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Le double masque de la diplomatie togolaise dans la crise ivoirienne:

Le général Tidjani comme révélateur?

14 février 2007

Du 25 au 27 novembre dernier, le général togolais à retraite, Assani Tidjani, était à Bouaké, capitale de la rébellion ivoirienne, aux côtés des Forces nouvelles de Guillaume Soro. Il fit dans le quotidien ivoirien Nord-Sud des 2 et 3 décembre la confession suivante qui faillit faire chavirer le navire mafieux sur lequel lui et le Clan Gnassingbé se trouvent embarqués: «Je ne suis pas venu au séminaire d’une rébellion. La rébellion est terminée depuis longtemps… Depuis 2005, j’ai quitté le gouvernement. Je n’ai plus de fonction ministérielle. Cela veut dire que je suis à la disposition du gouvernement de mon pays pour toutes les missions qu’il voudra me confier». A la question de savoir s’il a été autorisé à faire le déplacement, le général répliqua: «Un général quand il se déplace ne le fait que sous autorisation. Evidemment je ne suis pas venu en Côte d’Ivoire à pied. Je suis venu par voie aérienne, avec tout ce que cela implique. J’ai satisfait toutes les  formalités d’usage car j’ai une autorisation de sortie». Il ajouta dans la même interview qu’il était régulier dans la zone rebelle depuis six mois, qu’en 2002 il y a passé plusieurs nuits et que Guillaume Soro est une de ses vieilles connaissances. Dix jours plus tard après l’interview, le 12 décembre,  le pouvoir Gbagbo annonce avoir déjoué un coup d’Etat sans accuser cependant nommément personne.

Les autorités togolaises se sentirent visées. Le 16 décembre, la hiérarchie militaire se réunit précipitamment et infligea au général voyageur deux mois d’arrêt de rigueur «pour avoir accordé une interview à un journal ivoirien» qui jette des suspicions sur le pouvoir togolais quant à son soutien au président Laurent Gbagbo selon le communiqué officiel publié sur le site gouvernemental republicoftogo.com. Des faucons réclamèrent de le déchoir de sa nationalité, comme ils ont l’habitude de le faire à l’encontre des barons tombés en disgrâce.

Si les déclarations du général Tidjani sont exactes, et il n’y a pas de raison objective qu’elles ne le soient pas, la sanction qui le frappe cache mal les turpitudes de la diplomatie togolaise dans la crise ivoirienne.

Comme dans tout Etat voyou qui se respecte, existe au Togo une double diplomatie, l’une officielle, chaleureuse et souriante, qui pousse le pouvoir à effectuer toutes sortes de médiation dans les résolutions des conflits continentaux et sous-régionaux et pour laquelle des mains plutôt intéressées que naïves lui ont décerné une multitude de récompenses et de prix de la paix en chocolat massif. La récupération du titre françafricain de «doyen des chefs d’Etat africains» laissé vacant par l’ivoirien Houphouët-Boigny en 1993, conférait au général Eyadèma cette légitimité non moins françafricaine de jouer le rôle de médiateur dans le conflit frappant le pays de son ancien parrain ouest-africain. En 2001, lorsque Laurent Gbagbo lança son idée de forum pour la réconciliation nationale (du 9 octobre au 10 décembre), c’est à Lomé que toutes les parties au conflit sans exception défilèrent pour prendre conseil auprès du «sage» africain.

L’autre face, officieuse, mais antinomique de la précédente, consiste pour le Clan Gnassingbé à déployer d’immenses ressources imaginatives pour extraire de ces crises qu’il «médiate» d’énormes bénéfices en espèces sonnantes et trébuchantes. Cette diplomatie au double visage de Janus, avait fonctionné avec une parfaite réussite dans la guerre civile libérienne, et avant celle-ci, particulièrement dans la guerre d’Angola où le Togo fut épinglé par les rapports onusiens (notamment le rapport Robert Fowler de mars 2000) comme violateur régulier et constant de l’embargo sur les armes à l’Unita de Jonas Savimbi dont les parents et les proches menaient un train de  vie insolent à Lomé.  Parmi ceux-ci, on note la présence de son émissaire le colonel Alcides Lucas Kangunga qui  vint à Lomé en 1993 offrir un paquet de diamant au général Eyadèma en guise de remerciement pour avoir accepté de combler le vide que pourrait laisser le maréchal Mobutu dont la fin du régime s’approchait. Le Colonel Kagunga s’installa à Lomé en qualité de représentant de l'Unita au Togo, et selon les termes de l’accord conclu, le général Eyadèma toucherait 20% sur chaque transaction réalisée.

Le Togo ne produit pas de diamant que l’on sache, mais il fait paradoxalement partie de l’Association des pays africains producteurs de diamant qui vient de se créer en novembre (cf. dépêche d’Angop du 1er novembre 2006); et il existe à Lomé, depuis des lustres, des comptoirs de vente de cette pierre précieuse qui ne peut provenir que du trafic avec le Liberia de Charles Taylor et de l'Angola de Jonas Savimbi, et maintenant avec le Nord de la Côte d’Ivoire occupé par Guillaume Soro et ses hommes, sans parler de l’existence des comptoirs de l’or trafiqué au Ghana. Il est inutile de rappeler par ailleurs que le Togo vend sur le marché international plus de cacao qu’il n’en produit, et on sait que ce surplus provient du Ghana pénalisé par la faiblesse de sa monnaie, le cedi, par rapport au franc CFA.

Dans la crise ivoirienne, Faure continue d’opérer selon la stratégie élaborée par son père: le double masque diplomatique. En novembre et décembre 2002 (la crise ivoirienne débuta le 19 septembre 2002 dans sa forme actuelle), le Togo abrita des négociations entre Abidjan et le mouvement rebelle, et envoya un contingent participer à la force internationale de l’Onuci. Ca, c’est pour le «diplomasque» officiel. Dans le même temps, par un dédoublement de la personne qu’affectionne le pouvoir en place,  il apporte son soutien à la rébellion pour le compte de laquelle le port de Lomé fonctionne comme une plateforme de transit du matériel militaire via le Burkina Faso. De l’autre côté, le cacao de la rébellion arrive au port de Lomé en passant par la «Patrie des hommes intègres», transformée à son tour en plaque tournante entre la zone rebelle et la capitale togolaise. On sait que le président Blaise Compaoré est aussi un grand bénéficiaire de la crise ivoirienne dans laquelle il est impliqué à des degrés divers, comme il le fut dans la guerre du Liberia. Le pouvoir burkinabé et le Clan au pouvoir à Lomé n’ont absolument aucun intérêt objectif de voir se résorber sitôt la crise ivoirienne qui a fait exploser littéralement le fret portuaire qui dégage d’importantes entrées fiscales destinées à compenser partiellement la suspension des subventions de Bruxelles à laquelle le Togo est astreint depuis 1993 pour déficit démocratique. Notons ici que Guillaume Soro était pratiquement le dernier homme politique étranger à rendre visite au général Eyadèma à la tête d’une délégation venue à Lomé assister aux festivités marquant le 13 janvier 2005, anniversaire de sa prise du pouvoir. 

Il est très difficile de penser, au regard de sa présence panoptique dans le pays et surtout à Lomé, que la France ignore totalement ce commerce interlope révélé au grand jour par l’affaire Robert Montoya. Ancien gendarme de la Cellule antiterroriste de l’Elysée sous Mitterrand, reconverti dans le négoce d’armes et dans les sociétés de gardiennage, il a fourni à Laurent Gbagbo deux avions Sukhoï qui sont partis de l’aéroport de Lomé bombarder le camp militaire français de Bouaké le 6 novembre 2004, coûtant la vie à des soldats français.

Au-delà de ces péripéties tragi-rocambolesques, c’est que sur l’échiquier de sa géopolitique ouest-africaine, l’Elysée a conçu le Togo comme un pion stabilisateur dans la crise ivoirienne. Lorsqu’il était au Quai d’Orsay, Dominique de Villepin se faisait le défenseur acharné de cette thèse. Celle-ci a été renforcée depuis la disparition du général Eyadèma en février 2005 dans la mesure où Jacques Chirac (comme Blaise Compaoré d’ailleurs) a jeté tout son poids dans la bataille des présidentielles d’avril 2005 pour que Faure, le fils de son «ami personnel», soit élu dans les conditions scandaleuses que l’on sait. L’un des enjeux principaux de ces présidentielles togolaises était aussi la tête du président ivoirien Laurent Gbagbo dont le nationalisme économique, forcément anti-français, ou plus précisément anti-entreprises françaises, cette nouvelle idéologie qui a remplacé l’ivoirité (encore que ce nationalisme économique mérite des nuances, car de grands groupes français détiennent encore des monopoles dans des secteurs importants de l’économie ivoirienne) et la capacité de Laurent Gbagbo à jouer avec les nerfs de la communauté internationale (c’est-à-dire en fait principalement la France et accessoirement les autres membres du Conseil de sécurité) en ne se sentant pas lié par les différents accords qu’il a signés finissent par irriter l’Elysée pour qui il n’a jamais été le «bon cheval» pour diriger la Côte d’Ivoire, l’«ancienne vitrine de la France en Afrique».

Certes, la manipulation politique n’est pas à exclure de l’annonce du coup d’Etat manqué contre le président ivoirien qui aime mobiliser la rue et l’opinion comme ressource de légitimation dès que son horizon semble s’assombrir. Mais le pouvoir ivoirien, qui connaît suffisamment assez les méandres et les arcanes de la Françafrique, a probablement de bonnes raisons de s’inquiéter, en rapprochant entre eux les séjours du général Tidjani à Bouaké (du 25 au 27 novembre), de Xavier Darcos, ancien ministre de la Coopération et membre du Comité directeur de l’UMP (28 novembre) et de Michel de Bonnecorse, «Monsieur Afrique de l’Elysée» (11 décembre) à Lomé. Lors des événements de novembre 2004 dans le quartier présidentiel de Cocody, l’élimination de Laurent Gbagbo par des militaires français n’était-elle pas programmée selon les clabauderies ambiantes? En tout cas, on serait de mauvaise foi de croire que Jacques Chirac ne cherche pas à «sauter» Laurent Gbagbo, devenu persona non grata, avant de rendre les clés de l’Elysée, et il ne fera rien non plus pour consolider le pouvoir de son homologue ivoirien, tant la détestation entre les  deux hommes est devenue irrationnelle et somatique. La perspective de l’arrivée annoncée du Parti socialiste aux affaires en France sur laquelle surfe Laurent Gbagbo, membre de l’Internationale socialiste, rend cette détestation plus paroxysmique encore.

Quant à la sanction prononcée contre le général Tidjani, il y a de forte chance qu’elle reste purement symbolique. Ancien saint-cyrien et ancien ministre de la Défense, ce général est un intermédiaire incontournable dans le trafic de la drogue, du diamant et dans le négoce d’armes, où sa connaissance et son expertise sont grandes, pour le compte de la famille Gnassingbé. Il a joué un rôle déterminant dans la capture du pouvoir par Faure, le fils de son ancien patron dont il était un des sigisbées zélés et dévoués. Il faisait partie du trio de généraux togolais reçus le 8 mars 2005 à l’Elysée par Jacques Chirac juste avant les présidentielles sanglantes d’avril avec mission explicite de tirer sur la population le cas échéant tout en préservant la vie des Français installés dans le pays afin de ne pas polluer  le référendum de mai 2005 sur le traité constitutionnel européen. Ce qu’il fit avec une brutalité inouïe à bord d’un hélicoptère de combat dans la région d’Aného dont il est originaire. Bref, le général Tidjani n’est donc pas n’importe qui: il est une pièce maîtresse indispensable dans le dispositif françafricain au Togo, et surtout dans cet axe Paris-Lomé-Ouaga-Bouaké construit pour encercler manifestement Laurent Gbabgo.
 
Par son séjour dans la zone rebelle, il était en service commandé pour le Clan Gnassingbé. En effet, depuis le tarissement du trafic de la drogue suite à la saisie en juillet 2004 du navire togolais, Pitéa, transportant de la cocaïne, le Clan Gnassingbé s’adonne beaucoup plus au négoce lucratif d’armes sous la houlette du général Tidjani. Avant sa visite à Bouaké, il serait parti s’approvisionner au Soudan et en Libye. Son déplacement à Bouaké était fait dans l’intention de  livrer la marchandise à Guillaume Soro. De retour à Lomé, il a été reçu par le tout-puissant ministre de la Défense Kpatcha, qui lui a remis de l’argent en récompense. Il se serait aussi rendu à Ouagadougou rencontrer Blaise Comparoré, partie prenante dans ce commerce illicite.

C’est pourquoi la sanction prise à l’encontre du général voyageur ne sera pas effective, et elle ne l’est pas à ce jour où s’écrivent ces lignes. Comme furent sans lendemain les sanctions et les procès contre Robert Montoya et le barbouze en col blanc Charles Debbasch, tous les deux supposés wanted, qui ne sont nullement inquiétés et continuent de mener belle vie sous les tropiques de l’impunité.

Quand on lit bien le communiqué du commandement militaire togolais, il est à relever que le général Tidjani n’est pas sanctionné pour ses déplacements et contacts répétés avec la rébellion ivoirienne, mais pour avoir commis cette bourde monumentale consistant à accorder une interview dans la presse où il dévoile sur la place publique le double masque de la diplomatie togolaise dans la crise ivoirienne. C’est là le fait marquant à retenir de cette histoire de  voyage du général togolais dans la zone de la rébellion ivoirienne. Tout le reste, à savoir le coup d’Etat manqué contre Gbagbo et la sanction infligée à Tidjani, relève très probablement, sinon certainement, du domaine de la manipulation communicationnelle dont la Françafrique est friande pour faire diversion afin de maintenir l’autre masque souriant avec Laurent Gbagbo. La Françafrique, c’est un système qui aime faire dans le coffrage de l’information: d’où la nécessité d’éclairer assez l’envers du décor pour en bien déchiffrer l’endroit.

Comi M. Toulabor (CEAN-Sciences Po Bordeaux)

 

 

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