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- Pourquoi gaspiller des Milliards dans des élections frauduleuses?

 

 

Liberté Hebdo: Nous sommes un peu confus, comment allons-nous vous appeler désormais? Mon Colonel? Chef d’Escadron? Mon Commandant? Ou Me Boko?

François Boko: Comme bon vous semble. Vous savez, les titres m’importent peu.

Liberté Hebdo: Monsieur le Ministre, merci de nous recevoir dans votre cadre professionnel pour un entretien durant lequel nous voulons aborder avec vous plusieurs questions d’actualité et les traiter en trois thèmes. D’abord, permettez nous de rappeler les accusations provenant de certains de vos amis d’hier pour davantage comprendre ce qui s’est passé entre le 5 février et votre démission. Ensuite nous parlerons du rapport des Nations unies et du dialogue en cours actuellement. Et enfin, si vous le permettez, nous évoquerons avec vous l’avenir du pays, le vôtre et peut-être vos ambitions politiques.

François Boko: J’aurai préféré entamer tout de suite les questions d’actualités, cependant mes concitoyens ont besoin d’être éclairés, donc je suis disposé à répondre à toutes vos questions.           

Liberté Hebdo: Depuis votre acte héroïque du 22 avril 2005, vos détracteurs prétendent qu’en réalité vous craigniez d’être démasqué après une tentative de coup d’Etat, raison pour laquelle vous avez démissionné avec fracas.

François Boko: Laissez les penser ce qu’ils veulent et surtout ce qui peut les arranger. Ce n’est pas nouveau ce genre de propos. Vous savez, depuis 1960, il y a eu trois coups d’Etat au Togo: le coup d’Etat du 13 janvier 1963, celui du 13 janvier 1967 et enfin celui du 5 février 2005. Le paradoxe est que ce sont les auteurs de ces coups d’Etat et aujourd’hui leurs héritiers qui accusent souvent les autres de coup d’Etat et même les jettent parfois en prison pendant une décennie sans apporter la moindre preuve.

Déjà le 7 février, Monsieur Kpatcha GNASSINGBE m’accusait de coup d’Etat et depuis je suis suspecté et épié sans que la moindre preuve ne soit apportée.

Ma démission a été motivée par le fait que je n’avais plus les moyens d’assurer la sécurité des Togolais y compris la mienne, face à l’intransigeance du clan familial décidé à conserver le pouvoir par des moyens frauduleux et en marchant sur des cadavres. Tout a été planifié dans mon dos à cet effet et ceux qui l’ont fait me demandaient une seule chose, ma caution, c’est-à-dire la solidarité dans la bêtise. J’ai refusé cette solidarité macabre et je m’en porte bien. Au regard de la suite des évènements, je reste convaincu de la justesse de ma décision et surtout de ma démission avec fracas, ce qui a permis d’éviter le pire. Après avoir tout essayé, il ne me restait que ce moyen pour éviter le pire et appeler à la raison et à la modération.

A présent, je demande à mes accusateurs d’ouvrir un dossier judiciaire s’ils estiment que leur accusation est fondée. D’ailleurs cela ne m’étonnerait pas demain qu’on découvre des caches d’armes dans ma maison ou dans une maison d’un de mes proches.

Je ne comprends pas que les spécialistes de coups d’Etat, de montages de tout genre et ceux qui s’adonnent aux activités les plus criminelles qui ridiculisent notre pays soient ceux-là qui, sans preuves, accusent facilement les autres. Il est vrai que la meilleure manière de se défendre est d’attaquer, mais un peu de scrupules quand même, il ne faut pas exagérer à trop tirer sur la corde, elle peut se briser.

Liberté Hebdo: On vous accuse aussi d’en vouloir à vos anciens collègues qui ont choisi je cite "d’être loyaux alors que vous, vous avez choisi d’être dissident’’.

François Boko: J’ai choisi de ne pas accepter de marcher sur des cadavres pour aider un clan à conserver un pouvoir qu’il considère beaucoup plus comme un héritage familial qu’une ambition politique. Mes convictions politiques profondes étaient en contradiction avec cette pratique fondée sur la violence dans laquelle la vie des Togolais était en danger.

Ceux qui ont pu accepter en toute conscience d’être cautions voire acteurs d’un tel scénario sanglant l’ont fait en toute responsabilité.

Pour répondre plus précisément à votre question, non et à titre personnel, je n’en veux pas à mes collègues qui ont choisi de cautionner et même d’être acteurs du scénario sanglant de conservation du pouvoir, planifié et exécuté. Mais cela ne les dispensera pas du devoir d’explication que toute juridiction compétente peut attendre d’eux dans le cadre d’un débat judiciaire. Ce n’est qu’une question de justice et de vérité. Elle est nécessaire pour éviter de mettre tous les militaires dans le même registre.

La réconciliation passe nécessairement par la vérité dont la justice est la matrice d’éclosion. Car en réalité, l’immense majorité des soldats, sous-officiers et officiers savent que ce sont en permanence ceux qui, dans leurs rangs, commettent des crimes politiques, qui sont récompensés et promus chaque année pour services criminels rendus. Pendant ce temps, ceux qui, sans zèle sur les civils accomplissent réglementairement leurs missions, partent à la retraite sans promotion et sans toit.

C’est cette manière de procéder qui crée une armée déstructurée où d’un côté ceux qui sont assurés de l’impunité prennent en otage les autres soldats qui croupissent dans la misère.

Notre tâche est de mettre fin à ces pratiques en instaurant un profil de carrière pour chaque corps de notre armée avec à la pointe une politique sociale qui permette à l’armée de se doter d’un système de santé plus crédible à savoir un hôpital militaire et qui permette également à chaque soldat et sous-officier à la fin de sa carrière d’obtenir un logement.

Il y a de sérieux projets à réaliser pour donner à nos soldats l’envie d’aimer leur métier, de le vivre dans un relatif confort moral et matériel qui les empêche de croire que la seule manière de gagner des promotions est de faire du zèle en écrasant leurs frères civils.

Liberté Hebdo: Venons aux accusations dont vous êtes l’objet. Vos amis d’hier vous accusent d’avoir ordonné le déroutage de l’avion qui transportait NATCHABA alors que ce dernier venait assumer l’intérim suite au décès du Président EYADEMA.

François Boko: Je dois préciser que le communiqué du gouvernement fermant toutes les frontières aériennes, terrestres et maritimes du Togo a été rédigé sans que je n’y sois associé. Les auteurs de ce communiqué se connaissent bien et savent de quoi je parle. Je l’ai entendu en même temps que tout le monde sur les ondes. Alors, lorsque les autorités aéroportuaires se sont référées à moi en tant que Ministre de la Sécurité sur la conduite à tenir face à l’avion d’Air France qui était annoncé, c’est en chœur que les Généraux, le Premier Ministre et autres dignitaires qui étaient dans le hall de Lomé 2, en train d’échafauder de nouvelles stratégies de gestion de cette période, ont répété l’évidence, c’est-à-dire, l’application du communiqué du gouvernement. Il n’y a que les naïfs pour croire que le Ministre de la Sécurité a décidé d’interdire l’atterrissage de son avion. Finalement, le Président NATCHABA lui-même s’est fait prendre au piège par ses amis d’hier et d’aujourd’hui.

Liberté Hebdo: Vous auriez ordonné l’arrestation de l’ancien Premier Ministre AGBEYOME Kodjo dès son retour au Togo.

François Boko: Décidément le ridicule n’a jamais tué personne chez ces manipulateurs qui prétendent restaurer en plus la vraie histoire du Togo!

Non. L’une des raisons essentielles pour lesquelles j’ai refusé la solidarité dans la bêtise que mes compagnons d’hier voulaient m’imposer était relative au fait que tous les scénarios catastrophiques se montaient sans que je ne sois ni informé, encore moins associé en tant que Ministre de  la Sécurité.

L’un de ces scénarios fut l’arrestation et la conduite sous escorte militaire du Premier Ministre AGBEYOME Kodjo à la prison civile de Kara. Les acteurs de cette opération orchestrée pour ‘‘honorer la mémoire de papa’’ sont connus de la victime. Qu’on retourne aujourd’hui les preuves pour faire croire autre chose que la vérité, ne peut surprendre que les naïfs ignorant les habitudes de la maison.

Liberté Hebdo:…Et le refus de l’atterrissage de l’avion précurseur du Président nigérian? François Boko: Lorsque les autorités de l’aéroport de Lomé se sont adressées à moi en tant que Ministre de  la Sécurité sur la demande d’atterrissage de l’avion précurseur du Président nigérian dans le cadre d’une réunion des chefs d’Etats de la CEDEAO sur la crise togolaise, je me suis adressé à Monsieur Faure GNASSINGBE, qui, après le coup d’Etat du 5 février, assumait les fonctions de chef de l’Etat. Il m’a fait comprendre que le programme avait changé. La réunion aura lieu non plus à Lomé comme initialement prévu, mais à Kara après une escale à Pya, afin que les chefs d’Etat présents puissent se recueillir auprès de la dépouille mortelle de leur ancien pair EYADEMA. Dans ces conditions, tous les avions qui arrivaient à Lomé dans le cadre de cette réunion devraient être dirigés vers Niamtougou. J’ai alors répercuté aux autorités de l’aéroport de Lomé les mêmes instructions que j’ai reçues.

Liberté Hebdo: On découvre beaucoup de choses qui sont la face cachée des évènements du 5 février…

François Boko: Oui, la face cachée de ces événements est ubuesque et je me garde encore de tout dévoiler. Mais j’ai dit plusieurs fois qu’en tant qu’homme politique, je me garde de mettre sur la place publique les dossiers d’Etat. Mais je ne suis pas pour autant prêt à me laisser accuser inutilement. Tant qu’il sera ainsi, au nom du devoir de vérité, je m’expliquerai, au grand dam de ce qui pense que, parce que je suis à l’extérieur, il faut me salir et me faire porter la responsabilité de leurs forfaitures, qui m’ont d’ailleurs fait jeter l’éponge.

Que reste-t-il encore à m’attribuer? C’est peut-être finalement moi qui ait orchestré le coup d’Etat familial du 5 février. J’ai véritablement bon dos! Mais à qui ont donc profité tous ces crimes que j’aurais commis? Que diable! Pourquoi le bénéficiaire n’a-t-il pas lui au moins refusé de consommer le produit de ces crimes et forfaitures?

Liberté Hebdo: Le Togo a accueilli le vendredi 4 novembre la 37e session de l’UPF. Est-ce une reconnaissance officielle des progrès réalisés en matière de liberté de presse au Togo?

François Boko: Non, je ne le pense pas. Les progrès supposés réalisés en matière de liberté de presse ne doivent pas se proclamer. Ils doivent plutôt se constater. C’est justement parce que la liberté de presse n’est que théorique au Togo qu’elle a besoin d’être folklorisée. Peut-on parler de progrès lorsque les journalistes sont chassés comme des lapins dans notre capitale, sans que les auteurs ne soient arrêtés? Vous constaterez vous-même que Monsieur Faure GNASSINGBE, dans son discours d’ouverture du colloque de l’UPF le vendredi 4 novembre, n’a même pas osé condamner ne serait-ce que pour le principe, l’agression sauvage dont a été victime un journaliste quelques semaines avant. Cette agression, n’est-elle pas une atteinte grave à la liberté de la presse pour que celui qui se dit président de tous les Togolais s’y prononce? Cette banalisation d’une si grave atteinte à la liberté de presse peut être considérée par ces criminels comme une caution indirecte à l’acte posé.

Dans tous les cas, dans le décryptage et la lecture de l’impunité au Togo et du manque de volonté politique à l’enrayer, il faut toujours se souvenir de la célèbre question: ‘‘à qui profite le crime?’’ Elle permet de comprendre le silence de ceux qui sont censés agir pour mettre fin à l’impunité. Comment vanter les progrès de la liberté de presse et ignorer qu’il y a seulement quelques semaines, à Lomé, un journaliste a été agressé et qu’une substance a été introduite dans sa bouche, dans le but manifeste de mettre fin à sa vie?

Si l’Etat togolais veut une reconnaissance et prouver qu’il travaille pour la liberté de presse, que les autorités appréhendent les auteurs de cet acte criminel pour les traduire devant les juridictions compétentes. Je demande à Monsieur Faure GNASSINGBE de faire arrêter les auteurs et de les traduire devant les tribunaux. Il ne s’agit pas de faire semblant de hausser le ton en conseil des ministres sans que cela ait une quelconque suite. Il faut agir! Agir, c’est démanteler les milices qui agissent rassurés qu’ils sont dans l’impunité que le système leur accorde, voire de la promotion pour forfaits accomplis, qu’ils espèrent en posant des actes de ce genre qui sont d’un autre âge.

Liberté Hebdo: Vous auriez refusé de collaborer avec la commission présidée par l’ancien Premier Ministre KOFFIGOH. Pourquoi?

François Boko: Le rapport des Nations unies a établi les faits que le gouvernement n’a d’ailleurs pas contestés. Je suis prêt à me mettre à la disposition de toute juridiction saisie et à y apporter mon témoignage. Mais attention, je ne suis pas prêt à me laisser instrumentaliser par une quelconque commission mise sur pied pour amuser la galerie. Comme disait un illustre homme politique «créer une commission et étouffer une affaire?» On ne le sait que trop bien! D’ailleurs, la supercherie de la commission mise sur pied par le gouvernement qui a voulu habilement montrer que tout le monde est coupable en renvoyant dos à dos les bourreaux et les victimes a été comprise au passage et est bien cynique. Maintenant que les faits sont établis, il appartient à ceux qui gouvernent notre pays, de donner une suite judiciaire aux faits allégués.

Liberté Hebdo: Le régime voit votre main derrière les poursuites judiciaires en Europe qui pourraient être engagées contre vos frères d’armes ayant participé à la répression.                                   

François Boko: Ce n’est pas moi qui ai instauré dans les législations pénales de certains pays d’Europe le principe de la compétence universelle. Les autorités togolaises se doivent de donner une suite judiciaire aux faits dénoncés par le rapport des Nations unies. Si elles ne le font pas, elles ne pourront pas empêcher les juridictions étrangères dont les législations pénales contiennent le principe de la compétence universelle d’agir et d’inquiéter les auteurs présumés lors de leurs voyages à l’étranger.

N’oublions pas que ce n’est plus cette fois-ci un rapport d’une ONG mais bien celui de l’ONU, c’est-à-dire de la communauté des Nations et qui lie l’ensemble des pays membres, y compris le nôtre.

La justice universelle, le développement de la loi pénale internationale sont de nouveaux principes qui battent en brèche les principes classiques du droit pénal et qui doivent amener ceux qui sont dépositaires de la force publique à faire preuve de modération et de raison dans l’exercice de leurs fonctions.

Liberté Hebdo: Que faut-il faire à présent?                     

François Boko: Il y a deux mois que le rapport des Nations Unies est déposé sur la table du gouvernement et aucune initiative crédible n’a été prise pour faire la lumière sur les graves faits évoqués et pourtant les autorités togolaises s’évertuent chaque jour à parler de réconciliation sans qu’un acte concret ne soit posé dans ce sens. Les autorités togolaises doivent savoir que la réconciliation n’est pas une mise en scène. Elle correspond à une démarche bien précise désormais devenue une norme dans laquelle la justice, mettant face à face la victime et le bourreau, doit permettre de faire la lumière, de situer les responsabilités dans un débat contradictoire. Dans ce sens, la justice aboutit à la vérité et prépare le terrain au grand pardon et à la réconciliation. Rien de tout cela n’est fait aujourd’hui. Tant que les auteurs de ces assassinats ne sont pas jugés et condamnés, la réconciliation dans notre pays ressemblera à une tragi-comédie permanente: les criminels de demain voyant que ceux d’hier déambulent, aucune crainte de la loi et de la sanction n’existant, rien ne pourra les empêcher de les imiter surtout qu’à la pointe il y a des promotions, des récompenses en espèces sonnantes qui viennent sanctionner leurs forfaits. Les 15 dernières années de notre pays ont été marquées par ce cynisme permanent et je souhaite que Monsieur Faure GNASSINGBE nous montre qu’il veut réellement mettre fin à cette culture d’impunité et ces pratiques de corruption qui d’ailleurs lui ont permis de s’imposer au sommet de l’Etat pour succéder à son père.

A présent et en résumé, la seule priorité à laquelle devrait s’atteler le gouvernement de Faure GNASSINGBE, s’il veut montrer sa bonne foi dans la réconciliation qu’il prône du bout des lèvres, est de mettre fin à la culture de l’impunité en donnant une suite judiciaire au rapport des Nations unies.

Liberté Hebdo: Parlons à présent du dialogue politique que vous appelez de tous vos vœux. Une délégation du RPT a rencontré il y a deux semaines une délégation de l’UFC. Quelle est votre réaction?

François Boko: J’ai toujours souhaité un dialogue ouvert et transparent parce que, par principe, je ne crois pas à des dialogues en catimini dans lesquels il est difficile de savoir qui a dit quoi et dans quelle circonstance. La preuve est qu’à peine sorties de Rome, les deux délégations rentrent déjà dans la polémique. Pour moi, il appartient à l’UFC d’être vigilante pour ne pas se laisser instrumentaliser par le pouvoir qui, au lieu d’ouvrir un vrai dialogue, veut uniquement surfer sur des raccourcis pour diviser l’opposition. A chaque fois que le pouvoir est acculé de donner des gages de dialogue, il trouve toujours certains sur son passage pour les instrumentaliser sachant pertinemment qu’il ne cédera rien dans le cadre d’un partage de pouvoir pour régler les problèmes qui minent la marche du pays vers le progrès. Je souhaite que les forces politiques qui luttent pour le progrès se rendent à l’évidence que ce n’est pas uniquement pour les élections qu’il faut coaliser. Il le faut aussi dans les négociations, dans le dialogue afin d’éviter la manipulation dont se sert le pouvoir pour les diviser et faire miroiter à chacun ce qu’il refuse justement de donner.

La stratégie du RPT n’est pas nouvelle. Il s’agit de diviser en permanence l’opposition. Mais ce qu’il y a de subtil, et qui se met en œuvre, me fait penser à cette réflexion d’un stratège du RPT en 2004 qui tentait de me convaincre que: «si le RPT arrivait à s’associer l’UFC dans un deal, il conserverait le pouvoir pour l’éternité». Pourvu que ce deal ne se fasse pas au dos d’un peuple meurtri et trahi par tant d’années de sacrifice!

Liberté Hebdo: Le Président Faure GNASSINGBE vient pourtant d’ouvrir le dialogue intertogolais. Quelle appréciation faites-vous du dialogue ainsi ouvert?

François Boko: J’ai deux observations majeures à faire. D’abord, comme par hasard, cette annonce est faite à la veille de l’arrivée dans notre pays d’une mission d’évaluation politique de l’Union Européenne. Là aussi, il n’y a rien de nouveau. Le pouvoir a toujours joué sur la lassitude de la communauté internationale, en particulier de l’UE. A la veille de chaque échéance capitale, pour gagner du temps, on fait tomber nos partenaires dans le piège des effets d’annonce qui les font saliver sur les intentions du pouvoir, sans que celles-ci ne se réalisent. Ceci a toujours marché au grand dam du peuple qui ne voit aucun progrès depuis 12 ans que cette pratique dure. Le pire est que dans ce jeu hypocrite, certaines officines de la communauté internationale impliquées dans la recherche de solutions croient béatement que le pouvoir, après avoir frauduleusement gagné les élections présidentielles sur lesquelles l’indulgence sera de mise, peut jouer en contrepartie le jeu de la transparence qui permette à l’opposition de gagner les législatives et aller vers un partage de pouvoir dans le cadre d’une cohabitation. Ce scénario n’a jamais fonctionné, le pouvoir n’acceptant pas et pour cause d’aller dans ce scénario de transparence. Le pire est que malgré les différents échecs, ces solutions de cabinet conçues par ces officines sont à chaque fois remis à jour en oubliant par simple bon sens que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Ma deuxième observation est relative au contenu du dialogue ainsi ouvert. Il convient de faire remarquer que le pouvoir à travers le mémorandum de cadrage fixe seul le contenu du dialogue, les sujets et les modalités de ce dialogue, en prenant soin d’y écarter les vraies questions et problèmes qui se posent à la marche de ce pays vers le progrès. Quelle manière bien particulière de dialoguer!

Vous constaterez par exemple que la question de l’impunité est écartée du dialogue, de même que celle capitale de la nécessité de la restructuration de l’armée, ainsi que celle non moins capitale de la restauration pleine et entière de la constitution de 1992, la seule d’ailleurs que le peuple s’est octroyée. Si toutes ces questions sont écartées, alors quel est le sens d’un dialogue dans lequel une seule partie en l’occurrence le pouvoir, fixe le cadre, le contenu et les modalités en évitant les questions essentielles?

Liberté Hebdo: Qu’attendez-vous alors du dialogue ouvert entre le pouvoir et l’opposition?

François Boko: J’attends que ce dialogue aborde les questions essentielles qui bloquent la marche de notre pays vers plus de progrès afin de définir une feuille de route pour leur résolution. Ceci permettra d’aboutir donc à un accord politique, un nouveau contrat politique, un véritable pacte républicain qui proscrit l’usage de la force dans la vie politique pour mettre toutes les énergies ensemble afin de redonner confiance au peuple togolais meurtri et désespéré. Ce dialogue, pour être crédible, doit aborder avec dextérité trois grandes questions dont la résolution est susceptible de jeter les bases d’une véritable réconciliation nationale.

Liberté Hebdo: Lesquelles?

François Boko: Le dialogue doit prioritairement aborder la question de la culture de l’impunité pertinemment posée dans le rapport d’établissement des faits des Nations unies. Cette question et sa résolution restent centrales car si le problème de l’impunité n’est pas résolu, il est illusoire de croire qu’il puisse avoir un débat politique susceptible de développer une culture démocratique au Togo. Si cette question n’est pas résolue, ne soyons pas étonnés de voir des journalistes agressés; ne soyons pas étonnés de voir des opposants menacés et pourchassés et ne soyons pas étonnés après le vote de voir les urnes être enlevées, sous le fallacieux prétexte de les protéger.

Le dialogue doit également se pencher sur la délicate question de l’armée, sa restructuration en procédant d’abord à un audit fonctionnel de l’outil militaire et des forces de sécurité publique en vue de proposer le cas échéant des réformes avec l’appui d’une expertise internationale. De façon récurrente, une partie de l’armée s’est opposée à l’émergence démocratique et il convient à présent de se pencher sérieusement sur ce problème.

Enfin, pour réconcilier les Togolais, la question de la restauration pleine et entière de la constitution de 1992, la seule que le peuple s’est dotée, doit être abordée. Le dialogue qui s’amorce est un véritable test de crédibilité et de bonne foi pour le pouvoir en place, qui a fait de la réconciliation son programme. Si cela est vrai, seuls les actes concrets peuvent nous le démontrer. Ces actes passent par la discussion autour principalement des questions relatives à la fin de l’impunité, la restructuration de l’armée et la restauration de la constitution de 1992.

Liberté Hebdo: Y a-t-il espoir de voir ce pays être réconcilié?

François Boko: Je veux bien y croire, et dans ce cas, Monsieur Faure Gnassingbé doit changer de méthode, prendre la mesure du problème en tenant compte des conditions dans lesquelles il est arrivé au pouvoir. Il doit se faire violence pour prendre des initiatives hardies et audacieuses. Vous constaterez qu’à peine arrivé, il compte s’éterniser. Il a dit, en substance, aux journalistes que «l’alternance n’est bonne que pour arriver au pouvoir. Le reste du temps, il faut envisager que le peuple au nom de la stabilité, puisse accorder plus de deux mandats …».

Liberté Hebdo: Quels sont les voies et moyens pour arriver à cette réconciliation?

François Boko: Premièrement, il faut donner une suite judiciaire au rapport d’établissement des faits des Nations unies. Deuxièmement, il faut que les autorités appellent à une sérieuse table ronde de réconciliation nationale réunissant les acteurs de la crise togolaise sous l’égide de la communauté internationale. Cette rencontre permettra de mettre à plat les principaux problèmes qui bloquent notre pays dans sa quête de progrès et de dessiner une feuille de route pour leurs résolutions afin de nous réconcilier avec nous-mêmes.

Troisièmement, il faut que les acteurs politiques, à l’issue de cette table ronde s’engagent sur un nouveau contrat politique, un véritable pacte républicain qui prohibe l’usage de la force dans la vie politique de notre pays.

Enfin, il faut envisager à l’issue de ce pacte républicain, une mise en commun des énergies de tous pour une véritable transition afin d’exécuter la feuille de route définie. Dans tous les cas, il s’agit prioritairement de panser les plaies, coudre et recoudre les graves déchirures et bâtir un système électoral crédible.

Liberté Hebdo: Que dites-vous du cadre électoral censé permettre d’organiser les prochaines législatives?

François Boko: C’est trop tôt pour parler de l’organisation des législatives. Pourquoi vouloir des élections qu’on sait d’avance frauduleuses? A-t-on déjà pansé les plaies de la précédente en mettant fin à l’impunité pour que les mêmes criminels ne rééditent leurs forfaits?

Il y a eu trop de sang versé au Togo pour une démocratisation quasi illusoire où la force des armes a souvent pris le pas sur la volonté populaire sous le regard impuissant et parfois complaisant de la Communauté internationale.

Ce dont nous avons actuellement besoin, c’est de mettre fin à la culture de l’impunité, de se réconcilier et de travailler ensemble.

La Communauté internationale, l’Union Européenne et les Nations unies, qui connaissent bien la situation togolaise, devraient plutôt nous aider à nous réconcilier au lieu de vouloir accompagner ou inciter à un processus électoral qui risque d’être sanglant comme le précédent, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Les perspectives de cohabitation politique que caressent certaines officines de la communauté internationale pour résoudre la crise togolaise sont théoriques et vraiment illusoires. Ceux qui pensent que le pouvoir en place acceptera une quelconque cohabitation avec l’opposition à l’issue des législatives se trompent. C’est un schéma purement occidental que le président Eyadéma n’a jamais accepté. Dites-moi pourquoi l’héritier, de surcroît tenu par les velléités familiales et claniques, pourra l’accepter? Que tout le monde le sache, les prochaines législatives se préparent bel et bien sur fond de fraudes massives avec aussi des stratégies d’intimidation et de violence. Que demain  la Communauté internationale, qui encourage l’organisation de ces élections législatives, ne se dise pas, encore une fois, surprise.

Liberté Hebdo: Si le dialogue échoue, qu’allez-vous faire?

François Boko: Je suis un homme politique et par nature optimiste pour mon pays. Les acteurs politiques du Togo doivent permettre à ce pays de se réconcilier. Je me situe dans ce sillage et souhaite que ceux qui ont la gestion de l’Etat fassent preuve de bon sens et surtout de bonne volonté.

Liberté Hebdo: Si le dialogue réussit, allez-vous mettre fin à votre exil pour rentrer au bercail et apporter votre contribution?               

François Boko: La question ne se pose pas en ces termes. La réconciliation n’a pas une finalité individuelle. Elle doit plutôt permettre à tous les Togolais d’apporter dans un cadre apaisé leur savoir-faire au décollage de notre pays. Le Togo regorge de nombreux talents qui n’attendent qu’un processus de réconciliation crédible pour être utiles à leur pays. Voilà pourquoi en tant qu’acteur politique, je me bats pour qu’un processus crédible aboutisse à une mise en commun des énergies pour que les filles et fils du Togo retrouvent le goût de travailler ensemble pour le développement de la patrie.

Liberté Hebdo: Dans ce dialogue, qu’attendez-vous de nos partenaires, notamment de l’Union Européenne?

François Boko: J’attends principalement de Bruxelles beaucoup plus de lucidité pour ne pas tomber dans le piège sans fin de la lassitude qui amènerait nos partenaires à se contenter des solutions de rafistolage qui leur permettraient de se donner bonne conscience et de ravaler leur chapeau.

Bruxelles doit comprendre deux choses qui relèvent du bon sens.

Premièrement, au regard du déroulement du scrutin du 24 avril 2005, les 22 engagements sont dépassés pour résoudre la crise togolaise. Mais si par nécessité, ces engagements étaient encore crédibles à résoudre la crise togolaise, nos partenaires devront exiger le respect de l’engagement 1-1 qui recommande un dialogue ouvert, structuré et transparent. Le dialogue tel qu’il vient d’être annoncé , où le pouvoir fixe de façon unilatérale le cadre, le contenu à travers son mémorandum, est loin de ce dialogue structuré qui peut aboutir à un accord politique pour résoudre la crise politique dans laquelle vit notre pays.

Deuxièmement, nos partenaires en lieu et place d’un processus électoral qu’on sait par avance frauduleux (les mêmes causes produisant les mêmes effets), devraient plutôt nous aider à nous réconcilier en exigeant une suite judiciaire au rapport de l’ONU pour mettre fin à l’impunité pour que demain les mêmes criminels ne rééditent leurs forfaits. Cette exigence morale de justice et de réconciliation est de loin beaucoup plus louable que l’entêtement à pousser un pays traumatisé par le scrutin du 24 avril 2005, dans un processus électoral incertain où les acteurs qui ont bénéficié des fraudes et du scénario sanglant sont encore ceux qui auront la charge d’organiser, sans l’opposition, le scrutin. Soyons plus conséquents.

Ce que nous demandons à présent à nos partenaires, c’est de nous aider à nous retrouver autour d’une table ronde pour définir une feuille de route exécutable par un gouvernement de réconciliation après un accord politique qui fixe les modalités pratiques de son fonctionnement. Ainsi réconciliés, les Togolais pourront travailler ensemble pendant un temps et organiser ensemble les prochaines échéances électorales. La réconciliation, la mise en commun des énergies est une exigence pratique dans ce pays où personne ne veut perdre la face. Elle est de loin préférable à un scrutin organisé à la va-vite. La situation togolaise en l’état actuel n’est pas encore propice à un processus électoral crédible.

Liberté Hebdo: Votre mot de fin et que souhaitez-vous au peuple togolais à un mois de la fin de l’année 2005?              

François Boko: Je partage les souffrances et les frustrations de mes concitoyens dont le quotidien est la précarité. La situation économique et sociale est plus qu’explosive et je le sais. Les entreprises sont au bord du gouffre, affaiblies par la pression fiscale que le pouvoir en place ne cesse d’exercer sur elles. Les salaires n’ont jamais été indexés par rapport au coût de la vie, malgré les promesses faites. Pourtant notre pays peut décoller à tout moment s’il arrive à résorber la crise politique dans laquelle il ploie depuis plus d’une décennie et qui s’est malheureusement aggravée avec la succession sanglante et dynastique mise en œuvre le 5 février et le 24 avril derniers. Je croie sincèrement que l’avenir de notre pays réside dans les réformes politiques qui seules peuvent avoir une conséquence positive sur notre économie. Car le chemin de la prospérité et celui de la liberté ne sont qu’un.

Je souhaite au peuple togolais la réconciliation qu’il cherche de toutes ses forces et le bonheur auquel il a légitimement droit.

J’invite enfin les togolais à traverser cette période de la Nativité et d’espoir dans un recueillement pour marquer le deuil que nous portons suite aux évènements sanglants que notre pays a connu. Que la commémoration des fêtes de fin d’année se déroule dans une relative modération avec une pieuse pensée pour la mémoire de nos compatriotes tombés pour la liberté. Je compte sur le clergé, les différentes confessions religieuses de notre pays qui font un travail remarquable, pour nous aider à porter ce deuil et à honorer nos disparus et rappeler à tous que le deuil que nous portons doit être continu tant qu’un processus de réconciliation sincère n’est pas mis en œuvre.

                                                               

Interview réalisée à Paris  par Innocent Sossou

en collaboration avec Gilles Bocco, pour «Liberté Hebdo».

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