avec l’émergence
du besoin de la démocratie. Aucun citoyen ou groupe
de citoyens n’a le droit de décider seul des modalités
de gouvernance des biens matériels et institutionnels
d’une communauté. Cette prérogative est du
ressort de l’ensemble des membres de la communauté.
Et c’est en cela qu’elle fait du citoyen le pivot
de la République et de la démocratie. Le dirigeant
de la République ou d’un de ses démembrements
n’est légitime autant qu’il émane du
consentement des populations.
Cela dit, il y a lieu de se demander où en est à ce
jour la concrétisation de cet idéal dans notre
pays.
L’échec des quatre Républiques
Le peuple Togolais a solennellement proclamé son option
pour l’idéal républicain en décidant
le 27 avril 1960 de s’affranchir de la tutelle étrangère
pour prendre en charge son destin en s’affirmant comme étant
désormais la source du pouvoir.
De 1960 à ce jour le pays a connu, avec l’adoption
des constitutions datées du 14 avril 1961, du 9 mai 1963,
du 9 janvier 1980 et du 14 octobre 1992, quatre Républiques
proclamées chacune au départ, dans un climat d’enthousiasme
entretenu par des promesses d’un Togo démocratique
et prospère.
Ces engagements ont été tour à tour sans
lendemain. Aucune des quatre Républiques n’a tenu
ses promesses. Elles ont été toutes émaillées
de violations graves des droits de l’homme, des principes
démocratiques et des règles de bonne gouvernance.
L’histoire du Togo aura été surtout marquée
par le système de la troisième République
que feu le président Eyadema a incarné de fait à partir
de 1967 sur une période de près de 40 ans. Le peuple
a cru y avoir mis fin en entrant dans la IVè République
par l’adoption de la Constitution du 14 octobre 1992 à l’appel
de tous les partis politiques.
La nouvelle Constitution n’a malheureusement vécu
que sur du papier et a même été enterrée
purement et simplement par le toilettage de 2002. De sorte que
jusqu’à son décès en février
2005, le Général Eyadema a gouverné le
pays suivant le même système basé sur l’Armée
et sa branche civile, le RPT, au mépris du consentement
des citoyens.
Le système, loin de disparaître avec le décès
de son géniteur, lui a survécu. Il s’est
même aggravé avec l’intensification des pratiques
irrégulières de conditionnement du choix des électeurs. L’achat
des consciences persiste avec une ampleur sans précédent.
Les électeurs subissent des pressions énormes à voter
pour le candidat-président sous peine de ne pas avoir
accès aux emplois et marchés publics, aux infrastructures
communautaires et autres avantages de l’Etat. Et ce n’est
pas un fait du hasard si malgré le satisfecit décerné par
ses observateurs au scrutin présidentiel de mars 2010,
la communauté internationale continue à avoir
du Togo une très mauvaise perception.
La conséquence c’est que l’économie
a du mal à prendre d’envol, faute d’investissements
lourds dans l’agriculture, le secteur industriel et autres
domaines qui sont en mesure de générer des emplois
et richesses susceptibles de profiter au gros des populations.
Les infrastructures routières, scolaires, sanitaires sont
dans un état lamentable. Le pouvoir d’achat des
agents de l’Etat, des travailleurs du secteur privé,
du monde rural a considérablement chuté. La misère
est effrayante dans toutes nos villes et campagnes. La situation
sociale est devenue si préoccupante que le pays peut exploser à tout
moment ainsi qu’on en a pris la mesure à la virulence
des manifestations populaires provoquées en juin dernier
par l’augmentation du prix des produits pétroliers.
Et c’est là tout le danger car un peuple qui ne
croit plus à la possibilité de voir ses souffrances
allégées par des voies pacifiques, s’abandonne irrémédiablement à l’idée
qu’il ne lui reste plus qu’une seule alternative
: la voie des armes.
-II- COMMENT EVITER LE PIRE?
Les observateurs de la situation du Togo sont unanimes sur la
racine du mal profond dont le pays souffre. Elle tient aux
incertitudes qui ont plané et continuent de planer sur
les lendemains politiques du Togo.
La Banque Mondiale vient de confirmer ce diagnostic dans son
rapport récent du 07 juin 2010 dont il convient de citer
un passage à titre illustratif.
«En tant que la première contrainte signalée par les
entreprises au Togo, l’instabilité politique est une entrave
majeure au développement du secteur privé. L’instabilité politique
et l’incertitude qui en résulte rendent l’exploitation et
l’expansion des entreprises risquées et coûteuses du point
de vue des investisseurs, en particulier des investisseurs étrangers.
Parallèlement, l’instabilité politique influence la gouvernance
et, en conséquence, la capacité du gouvernement à entreprendre
des réformes».
Les acteurs politiques togolais sont ainsi interpellés à s’accorder
sur les réformes dont le pays a besoin pour instaurer
une stabilité politique qui rassure les investisseurs
et favorise son développement économique et social.
Cette interpellation s’adresse en tout premier lieu à l’ancien
parti unique, le RPT car c’est lui qui a créé la
situation actuelle par sa gestion calamiteuse. Et il doit d’autant
plus en répondre que si cette situation persiste, c’est
parce que le régime s’est employé depuis
les élections législatives de 2007 à utiliser
toutes sortes de manœuvres pour contourner la réalisation
des réformes constitutionnelles et institutionnelles prescrites
par l’Accord Politique Global en vue de sortir le pays
de la crise.
Il est temps que le RPT s’ouvre aux propositions venant
des autres acteurs politiques.
III- PROPOSITIONS POUR LA REFONDATION DE LA REPUBLIQUE
Le CAR, pour ce qui le concerne, a élaboré, dans
le cadre de son plan d’action pour la refondation de la
République, des propositions sur les divers aspects institutionnels
du pays. Ces propositions
- vont du statut du Président de la République
et de celui du Parlement, des dispositions concernant le fonctionnement
de l’Etat, le cadre électoral, la démocratisation
des démembrements de la République ;
- aux mesures institutionnelles à prendre pour lutter
contre la corruption, l’impunité, le détournement
des deniers publics et les traitements discriminatoires en matière
de nominations à la tête des sociétés
d’Etat et des administrations centrales, dans l’accès à d’autres
emplois publics à des marchés d’Etat et aux
infrastructures communautaires ;
- en passant par le régime de protection des droits humains
et des libertés fondamentales et les règles de
composition et de fonctionnement des institutions de protection
de l’Etat de droit (la Cour Constitutionnelle, la
Cour des Comptes, les Cours et Tribunaux, la HAAC …).
Le CAR tient à faire observer que parmi les réformes
les plus attendues par nos populations, l’une des plus
décisives est celle concernant la durée du mandat
du Président de la République. Il est indispensable
que la classe politique trouve en son sein sur ce point une solution
consensuelle de nature à décrisper les esprits
sur les lendemains politiques du pays.
C’est pour cela que le CAR juge inacceptable l’arrangement
flou intervenu entre l’UFC et le RPT lors de leur réunion
du samedi 14 août 2010 sur le sujet. L’arrangement
consiste à dire sans autre précision que le mandat
présidentiel est d’une durée de cinq ans
renouvelable une fois. Cet arrangement a de quoi inquiéter
parce qu’il ouvre à l’occupant actuel du siège
présidentiel, la voie à deux nouveaux quinquennats.
Il pourra ainsi par l’effet de cet arrangement passer vingt
ans à la tête du pays après les quarante
ans de règne de son père. C’est là un
véritable scandale pour la gouvernance d’un Etat
républicain.
Le CAR exposera sa position sur le consensus acceptable sur
la question et ses propositions concernant les autres points
de réformes une fois que le cadre des discussions sera
défini et installé.
Dans ce premier document servant d’introduction à ses
propositions pour la refondation de la République,
le CAR voudrait souligner les principes qui doivent être
au centre des réformes et indiquer sa position au sujet
du cadre des discussions.
A- Principes directeurs des réformes à opérer
pour la refondation de la République
1. Les réformes à entreprendre
doivent tendre avant tout à traduire dans la pratique
politique le principe fondamental selon lequel la gouvernance
des biens matériels et les outils institutionnels ‘’du
peuple’’ doit être assurée ‘’par
le peuple’’ et ‘’pour le peuple’’ ; étant
entendu qu’une fraction du peuple n’est pas le
peuple.
2. Le principe fondamental ainsi rappelé,
signifie qu’étant donné que les citoyens
ont en commun les biens et outils républicains, ils doivent
se sentir tous impliqués dans la gouvernance du pays,
directement ou à travers leurs élus du côté :
- soit du pouvoir qui a pour fonction d’administrer les
ressources et outils communs et d’en répondre devant
le peuple et les institutions habilitées à cet
effet ;
- soit de celui de l’opposition dont la participation à la
gouvernance du pays consiste à œuvrer à ce
que le pouvoir ne s’adonne pas à des abus et arbitraires
dans l’accomplissement de ses missions. L’opposition
dispose à cet effet des droits qui lui sont reconnus par
la République, notamment des prérogatives dont
doivent jouir ses élus au Parlement. Il en est ainsi du
droit de contrôle et de critique de l’action gouvernementale,
du droit d’approuver au préalable des nominations à un
certain nombre de fonctions et emplois d’Etat ou d’autres
actes du gouvernement.
3. La reconnaissance républicaine
du rôle à jouer par l’opposition par le canal
de ses élus, aux côtés de celui assigné au
pouvoir, comporte d’importantes implications pour les réformes à opérer.
C’est à la mesure du contenu de ce rôle à travers
les prérogatives dévolues au parlement et par ricochet
aux élus de l’opposition que doit s’apprécier
l’effectivité de la démocratie au Togo.
C’est pour cela qu’il importe de renforcer, dans
le cadre des réformes à mener, les pouvoirs du
Parlement. Les élus de l’opposition pourront ainsi,
entre autres innovations à promouvoir, juger de la compétence
et de la probité des personnes appelées à gérer
les biens et outils républicains. Ils pourront, dans la
même logique, contribuer à lutter contre les traitements
discriminatoires des citoyens et des localités en matière
d’accès aux emplois ou marchés publics et
dans le domaine d’implantation des infrastructures communautaires.
Il en irait ainsi des nominations:
- des membres du Gouvernement,
- des directeurs et membres des conseils d’administration
des sociétés d’Etat (Port, Togo Télécom,
SNPT, CEET, etc.),
- des administrations centrales (Douanes, Impôts etc.),
- des présidents et membres des institutions clés
de la République (Cour Constitutionnelle, Cour des Comptes,
Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication,
Cour Suprême, Cours d’Appel, etc.).
Il importe de revoir à cet effet, les conditions d’exercice
des prérogatives parlementaires ainsi que les dispositions
régissant la composition et le fonctionnement des commissions
permanentes.
4. La consécration républicaine
de l’idée que le pouvoir et l’opposition jouent
des rôles différents mais complémentaires
dans la gouvernance des biens matériels et des outils
institutionnels du pays, doit entraîner en outre des réaménagements
institutionnels visant à améliorer dans l’intérêt
du pays, les relations entre le pouvoir et l’opposition.
Il faut reformer dans cette optique la charte et le régime
du financement public des partis politiques.
5. Au titre des mesures d’assainissement
et de stabilisation du climat politique, la co-gouvernance républicaine
peut être renforcée en système de cogestion
par l’inclusion de l’opposition dans l’administration
du pays sur des bases à définir par des dispositions
constitutionnelles.
6. Dès lors que les deux bords de gouvernance
de la République ont par ailleurs en partage l’idée
qu’ils oeuvrent pour le bien commun et non pour des intérêts
privés, ils doivent pouvoir régler par la voie
du dialogue leurs divergences. Il faut donc promouvoir par des
dispositions institutionnelles appropriées la méthode
républicaine de règlement par le dialogue
des conflits afférents au fonctionnement de la démocratie.
7. Le citoyen devant être le pivot de
la République et de la démocratie en tant que faiseur
des dirigeants, il importe qu’il soit formé et outillé pour
assumer une telle responsabilité par des mesures nécessaires à cet
effet notamment l’instruction pour tous, la promotion de
la culture démocratique et politique, le soutien à la
presse, aux organisations de la société civile
et aux autres institutions de vulgarisation de l’idéal
républicain.
Les principes directeurs des réformes une fois rappelés,
il convient de passer à la détermination du cadre
des discussions.
B- Le cadre de discussions
Le CAR considère qu’il faut, par respect de l’autorité attachée à l’Accord
Politique Global revenir au Cadre Permanent de Dialogue et de
Concertation (CPDC) tel qu’il a été mis en
place par le décret pris le 14 mai 2007 par le Gouvernement
d’Union Nationale en application de l’APG.
Le CAR ne trouve pas toutefois d’inconvénient à ce
que le CPDC soit élargi sur la base de critères à arrêter
d’un commun accord par les participants définis
par le décret du 14 Mai 2007.
Le CAR estime que la structure d’échanges convenue
par le RPT et l’UFC dans leur accord du 26 mai 2010 est
de portée purement interne à ces deux formations
et ne saurait en aucun cas se substituer au CPDC, seul qualifié pour
connaître des discussions portant sur des questions d’intérêt
national.
Fait à Lomé, le 19 août 2010
Pour le CAR
Le Président National,
Me Paul Dodji APEVON |