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- Pourquoi gaspiller des Milliards dans des élections frauduleuses?

 

Propos recueillis par Brice AHONOU

Africa International : Où en est le Togo, un an après le décès du président Eyadema ?

François Esso Boko : Après la crise de succession, le pays est toujours dans l’impasse. Ceux qui ont pris le pouvoir n’ont pas réussi à jeter les bases d’une vraie réconciliation. Les Togolais n’ont pas connu l’émergence d’une ère nouvelle qui devait leur permettre de se parler en toute quiétude et d’éviter l’usage de la force dans les affaires politiques. Un an après le décès du président Eyadema, son fils Faure Gnassingbé n’arrive pas à tenir ses promesses de campagne. Or, le Togo a besoin de changements. Ceux qui dirigent le pays doivent se rendre à l’évidence et prendre des initiatives audacieuses comme la convocation, le plus rapidement possible, d’une table ronde qui doit sceller un nouveau contrat politique. Ensuite, il me paraît nécessaire de réformer l’armée. Depuis 15 ans, celle-ci s’oppose aux aspirations de liberté d’un peuple en marche vers le progrès. L’armée a besoin de trouver des préoccupations autres que politiciennes. Par ailleurs, il reste beaucoup à faire sur le plan constitutionnel. Eyadema avait modifié la constitution de 1992 avec deux objectifs : s’éterniser et mourir au pouvoir. Il a réussi. Puis il a fait en sorte que son fils puisse lui succéder. Là aussi, il a réussi. Les deux objectifs assignés dans la modification constitutionnelle de 2002 ayant été ainsi atteints, il revient au gouvernement de dire : « pour les nécessités de la réconciliation, le Togo doit se donner une nouvelle loi fondamentale porteuse de progrès et d’ambition ».

Faure a-t-il, selon vous, le pouvoir de relever le Togo ?

F.E.B. : Je veux bien y croire mais il doit ouvrir des négociations crédibles avec les acteurs politiques togolais en vue de sceller une réconciliation nationale. La situation sociale quasi-précaire, la fracture entre le système politique établi et la légitimité populaire ainsi que les anciennes et récentes frustrations sont des éléments qui doivent l’inciter à faire les réformes, politiques nécessaires pour enclencher un nouveau départ pour ce pays exsangue où les risques de déflagration sont de plus en plus grands et perceptibles.

Comment peut-on sortir le Togo de l’impasse ?

F.E.B. : Je maintiens ma proposition d’organiser une table ronde de réconciliation, assortie d’une feuille de route exécutable durant une période de transition avec les réformes nécessaires y compris la mise en place d’une structure susceptible d’organiser sous l’autorité du gouvernement de transition des élections transparentes. Les successions indécentes, qui ont eu lieu dans certains pays, ont été à l’origine de déchirures inextricables. Regardez Haïti après Duvalier et la Côte d’Ivoire après Houphouët-Boigny. Je souhaite que mon pays ne connaisse pas ce genre de situations. Voilà pourquoi, j’en appelle à la communauté internationale et à Faure Gnassingbé pour qu’il ose prendre des initiatives pour sauver la paix au plus vite

La célébration du 13 janvier n’est-elle pas le signe d’une crispation à Lomé ?

F.E.B. : Sur ce point, j’avais averti les autorités togolaises : la réconciliation n’est pas une mise en scène, mais doit se fonder sur une volonté réelle d’en finir avec les frustrations du passé. Elle doit être mue par une démarche de vérité, de justice. Il y a sept mois, j’avais exprimé ma crainte de voir les perspectives de cette réconciliation compromises par l’entêtement du régime à perpétuer les vieilles méthodes. J’avais alors conseillé, dans une interview, de s’abstenir de célébrer le 23 septembre et le 13 janvier. Le 23 septembre 1986, des Togolais qui voulaient plus de liberté ont pris les armes.
Ils ont perdu leur vie comme d’autres qui défendaient le régime. C’était indécent de célébrer cette date avec faste, comme le régime l’a fait dans l’optique d’une « victoire des forces du Bien sur les forces du Mal ».
C’est encore plus indécent de célébrer le 13 janvier, date anniversaire de l’assassinat de Sylvanus Olympio, premier président togolais. Inutile de vous dire que cette date divise les Togolais. Le régime aurait pu choisir de les réconcilier. Mais comme si de rien n’était, il a fait fi des frustrations nées de l’assassinat du père de l’indépendance. Et il a oublié celles qui sont nées de la gestion de ses quarante années de pouvoir et n’a pas compris qu’il était temps de saisir la perche que lui tendait la disparition d’Eyadéma. Moralité ; le 13 janvier a été célébré même si on nous a fait croire qu’une messe a été demandée en l’honneur du président Olympio. Tout ceci est devenu une comédie.

Faure a-t-il réellement le pouvoir ?

FEB : Je ne veux pas excuser Faure Gnassingbé. On ne peut pas toujours trouver des excuses au chef en disant : « il veut, mais c’est son entourage qui ne veut pas ». Cette excuse nous a été présentée sous le règne d’Eyadéma où l’on disait : « oui, le président est bien, mais son entourage ne veut pas de réformes ». Lorsqu’on a brigué la magistrature suprême et qu’on s’est donné la possibilité d’imposer sa vision, on a la responsabilité première. Ne tombons pas dans le piège de ce jeu de rôles qui tend à présenter Faure comme une colombe, et Kpatcha son jeune frère (ministre de la Défense) et les barons comme des faucons. C’est la responsabilité individuelle et personnelle de celui qui a osé solliciter le suffrage de ses concitoyens qui est en jeu. Cette responsabilité est encore plus grande lorsqu’on sait que Faure n’a pas été élu, qu’il a forcé le destin et la main au peuple pour s’imposer. Elle est d’autant plus grande qu’il devrait démontrer sa volonté de réconcilier les Togolais. Et s’il y arrivait, ceux-ci seraient prêts à oublier qu’il n’a pas gagné l’élection. Il aurait fait œuvre utile. Mais dans la situation actuelle, on a voulu garder le pouvoir parce que c’est l’héritage de papa. Sans vision politique, on ne peut que s’enfoncer dans une impasse qui porte atteinte à la cohésion nationale, à la prospérité du pays, à l’équilibre social, à la réconciliation et qui dessine des perspectives sombres pour le Togo. C’est pourquoi l’élite doit prendre ses responsabilités, proposer des initiatives sérieuses, nouvelles.

Le 22 Avril 2005, vous avez réclamé l’arrêt du processus électoral avant de démissionner à deux jours du scrutin. Pour quelles raisons ?

F.E.B. : Ma démission à deux jours du scrutin peut surprendre ceux qui ne sont pas familiers de la politique togolaise. Par contre, ceux qui connaissent les méthodes du parti au pouvoir peuvent y reconnaître mon refus de cautionner ce qui allait provoquer un bain de sang. Sur le plan interne, notre présence dans le dispositif était encore nécessaire tant que la communauté internationale continuait à être attentive aux arguments de sécurité et aux difficultés matérielles et techniques liées au calendrier très serré dans lequel le scrutin allait se tenir. Mais lorsque la rencontre de Niamey a été un échec, j’ai compris que j’avais épuisé ma dernière cartouche. Celle qui aurait pu sauver la paix.

Le bruit d’une distribution des machettes aux miliciens a longtemps couru ...

F.E.B. : Depuis la publication du rapport des Nations unies, cette information n’est plus secrète. Cette enquête a, en effet, établi que 2500 coupe-coupe avaient été distribués aux partisans du pouvoir pour s’imposer face aux militants de l’opposition qui voulaient défendre leur vote. Non seulement ce rapport confirme ce que nous avions craint (et qui s’est réalisé) mais il montre qu’il y a eu un plan de répression. En résumé, ce qui s’est passé a minutieusement été préparé. Aujourd’hui, il y a nécessité de faire éclater la vérité afin d’envisager la réconciliation nationale. On ne peut pas réconcilier un pays sans savoir qui a fait quoi et qui doit pardonner quoi.

À la suite de votre démission, Abbas Bonfoh, le président intérimaire, vous a accusé de crime de lèse-majesté et a déclaré que vous étiez en fuite. Que s’est-il réellement passé ?

F.E.B : J’étais devenu l’homme à abattre, à éliminer. J’ai alors sollicité et obtenu ma protection au sein de l’Ambassade d’Allemagne. Je ne peux pas vous donner tous les détails mais j’ai pu apprécier l’amitié de ceux qui m’ont aidé à échapper à ceux que le régime avait déjà positionné sur tous les circuits pour m’assassiner. Celle-ci m’a permis de déjouer les plans qu’ils avaient orchestrés après ma conférence de presse pour me capturer. Des instructions relatives à l’itinéraire que je devais emprunter ont été données. Heureusement, j’ai été prévenu à temps.

Une annexe de l’ambassade d’Allemagne a, toutefois, été saccagée...

F.E.B. : Après avoir obtenu l’asile au sein de l’ambassade d’Allemagne, il y a eu quelques fuites. Les autorités togolaises l’ont su. Il a d’abord été question d’attaquer l’ambassade d’Allemagne et de m’en sortir pour m’éliminer. Finalement des soutiens ont pu alerter le ministre des Affaires étrangères allemand. Et la nuit, on a appris que l’ambassade ne devait plus être saccagée, mais le centre culturel allemand, en guise de représailles. C’est ce qui fut fait vers 2 heures du matin.

Comment êtes-vous sorti du pays ?

F.E.B. : Avec l’appui de la France et des États-Unis, l’Allemagne a organisé une opération pour me sortir du Togo. Le ministre allemand des Affaires étrangères à qui j’exprime ma profonde gratitude a mis un avion à ma disposition.

Vous dites que bon nombre d’officiers de l’armée togolaise partagent vos idéaux de démocratie. En êtes-vous certain ?

F.E.B. : Oui, la plupart des officiers togolais sont républicains et défendent les valeurs d’une armée qui devrait fonctionner normalement au service de l’État de droit. La plupart aspire véritablement à une réconciliation et à une harmonie avec les civils. Mais cette majorité est prise en otage par un clan qui refuse le progrès.

Est-il possible de réformer l’institution militaire ?

F.E.B. : Pour réformer une telle structure et la faire fonctionner normalement, il faut commencer par faire une expertise internationale et ensuite proposer le cas échéant, un programme de restructuration.

Vous avez pourtant été au service du régime. Pourquoi ne pas l’avoir proposé ?

F.E.B. : On oublie aussi de dire qu’avant d’être ministre de l’Intérieur pendant deux ans, j’étais un officier de gendarmerie et par conséquent un acteur du pouvoir. Je me suis engagé dans l’armée togolaise en 1984, j’ai servi des années au sein de la gendarmerie. Après un doctorat en droit et un diplôme d’avocat à l’école de formation du barreau à Paris, j’ai été détaché comme conseiller juridique au ministère de la Justice où j’ai travaillé sur la réforme de la justice, l’humanisation des prisons, l’assistance judiciaire aux prévenus. Nous avions envisagé des réformes audacieuses pour réconcilier le Togo avec la communauté internationale. En toute modestie, j’ai essayé de servir mon pays dans une optique de progrès. Dans cette phase de collaboration avec les partenaires en développement, le pouvoir m’a demandé de participer à un projet politique de construction du pays en adhérant à une démarche gouvernementale. Quand le 22 avril, j’ai estimé avoir épuisé toutes mes cartes en vue de changer le cours de l’Histoire, j’ai tiré ma révérence. J’aurais pu partir en catimini mais j’aurais eu mauvaise conscience. Ma démission a été fracassante parce que je voulais attirer l’attention de la communauté internationale sur les dangers qui minaient le processus de paix.

Comptez-vous servir le pays de nouveau ?

F.E.B. : Je suis dans une dynamique d’écoute, de partage d’expériences, de dialogue citoyen, de recherche de projets nouveaux pour renforcer l’État de droit au Togo. Dans cette dynamique, je reste ouvert à tous ceux qui sont mus par l’intérêt principal : le progrès de notre pays. Il s’agit de transcender les clivages politiques traditionnels pour dessiner de nouvelles perspectives, identifier des acteurs capables de porter ces perspectives et de donner un nouvel élan à notre pays.

Pensez-vous qu’il soit trop tard ?

F.E.B. : Non. Nous sommes à la recherche des personnes prêtes à mettre en commun leurs expériences au sein de l’opposition, au sein du pouvoir, au sein de la société civile. Le pouvoir n’a ni la volonté ni la capacité de mettre le pays sur la voie du progrès. L’opposition aussi a échoué dans ses tentatives depuis 40 ans. Il faut tirer les leçons de tous ces dérapages et bâtir du nouveau. La nouvelle élite doit prendre son destin en main et retrousser ses manches.

Propos recueillis par Brice AHOUNOU
Source :AFRICA INTERNATIONAL

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