Le GRAD diagnostique le processus électoral:
Les élections législatives:
enjeux et perspectives pour le Togo
28 sept 2007
1. Tout le monde admet aujourd’hui, sans conteste, la
prépondérance du rôle des élections
dans la régulation de la vie d’une Nation. Dans
le cas d’une Nation démocratique, les élections
visent, entre autres, le choix d’un modèle ou type de
société. Les élections sont démocratiques
quand le fondement de leurs organisations est intimement associé au
principe de dialogue, au respect de la règle de la majorité représentative
et de la diversité d’opinions. Ainsi, des élections
démocratiques crédibles doivent comporter un ensemble
d’opérations définies, entreprises dans la
transparence, la confiance mutuelle, entretenues entre les parties
impliquées, d’une part et les populations, d’autre
part.
2. L’expérience liée à l’organisation
des élections dans les pays en apprentissage de la démocratie
révèle que sans le respect des règles établies,
l’expression d’une véritable volonté politique
et la conscience des responsabilités de la part des dirigeants
ou des tenants du pouvoir, toutes ces exigences sont bafouées.
De ce point de vue, l’histoire politique du Togo est assez éloquente
par le nombre et l’ampleur des troubles et violences qui
caractérisent généralement le processus électoral,
en particulier la proclamation des résultats du scrutin.
3. Sur un fond de déficit démocratique avéré au
Togo sanctionné par la rupture de la coopération
avec ses principaux partenaires en développement et au
terme des élections contestées du 24 avril 2005,
un Accord Politique Global (APG) est signé le 20 août
2007 à Lomé. Cet Accord a suscité beaucoup
d’espoir et d’espérance puisque sa mise
en œuvre devrait rompre avec ce passé peu flatteur
pour l’image de notre pays. Si le GRAD fait sien cet optimisme,
en raison d’un certain nombre de réformes constitutionnelles
et institutionnelles envisagées par les parties prenantes, à l’observation
des faits et à l’analyse des déclarations
sur l’applicabilité de l’APG, il s’interroge
sur les enjeux et perspectives pour le Togo après
les prochaines élections législatives programmées.
4. Le GRAD note que le déroulement du processus électoral
défini par l’APG et conduit par la Commission électorale
nationale indépendante (CENI) est amorcé avec le
recensement électoral en vue de l’établissement
du fichier électoral du 16 juillet 2007 au 19 août
2007. Cette phase constitue l’une des principales opérations
en amont du processus électoral. Les parties prenantes à l’APG
et les partenaires en développement estiment que les anomalies
et autres irrégularités relevées au cours
du recensement ne sont pas de nature à remettre en cause
les résultats attendus au terme de cette phase. Cependant,
il convient de faire remarquer qu’un audit indépendant
du fichier de recensement et du système de centralisation
des résultats est nécessaire avant les opérations
de vote afin de prévenir toute fraude programmée.
5. Dans ces conditions, la tenue des prochaines élections
législatives ne fait plus aucun doute, surtout après
la dissolution de l’Assemblée nationale le 30 août
dernier et la récente prestation de serment des membres
de la Cour constitutionnelle le 20 septembre 2007. Le GRAD se
félicite de ce résultat encourageant qui nous éloigne
d’autres reports et dans le pire des cas d’une interruption
du processus électoral. Dans ce cas, une absence d’élections
signifierait la fragilité de l’application de l’APG
et les contradictions internes liées à la composition
de la CENI d’une part et du mode de décision en
son sein d’autre part. Cette éventualité conduirait
des organisations de la société civile,
les partis non signataires de l’APG et les populations à dénoncer
le manque d’attention et de rigueur du gouvernement d’union
nationale (GUN) dans la mise en place et en œuvre de structures
institutionnelles décisives pour l’organisation
efficiente d’élections crédibles. Des manifestations
populaires pourraient avoir lieu et elles pourraient entraîner
des répressions violentes de la part du pouvoir. Ces mouvements
de contestation et de répression, en dépit des
règles régissant un Etat démocratique, pourraient
conduire le pays à d’autres aventures et les pressions
de nos partenaires en développement, malgré leur
lassitude, seraient plus marquées. En effet, la communauté internationale,
notamment, l’Union Européenne interviendrait pour
réclamer le respect intégral des 22 engagements,
qui doit être sanctionné par des élections
libres, transparentes et crédibles.
6. Une autre alternative est que les élections ont bien
lieu, mais les résultats sont largement contestés
au point de perturber profondément le climat de dialogue
permanent associé à l’APG. Cette hypothèse
de contestation profonde et systématique des résultats
du scrutin pourrait amener à faire face à des événements
dont l’issue serait hasardeuse et préjudiciable à une
recherche sereine de solution de sortie de crise.
7. Cette situation pourrait donner lieu à des mouvements
de contestation et de colère de la part des militants
des formations politiques et des populations frustrées.
Un climat de violence extrême pourrait s’installer
au sein de la population à l’instar de celui connu
au cours des périodes post-électorales similaires.
La logique du hold up électoral pourrait s’opposer à toute
recherche de compromis. Elle imposerait la formation d’un
gouvernement sur la base des résultats contestés
8. Un nouveau dialogue inter togolais pourrait être envisagé.
Il pourrait réunir les partis désireux de trouver
une solution à ce contentieux électoral. A l’issue
des discussions un accord politique pourrait permettre de mettre
en place un gouvernement bis d’union nationale avec des
membres des cinq anciens partis de l’opposition associés
aux 22 engagements et ceux d’autres formations politiques
ayant participé aux élections législatives
et créditées d’un score honorable.
9. Au cas où les résultats issus des élections
seraient acceptés de tous, vu le mode de scrutin, le
GRAD envisage un certain nombre de scénarios, élaborés
en fonction des éventuels résultats qui seraient
déterminants pour la vie politique du Togo acquis
par chacun des partis en lice à savoir:
- Premier scénario: le RPT a la majorité parlementaire.
Cette majorité peut être absolue ou relative.
a) Majorité absolue. Le système actuel reste en
place et aucun changement fondamental n’interviendrait.
La réticence pour l’application des réformes
prévues dans l’APG serait particulièrement
forte en toute légitimité.
b) Majorité relative. Le RPT formerait un gouvernement
de coalition avec ses alliés objectifs – CPP, PDR,
PSR-. Le système actuel pourrait subir quelques légères
réformes qui ne seraient pas de nature à permettre
l’avènement d’un nouveau système tant
souhaité.
c) Dans le cas d’une situation analogue à celle
de l’actuel Gouvernement d’union nationale (GUN)
formé par le RPT, la CPP, le PDR, le PSR, le CAR, la CDPA.,
le RPT et ses alliés objectifs chercheraient à détenir
l’essentiel du pouvoir comme maintenant. Aucun changement
fondamental ne pourrait être envisagé.
- Deuxième scénario: l’opposition constituée
par l’ancienne coalition, à savoir l’UFC,
le CAR, la CDPA, l’ADDI et l’UDS gagne les élections
et décide de gouverner ensemble.
a) Majorité absolue. La probabilité de former
un gouvernement de coalition serait forte. Ce gouvernement ne
serait pas en mesure de faire les réformes institutionnelles
car il ne disposerait pas à l’Assemblée de
la majorité qualifiée des ¾ requise
par la Constitution en vigueur.
b) Majorité relative. Des tractations seraient envisagées
pour la formation d’un Gouvernement d’unité nationale
avec un Premier ministre issu de l’opposition. Ce Gouvernement
serait animé par la volonté politique visant à garantir
la stabilité de l’Etat et du pays. Aucune réforme
fondamentale ne pourrait être engagée tant sur le
plan politique qu’économique.
-Troisième scénario: l’UFC a la majorité absolue à l’Assemblée
a) Elle décide de gouverner seule. Dans un contexte politique
caractérisé par les luttes d’influence et
les rivalités politiques elle risque d’être
déstabilisée par le RPT, ses alliés objectifs
(CPP, PDR, PSR) et les ralliés au pouvoir (CAR, CDPA).
Ce qui aurait pour conséquence l’impossibilité à court
et à moyen terme de résoudre les problèmes économiques,
financiers et sociaux, compte tenu de l’immense attente
des populations. L’UFC ne pourrait pas faire les réformes
constitutionnelles et institutionnelles car ne disposant pas
de la majorité des ¾.
b) Elle décide de s’entendre avec ses alliés
de l’opposition dite traditionnelle (CAR, CDPA, ADDI, UDS)
pour former un Gouvernement de coalition. Celui-ci ne pourrait
pas avoir la majorité qualifiée pour faire les
réformes constitutionnelles et institutionnelles.
Dans ce dernier cas, le RPT et ses alliés objectifs ne
disposant pas d’assise populaire, la coalition UFC et ses
alliés pourraient engager une procédure juridique
qui ouvrirait la voie à un véritable changement
sur le plan constitutionnel et institutionnel ou toutes autres
réformes. La coalition pourrait proposer, par voie référendaire,
la mise en place d’une Commission constitutionnelle pour élaborer
une nouvelle constitution ou un nouveau contrat social pour le
Togo;
- Quatrième scénario: Au cas où aucun
parti n’a la majorité absolue: au regard du nombre
impressionnant de listes de candidature enregistré par
la CENI 413 au total soit 358 pour les partis politiques et 55
pour les candidats indépendants, il est à craindre
que le mode de scrutin proportionnel de liste préfectorale
conduise à une dispersion des voix. La future Assemblée
nationale court le risque d’une atomisation extrême
de la représentation nationale. Cette situation peut être
exacerbée par l’achat de conscience et la transhumance
politique des députés. Dans ces conditions, il
est à prévoir qu’une guérilla parlementaire
s’instaure entre groupes et groupuscules antagonistes ;
ce qui sera de nature à paralyser le bon fonctionnement
de l’Assemblée et à conduire à l’instabilité gouvernementale.
En effet, aucun parti politique ne pourra dominer l’Assemblée
nationale pour constituer une coalition crédible en vue
de former un gouvernement capable de résoudre les problèmes
politiques, économiques, financiers et sociaux du pays.
L’Action de la communauté internationale au cas
où le processus démocratique n’est pas respecté
a) La Communauté internationale fait pression sur le
Gouvernement pour l’application des engagements pris notamment
auprès de l’Union Européenne (U.E). Le poids
parlementaire du parti RPT pourrait faire craindre un retour à l’immobilisme
d’antan quant à une application effective des réformes
prévues. Le risque d’une nouvelle suspension de
la coopération ou d’un blocage de l’aide serait
très élevé.
b) La Communauté internationale soutient l’application
des réformes prévues dans l’APG. Ce qui pourrait
mécontenter le RPT et ses alliés objectifs, accusant
la Communauté internationale de partialité au profit
de l’opposition radicale et de ses alliés. Des tensions
politiques pourraient se développer.
c) La Communauté internationale manifeste son intransigeance,
se radicalise davantage et prend des mesures de rétorsion
qui accentuent particulièrement l’isolement du pays.
La descente aux enfers des populations se poursuivrait avec un
plus net sentiment de désespérance et d’abandon
total. Elle pourrait accentuer les dérives politiques, économiques
et sociales qui ont favorisé le développement de
la corruption, de la violence et de la violation des droits humains,
et celui de l’arbitraire en général,
fondement de la tyrannie. L’insécurité généralisée
et incontrôlée gagnerait du terrain. Le développement
de la criminalité dans tous les secteurs de la vie économique
et sociale deviendrait particulièrement préoccupant, à l’instar
du déclin constaté dans certains pays de la sous-région.
10. En définitive, dans l’hypothèse
de la tenue effective des élections, le GRAD continue
de s’interroger sur la portée réelle des
résultats de ce scrutin sur l’issue de la crise
togolaise. Cette préoccupation apparaît motivée
par le fait que les réformes constitutionnelles et institutionnelles
n’interviendront qu’à la prochaine législature.
Ce qui laisse en place l’actuelle Constitution qui
donne beaucoup de pouvoir au Président de la République,
y compris celui de dissoudre l’Assemblée nationale
et de nommer le Premier ministre sans se référer à la
règle de la majorité parlementaire. Il faut noter,
en outre, que la présente Constitution a été mainte
fois violée lors du coup d’Etat du 5 février
2005, et, de surcroît, dénaturée par rapport à la
constitution de 1992.
Ces considérations imposent d’examiner, dans ce
contexte, quels sont les scénarios favorables à une
réalisation effective des réformes constitutionnelles
et institutionnelles prévues dans l’APG, en vue
de résoudre la crise politique et de contribuer à un
redressement authentique du pays.
11. Toutes les analyses précédentes laissent entrevoir
l’importance des réformes constitutionnelles
et institutionnelles dans la résolution de la crise togolaise.
Et parmi les réformes nécessaires, celle
de la constitution ou de la loi fondamentale occupe une place
déterminante. Pour y parvenir, la constitution actuellement
en vigueur, violée à plusieurs reprises, prévoit
une procédure exigeant de réunir les ¾ de
parlementaires favorables, condition que la prochaine législature
peut difficilement satisfaire, même dans l’hypothèse
d’alliances positives. Les hypothèses d’action évoquées
plus haut, avec les différentes combinaisons stratégiques
qui sous-tendent chacun des protagonistes ou chaque groupe
d’acteurs intervenant dans ce contexte constitutionnel étriqué,
paraissent confirmer cette difficulté d’obtenir
les réformes prévues par l’APG. Elles mettent
en relief des risques de dérapages privilégiant
une approche anticonstitutionnelle.
12. C’est pour éviter cette voie dangereuse et
propice à la violence, contraire à sa philosophie
de la non violence, que le GRAD propose que l’Assemblée
nationale issue du prochain scrutin soit dotée, par voie
référendaire, d’un pouvoir constituant originaire
devant lui permettre de procéder aux réformes prévues.
13. En effet, le GRAD estime que le mode de scrutin proportionnel
adopté pour l’organisation de ces élections
législatives, en suscitant une participation large et
diversifiée des principales formations politiques d’une
part et des populations d’autre part, crée et renforce
les conditions de représentativité du peuple.
14. Les résultats obtenus sur cette base reflètent
le choix démocratique des populations et sont en conséquence
de nature à conférer un pouvoir constituant, autoproclamé au
besoin, à l’exemple d’expériences historiquement
vécues dans certains pays à travers le monde.
Toutefois, le GRAD pense que pour une représentation plus équitable,
il aurait fallu adopter un mode de scrutin proportionnel de liste
nationale qu’il a toujours préconisé.
Lomé le 24 septembre 2007
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