Le Professeur
Léopold Gnininvi sur la TVT
«J’assume
ma défaite»
06 novembre 2007
Les législatives n’ont pas été favorables à votre
parti avec zéro député à l’Assemblée
nationale. Le débat parlementaire se fera sans vous.
Ce n’est pas intéressant pour la CDPA. Qu’en
dites-vous?
Si je disais que j’étais content de ces résultats,
ce serait faire offense à ceux qui ont voté pour
moi et à ceux qui ont voté pour la CDPA, à ceux qui
ont travaillé et à ceux qui ont contribué au
financement de notre campagne, c’est une déception.
Mais, je pense quand même que, au-delà de cette
déception, la CDPA a apporté sa contribution. Et
je pense que les générations futures continueront
l’œuvre que nous avons commencée.
Cela fait quelques jours que les résultats partiels
provisoires ont été proclamés. Nous pensons
que vous avez eu le temps de les analyser, de les décortiquer.
Dites-nous ce qui explique cette défaite de la CDPA.
Est-ce que le message a été mal compris? La communication
n’a pas passé? Est-ce un problème
de programme de société mal compris ? Alors
quelles sont les causes de ce mauvais score?
J’ai l’impression que c’est plus les problèmes émotionnels
ou des problèmes économiques immédiats
qui se sont exprimés. Les gens ont bien apprécié nos
discours mais, il fallait une réponse au court terme.
Et nous savons que pas mal de gens ont eu la possibilité de
satisfaire leurs besoins immédiats de ce jour-là.
Il y avait un match en retard qu’il fallait jouer. Et c’est
ce match qui a été rejoué. Je n’ai
pas l’impression que les électeurs togolais se soient
fortement préoccupés par les discours, les programmes
de société. Mais je pense que, petit à petit ça
viendra.
M. Léopold Gnininvi, est-ce que vous n’avez
pas vu venir la défaite parce qu’ avant de venir à cet
entretien, nous avons eu le temps de revisionner les images
de certains de vos megameetings. C’est vrai que la masse
ne constitue pas forcément un baromètre objectif
mais quand vous organisez les meetings, il n’y
a pas beaucoup de monde?
Je pense que nous n’avons pas privilégié le
spectacle, ça c’est vrai. Mais quand même
quelques jours à l’avance et surtout le jour du
scrutin, nous avions eu le sentiment que nous n’étions
pas en phase avec les électeurs. Ils avaient d’autres
préoccupations. Et c’est ce que je disais, il y
avait surtout dans le sud une impression d’un match en
retard à rejouer, on écoutera les positions plus
tard.
S’agissant de vous-même Prof. Gnininvi,
vous êtes connu pour être un homme de méthode,
vous jouissez d’une grande notoriété, je
dirai même d’une notabilité. Mais cela n’a
pas suffi pour vous permettre d’arracher d’un
siège à Lomé. Est-ce que votre notoriété est
en train de s’effriter?
J’ai l’habitude de dire que ce n’est pas ma
préoccupation première. Ma notoriété ou
pas, ce n’est pas cela qui est important. C’est ce
que je peux apporter aussi modestement au pays qui m’importe
plus.
Alors, il y a certaines critiques qui sont adressées à votre
parti considéré comme un groupe d’intellectuels
déconnectés des réalités ;
des intellectuels qui ne sont pas forcément en phase
avec les préoccupations de la masse. Qu’est-ce
qu vous en dites?
C’est vrai que nous ne refusons pas les intellectuels dans
notre parti. Mais, je crois qu’il faut quand même
savoir ce qu’on entend par intellectuel. Pour nous, l’intellectuel
c’est quelqu’un qui est capable de consentir beaucoup
de sacrifice pour ses idées. En même temps, est-ce
que nous sommes en phase avec la population? Oui! Et non! Non
parce que j’ai eu l’occasion de visiter un quartier
de Lomé pratiquement à la fin de la compagne, je
me suis rendu compte qu’il y avait certaines priorités
que nous ne prenons pas en compte. Il ne suffit pas de battre
campagne autour du Boulevard circulaire. Il y a des tas
de gens qui viennent en position d’attente dans la banlieue
de Lomé et qui attendent pouvoir intégrer la ville.
Et je pense que ça a manqué.
Mais maintenant, est-ce qu’il faut coller à la
population telle qu’elle est ou essayer de se mettre un
tout petit peu en avant, essayer de la tirer un peu plus
haut? Je pense que c’est aussi une mission des partis politiques.
Pourquoi le Prof. Gnininvi s’est-il présenté à Lomé qui
est une ville cosmopolite? Mais, le Prof n’a-t-il
pas un fief comme le Yoto ou vous avez peur de l’artillerie
du CAR (Comité d’Action pur le Renouveau)?
Non! Ce n’est pas ça. Disons que tout ça,
c’est un peu contre la philosophie d’un parti. Peut-être
que nous sommes trop en avance mais, nous n’aimons pas
exploiter certaines faiblesses. On veut toujours aller à la
difficulté là où elle se trouve. Si on
gagne tant mieux, si on perd tant pis.
Alors quand un général va au combat, lorsqu’il
gagne, il est adulé, il est honoré mais, lorsqu’il
perd, il doit assumer son échec. Maintenant qu’est-ce
qui va se passer au niveau de la CDPA après ce
score?
Je pense que non seulement je l’assume dans le présent
mais, je crois vous dire que dans deux préfectures, les
camarades ont été battus injustement. Parce que
le Ministre n’aurait pas fait ce que la population voulait.
Je veux parler de la préfecture de Vo. Ça n’a
pas été toujours facile. Mais, nous avons comme
philosophie de rester solidaire et de ne pas tout étaler
sur la place publique.
Non seulement mes camarades ont déjà payé très
cher mais à la CDPA, la réflexion est ouverte et
les camarades de la CDPA savent que nous n’avons jamais
voulu faire de la CDPA un patrimoine ou un héritage lié à une personne
une fois pour toute.
Sur un autre registre, le Rassemblement du Peuple Togolais
(RPT) qui est sorti vainqueur de ces élections parle
de la formation d’un Gouvernement d’Union Nationale
comme ce fut le cas avec l’APG (Accord Politique Global).
Est-ce que vous accepteriez de participer à ce Gouvernement
si on vous invitait?
Je crois que là, vous rapportez des rumeurs. Officiellement
nous ne sommes pas saisis de cela. En plus de cela, je dirai
que c’était pratiquement une obligation suite à l’APG
qu’il y ait un Gouvernement d’union nationale. Aujourd’hui,
ce n’est plus le cas. Et les vainqueurs peuvent jouir de
leur victoire comme la Constitution leur en donne le droit.
Alors pensez-vous que les élections législatives
qui viennent de se dérouler et qui ont été saluées
par beaucoup comme étant les meilleures jamais
organisées dans notre pays; pensez-vous que ces élections
méritent que la coopération puisse reprendre
immédiatement et totalement avec l’Union Européenne?
Je pense que ça n’a jamais été l’objectif à savoir
la reprise ou non de la coopération. C’était
d’abord une question d’existence de notre pays. Et
je crois que ces élections viennent de révéler
un problème au grand jour et qui met au second plan cette
histoire de la reprise de la coopération.
Notre pays se retrouve divisé en deux, on le savait.
C’est pour ça qu’à la CDPA, nous n’étions
pas pressés que l’on prenne cette photo parce que
les élections constituaient un cliché à un
moment donné. Nous savons que notre pays était
en mauvais état et qu’il fallait ensemble essayer
de le guérir, de le sortir un tout petit peu de cette
situation. Maintenant c’est fait, la photo naturellement
a révélé ce que nous savions déjà et
nous demandons que tous les acteurs politiques avec l’intelligence
essayent de gérer ce cliché pour que les vieux
démons ne reviennent pas.
Vous aviez été le premier à reconnaître
les résultats, une attitude que beaucoup ont saluée.
Est-ce que vous comprenez les contestations qui ont créé des
difficultés à la CENI?
Elles sont claires. Le communiqué auquel vous faites allusion était
signé le 14 octobre, le soir du scrutin. Parce que notre
préoccupation à chaque élection, c’est
de faire en sorte qu’il n’y ait pas de dérapage et
que la population sorte dans les rues. Et c’est plus qu’une
tradition à la CDPA. Nous l’avons fait en 1998,
nous l’avons fait en 2003. Nous le faisons très
rapidement de manière à calmer le jeu. Et donc,
c’était un communiqué impersonnel, je dirai générique
comme on parlerait de médicament. Et donc, ça s’adresse
en principe à tous ceux qui seraient déclarés
vainqueurs et surtout attirer l’attention sur notre souhait à la
CDPA de faire en sorte quand même que l’œuvre
commencée puisse aller dans ce sens-là.
Pour moi, ce n’est pas une question de reprise de la coopération.
C’est une question que le Togo se retrouve et que les ressources
humaines togolaises se mettent au travail pour développer
ce pays.
M. Léopold Gnininvi, nous nous rappelons de l’une
de vos formidables formules célèbres c’est «Démocratie
d’abord, Multipartisme ensuite». Alors où est-ce
qu’on en est aujourd’hui?
On est à deux niveaux que nous avons failli prendre un
raccourci parce que pendant la campagne, même un peu avant,
nous n’avons pas un seul parti politique qui se soit proclamé contre
la démocratie. Tout le monde a semblé accepter
le jeu et c’est cela qui nous a donné entière satisfaction,
disons au moins la moitié du chemin parcouru. Aucun parti
n’était contre la démocratie. J’espère
que cela est sincère si tel est le cas en ce moment, nous
nous apprêtons à entrer en démocratie. Mais
malheureusement, les espoirs ont été contrariés
par ces résultats un peu contrastés qui nous montrent
que le pays est encore un peu coupé en deux.
Et en fait, c’est le peuple qui a choisi?
Il n’y a pas de reproche à faire au peuple. Il faut
tout simplement analyser pourquoi est-ce que le peuple s’est
comporté comme cela? Je dirai que dans plusieurs préfectures,
il y a eu des tentatives d’achat de conscience. C’était pratiquement
la même chose qui était distribuée un peu
partout à savoir des tee-shirts et deux mille francs
(2000) F CFA. A certains endroits, cela suffit pour déterminer
le vote. A d’autres endroits, les gens ont pris mais n’ont
pas voté dans ce sens-là. Cela voudrait dire tout
simplement que, si on n’arrive pas à élever
au-delà d’un certain seuil, c’est toujours
difficile de leur demander un avis sincère. Et c’est à ce
travail-là qu’il faut que les gens s’attellent.
Je dirais aussi que dans d’autres endroits, les gens comme
je le dis, ont plutôt privilégié un compte à régler
plutôt que de choisir pour le futur du pays.
Votre message
Le message pour moi, c’est que dans cette situation où tout
le monde a été surpris par les verdicts, qu’on
essaye de gérer ça au mieux parce que le peuple
n’a jamais tort. Cette photographie nous permet d’identifier
un peu les tensions qui restent encore dans notre pays et je
demande à tout le monde d’être honnête
et d’aller dans le sens de la résolution de la tension-là.
Transcription faite par Didier Ledoux
|