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Pourquoi gaspiller des Milliards dans des élections frauduleuses?

 

Philippe Hensmans coauteur du rapport d’Amnesty International:

«…La France ne prend pas ses responsabilités pour faire pression sur le gouvernement togolais»

1er février 2007

Etiame.com: M. Hensmans bonjour, présentez-vous aux togolais
Philippe Hensmans
: Je suis Philippe Hensmans, directeur de la section francophone d’Amnesty International Belgique. J’ai la chance de me rendre au Togo en juillet dernier dans le cadre d’une mission d’Amnesty International, une mission de recherche avec deux objectifs concernant des informations que nous avions eu par ailleurs à vérifier et que nous n’avions pas eu l’occasion de recouper d’une part et d’autre part une reprise de contact avec les autorités. Vous savez qu’il y a quand même pas mal d’années qu’ Amnesty a été interdit du Togo depuis Pierre Sané et qu’il faut quand même renouer les contacts et lorsqu’on a pu rentrer dans le pays, il faudrait que les conditions soient remplies pour qu’on puisse travailler correctement.

Concrètement, qu’est-ce que vous avez fait sur le terrain?
Sur le terrain, on a rencontré beaucoup de gens et beaucoup d’associations aussi. L’idée est de recenser ce qui s’était passé durant les élections et à la suite immédiate des élections puisqu’il y a eu pas mal d’incidents, des troubles, des flux massifs des populations qui fuyaient les événements. L’objectif de la recherche est de valider les informations que nous avions déjà, de rencontrer des témoins directs, d’aller les voir parfois en prison, des familles de personnes qui avaient été tuées, blessées ou emprisonnées pour comprendre un peu ce qui s’était passé et voir ce que le gouvernement allait faire par rapport à cette situation.

Qu’avez-vous remarqué donc?
D’un côté comme de l’autre, les opérations de répression avaient fait des victimes tant du côté des partis de l’opposition qui ont le sentiment  à tort ou à raison que les élections n’étaient pas justes – et ça ce n’était pas de notre ressort de vérifier si les élections se sont déroulées de manière libre et  démocratique – mais en tout cas une grande partie de l’opposition dit que ce n’était pas le cas, ce qui a entraîné la révolte quasiment populaire qui a suivi la proclamation des résultats. Il y a clairement un usage excessif de la force dans la répression par la police et l’armée des manifestations de l’opposition et sans aucune réparation aujourd’hui. Il n’y a pas eu de réparation, il n’y a pas de justice qui ait été rendue à ces personnes.

Ce qui est intéressant est que du côté des partis de la majorité présidentielle, il y a exactement la même chose, c’est-à-dire les gens qui ont été victimes de représailles commises par des membres de l’opposition – il y a des gens qui ont été battus, il y a des gens qui ont perdu leurs biens – et là non plus il n’y a pas eu de réparation.

C’est vrai qu’il y a eu la commission Koffigoh qui a été mis en place. Nous avions rencontré la commission, eu accès aux fichiers, rencontré des gens qui avaient porté plainte pour essayer de clarifier la situation. D’un côté comme de l’autre aucune justice n’a été rendue.

En gros si on veut garder un message fondamental derrière ce qu’Amnesty dit dans son rapport et qui, pour la petite histoire avait été soumis au gouvernement avant publication pour qu’il puisse réagir d’ailleurs, réaction qui a été intégrée dans le rapport, est qu’il n’y a pas eu de justice qui ait été appliquée au Togo.

Depuis plusieurs années déjà, Amnesty International produit des rapports sur le Togo dont celui de 1999 qui avait créé des problèmes entre l’organisation et le défunt dictateur Eyadèma. Après publication des différents rapports, on remarque que sur le plan des droits humains, rien ne change fondamentalement dans le pays, que ce sont toujours les corps habillés qui sont indexés. Que fait donc Amnesty pour qu’au-delà des dénonciations et des recommandations le Togo puisse devenir un Etat de droit? 
D’abord les dénonciations sont la première partie la plus importante et la plus visible de notre travail. Il est évident que lorsque nous avions rencontré le Premier ministre et la ministre des droits de l’homme et les différentes autorités qui avaient bien voulu nous recevoir lorsque nous étions à Lomé, nous avons attiré l’attention du gouvernement sur les faits que non seulement nous avions dénoncé, mais sur les mesures concrètes qui peuvent être prises pour que ces événements ne se reproduisent. Et l’une des mesures à prendre en considération est que la justice soit rendue et que des exemples soient donnés que ce genre d’abus n’ait pas lieu par la suite.

Donc nous faisons des recommandations au gouvernement. Un rapport d’Amnesty, ce n’est pas uniquement qu’une dénonciation des faits, c’est toujours accompagné d’une série de recommandations.

Et si rien ne change, vous faites des lobbyings auprès des institutions internationales…
C’est clair. Je pense qu’il est évident que l’attitude du gouvernement a changé et le type de violations flagrantes qu’on a constatées depuis les événements liés aux élections aussi. On assiste à un changement dans la manière de diriger les choses, ce qui semble être lié à la personnalité du Chef de l’Etat, mais aussi grâce à la pression de la communauté internationale sur base des rapports comme ceux qu’on a pu sortir.

Nous avons été voir les ambassadeurs locaux, nous avons été aussi voir nos sections pour faire du lobbying auprès des pays de la sous-région. C’est clair qu’une des cibles dans le travail comme celui-là doit être la France qui manifestement ne prend pas encore ses responsabilités dès lors qu’il s’agit de faire pression vraiment sur le gouvernement togolais.

Pour les populations togolaises lasses des abus et des violations des droits humains, les rapports comme celui d’Amnesty n’ont aucune prise sur le régime en place qui nargue la communauté internationale
Il est vrai que nous n’avons pas entre les mains les casques bleus des nations unies, on n’est pas là pour aller renverser un gouvernement, notre rôle est de sensibiliser l’opinion publique. On est là pour que le changement démocratique puisse avoir lieu, pour qu’il y ait les pressions de la communauté internationale.

Il est évident que lorsque des pays ont des intérêts majeurs dans un pays comme le Togo, que ce soit pour des raisons économiques ou des raisons militaires, notamment dans le cas de la crise en Côte-d’Ivoire où le Togo est une base arrière des opérations de la France dans la région, dans ces genres de situation, il est évident que la France ne peut pas faire pression sur les autorités togolaises pour qu’elles respectent un peu mieux les droits humains.   

Nous avons dit aux ambassadeurs de l’Union européenne qui donnent des subventions que vous avez des règles, par exemple les lignes de conduite en matière de respect des droits humains que les pays bénéficiaires doivent respecter et les ambassadeurs européens dans ces pays doivent développer des stratégies pour protéger les défenseurs des droits humains. Et c’est un discours que nous avons tenu aux ambassadeurs.

Comme j’ai l’habitude de dire, la plus belle femme au monde ne peut donner que ce qu’elle a et c’est ce que fait Amnesty International.

Sur place, avez-vous rencontré des journalistes qui font un travail formidable sur le terrain?
Nous avons rencontré des journalistes des deux côtés, ceux de la presse officielle proches du pouvoir, les médias et les journalistes de la presse écrite d’opposition et nous avons discuté et clarifié certaines situations et ça a été une occasion de discuter avec eux.

C’est vrai que certains d’entre eux travaillent dans des conditions extrêmement difficiles notamment la pression des autorités, un système judiciaire pas complètement ouvert qui ne respecte pas le droit des justiciables, mais plutôt le droit du gouvernement.

Revenons au dernier rapport de votre organisation «Je veux savoir pourquoi on a tué mon fils». Ce rapport met l’accent sur l’impunité au Togo et le désir des victimes d’obtenir réparation des préjudices subis. Le rapport Koffigoh a donné des pistes sur les auteurs présumés des crimes, celui des nations unies également. Votre rencontre avec le pouvoir togolais vous laisse-t-elle entrevoir que justice sera faite enfin dans ce pays?
On a le sentiment que le pouvoir n’est pas évidemment pressé de trouver des débuts de solutions. Or le constat qui se dégage est que ce soit du côté des victimes de l’opposition ou de la majorité, le désir d’obtenir réparation est manifeste. D’ailleurs la plupart des victimes du côté du pouvoir que nous avons rencontré croyaient que quelque chose allait se faire pour rendre justice, surtout que le parti au pouvoir avait demandé à ses membres de ne pas porter plainte ou d’aller la retirer pour ceux d’entre eux qui l’ont fait. Mais rien n’est venu pour les soulager de leur désir de justice.

Il est clair que ce n’est que sur base de la poursuite des auteurs de violences et de violations des droits humains que l’on peut rétablir un climat de confiance et donc une plus grande démocratie dans le pays. Tant que cela ne sera pas fait, on court le risque de voir les gens qui s’estiment tout permis.

Ne croyez-vous pas qu’en interdisant aux membres de sa famille politique de porter plainte, le parti au pouvoir se voit responsable des crimes liés aux élections du printemps 2005?
Je ne suis pas dans la tête du pouvoir pour savoir comment il se sent par rapport à ça. Je dirai qu’il y a un discours officiel qui dit qu’il faut aller jusqu’au bout donc une punition des responsables, en même temps des consignes ont été donnés aux militants de ne pas porter plainte, certaines plaintes ont été retirées d’ailleurs, mais on peut espérer que certains aillent plus loin. Certains avaient espéré qu’ils allaient obtenir réparation du côté du pouvoir sans qu’il y ait de jugement, sans qu’il y ait rien et ceux-là sont très amers parce qu’ils n’ont rien vu arriver. Certains nous avaient dit que conformément aux consignes reçus, ils n’allaient pas porter plainte et recevoir des dédommagements et ça c’est important pour le pouvoir de se rendre compte à la fois, du côté de ceux qui le soutiennent que du côté de l’opposition, qu’il y a du travail.

Quel avenir pour ce pays en matière des droits de l’homme? Les choses vont-elles s’améliorer?
Cela va dépendre du cercle du pouvoir, de la pression de l’Union européenne et de la France. Je cite régulièrement une image qui m’a frappé quand je suis revenu de cette mission de Lomé.

Lorsque vous visitez la prison de Lomé, c’est une prison qui a été entièrement rénovée avec des fonds de l’Union européenne, c’est une belle prison aux standards africains et même belges et en même temps ce qui est symbolique est que l’union européenne a financé une rénovation d’une prison dans laquelle se trouve des gens qui avaient protesté contre des élections qui n’étaient pas libres et démocratiques. Au lieu de faire pression sur le gouvernement, on se contente de financer une prison qui va enfermer des populations qui ne veulent que la justice. Et c’est là où se trouve tout le dilemme de l’UE aujourd’hui. Voilà pourquoi on insiste auprès de l’institution européenne qu’elle ait une attitude plus nette par rapport aux gouvernements qui continuent à violer les droits humains.

Nous insistons également sur le fait que l’UE soit claire avec le Togo lorsqu’il demande la reprise des subsides européens parce qu’ils constituent des moyens de pressions sur le pouvoir. Et on va voir si c’est vrai ce que disent ceux qui soutiennent le pouvoir que le fils va faire mieux que le père en matière de respect des droits de l’homme ou si c’est une succession où on reprend les traditions, les armes et les bagages. C’est trop tôt pour le dire, nous nous allons continuer notre travail, d’examiner la situation et de se faire les porte-paroles des victimes qui est notre raison d’être.

Pour conclure cet entretien…
Je crois qu’il y a de l’espoir parce qu’on assiste à des changements malgré tout, il le faut le dire quand même. Il existe des militants des droits de l’homme qui se battent tous les jours dans ce pays, c’est important qu’on le sache et qu’on puisse les soutenir. Un pays comme le Togo n’a pas besoin de ce genre de situation et on espère retourner plus rapidement à une situation normale et non à un enlisement de la situation comme dans les pays voisins et prendre raison sur certains pays de la région en matière de démocratie tout comme de bonne gouvernance que de respect des droits fondamentaux.

M. Hensmans je vous remercie
Merci à vous.

Entretien réalisé par Jules Symféïtchéou, Etiame.com

 

 

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