Réveilles-toi Afrique:

Pour la démocratie

Pour le développement

Pour l'indépendance

Drapeau Togo
 
Economie
Culture
Dépêches
Revue de presse
National
International
Société
Santé
Libre tribune
Tourisme
Dossiers
Médias
ONG & ASBL
Portrait
Echos de la diaspora
Interviews
      
 
 
 

Comi Toulabor* s’exprime sur la situation socio-politique et économique du Togo:

«Gilchrist Olympio est la candidature la plus mauvaise pour 2010»

1er septembre 2008

Comi Toulabor, chercheur au CNRS de Bordeaux en FranceMonsieur Toulabor bonjour! Sans détour, la mort de M. Atsutsé Kokouvi Agbobli est-elle un assassinat?
En attendant des enquêtes «judiciaires» demandées par l’UFC et «parlementaires» par François Boko, d’ailleurs très improbables, tout porte à croire que nous sommes face à un assassinat politique. Lequel porte la signature indélébile du pouvoir. Dans les années 1970 et 1980, le pouvoir nous avait habitués aux «collapsus circulatoires» pour camoufler ce genre de forfaits. Aujourd’hui il nous parle de «suicide», de «noyade», renouvelant quelque peu son vocabulaire criminologique. Mais le procédé d’élimination physique d’adversaires politiques est une vieille méthode profondément enracinée dans le mental du pouvoir RPT. AKA sera inhumé sans aucune autopsie sérieuse, avec la complicité malheureuse de certains membres de sa famille bien placés dans le système, et il sera vite oublié une fois les émotions épuisées. J’ai l’intime conviction que mon ami et grand frère AKA a été assassiné, il est devenu trop gênant pour le régime par ses prises de position critiques et virulentes. Paix à son âme et toutes mes condoléances à sa famille.

Les déclarations controversées de M. Atcha Titikpina d’abord et celles du procureur Bakaï  ensuite ne confortent-elles pas la thèse d’une élimination politique si l’on sait que AKA avait, ces derniers temps, des positions très dures contre le régime des Gnassingbé?
Oui tout à fait. Je souscris pleinement à votre analyse. Dans un régime normal, c’est le pouvoir qui décide de voir clair dans la mort d’homme politique. C’est à lui que revient le pouvoir d’éclairer l’opinion. Au Togo où tout fonctionne à l’envers, ce sont les autorités qui essaient de noyer AKA dans la «noyade» ou le «suicide», alors que de nombreux indices sur son corps semblent infirmer les thèses officielles. L’association entre Titikpina et Bakaï illustre le degré d’inféodation de la justice au pouvoir et combien de pénibles efforts il faudra pour parvenir son indépendance.
                             
Si assassinat il y avait, à qui profite-t-il et pourquoi?
Le pouvoir RPT ne pouvait qu’être le bénéficiaire de ce crime sinon il aurait cherché à faire toute la lumière pour confondre les éventuels bénéficiaires. Quelle aubaine pour le pouvoir si l’opposition en était le commanditaire? On ne veut pas croire que le pouvoir manque tant de moyens pour faire la lumière sur ce crime et d’autres, inscrivant notre pays dans l’impunité la plus totale depuis le premier assassinat politique du 13 janvier 1963, célébré comme un acte de bravoure. Depuis cette date nous sommes dans un long continuum de crimes politiques et aussi de sacrifices humains (le pouvoir Eyadéma comme celui de K. Nkrumah, de S. Touré, de F. Houphouët-Boigny, de S. Mobutu, etc. ont procédé à des sacrifices humains pour pérenniser leur pouvoir) dans lequel l’assassinat de AKA s’ajuste parfaitement comme une pierre dans l’édifice RPT.

Dans d’autres pays, cette mort aurait pu susciter une vague d’indignation et amener à une vague de manifestations et de rejet de l’autorité. On peut prendre pour exemple l’assassinat de Norbert Zongo au Burkina-Faso en 1998. Selon vous, pourquoi le Togolais est-il devenu si amorphe face aux nombreux crimes commis par les autorités et face à l’impunité qui est érigé en système?
Je pense que le Togolais est fatigué d’avoir tout donné à ce combat sans fin. Il finit par s’accoutumer aux méthodes du pouvoir qu’il n’approuve pas forcément, mais il n’a plus de ressorts pour protester, pour contester, devenant par-là même son propre dictateur. L’absence des leaders politiques, syndicaux ou associatifs crédibles l’incite à ne plus voir dans la manifestation contestataire un outil de promotion démocratique. Il faut ajouter à cela la tendance naturelle du pouvoir à faire du carnage dissuasif quand la population descend pacifiquement dans la rue. On peut encore combattre une dictature parce qu’elle est extérieure à soi, mais lorsqu’elle fonctionne comme une part intégrante de soi comme l’air qu’on respire, il devient extrêmement difficile d’aller ériger des barricades contre la dictature qu’on porte en soi. Il faut tirer révérence à la dictature Eyadèma d’avoir réussi à annihiler dans le Togolais ce que Friedrich Nietzsche appelle la volonté de puissance, c’est-à-dire cette part, cette capacité en tout homme de s’élever, de se sublimer et de tendre vers un plus meilleur. Dans ce contexte, on n’est pas surpris que la mort de AKA n’ait guère suscité d’autres réactions que des paroles verbales et n’ait pas entraîné de manifestations de rue. Le Togolais ne proteste plus, il a même oublié qu’il existe un tel répertoire d’action: protester contre les salaires bas et irréguliers, contre la cherté de la vie, contre la corruption de la classe dirigeante, contre les factures d’eau et d’électricité injustifiées. La dictature des Gnassingbé est une réussite; et dans ce sens l’assassinat de AKA est un acte parfaitement inutile puisque le pouvoir n’en a pas besoin pour sa survie, mais en même temps il sent le besoin de commettre cet assassinat dissuasif comme pour donner un signal fort à tous ceux qui sur place (et à l’étranger) s’agitent encore contre le régime et ne veulent pas rendre les armes. La différence avec le régime burkinabè est que le Beau-Blaise sait jusqu’où ne pas aller sans mettre sa population dans la rue. Ainsi alors que les AKA burkinabé participent à l’affaiblissement du système du Beau-Blaise, les Nobert Zongo togolais renforcent plutôt le régime des Gnassingbé. Celui qui a écrit que le Togo est une Müsterkolonie n’a pas cru si bien trouver! Donnons deux exemples concrets de la manière dont fonctionne le système de contrôle de la population: avant d’occuper actuellement le ministère du Travail et de la Sécurité sociale, Octave Broohm était un grand dirigeant syndicaliste. Le voyez-vous maintenant en train de faciliter la tâche à ses anciens collègues syndicalistes en les aidant en sous-main à organiser des grèves de revendications salariales et d’amélioration de conditions de vie? Non seulement il ne fera rien dans ce sens mais encore il sera le premier à tout faire pour les en dissuader. Il en est de même de l’actuel président de la HAAC, Filip Evegno, ancien journaliste, arrêté et torturé en juin 2003, qui a fait de son institution un éteignoir efficace de la fragile liberté de presse naissante, allant au-delà des attentes du pouvoir. C’est cette autodictature, cette servitude volontaire, pour employer les termes de Etienne La Boétie, qui nous tue le plus au Togo. Le 5 octobre 1990 n’est qu’une goutte d’eau qui cache l’océan de nos renoncements.

Les dernières inondations au Togo ont montré la vétusté des infrastructures routières, provoqué des dégâts matériels importants et fait connaître au monde, l’échec de la politique économique et sociale dans notre pays depuis plus de 25 ans. Au regard d’un tel constat, que reste-t-il donc aux dirigeants politiques à faire?
Démissionner serait la seule voie honorable indiquée. Mais un des barons justifiait que les inondations n’ont pas manqué de frapper même des pays hyperdéveloppés comme les Etats-Unis, le Canada et donc ce n’est pas un problème spécifiquement togolais que les ponts s’écroulent. Ce baron mélange, conformément à la logique du système RPT, plusieurs niveaux d’analyses: les inondations en tant que catastrophes naturelles, la vétusté des infrastructures routières et la gestion du pouvoir de ces inondations. Dans cette logique où le fatalisme s’invite à tous les niveaux, l’analyse rationnelle qui permet de désigner les responsables de la vétusté des infrastructures et de la gestion amateuriste des inondations n’est pas pour demain. Si démissionner est la seule issue honorable pour les dirigeants togolais, vous voyez bien là aussi que cette voie n’est pas pour demain. Parce que dans les pays hyperdéveloppés les autorités ne démissionnent pas en cas de catastrophes naturelles. Et les dirigeants togolais qui ont le mot souveraineté à la bouche ne trouvent absolument pas humiliant que ce soit le génie militaire ghanéen qui vienne à la rescousse de nos compatriotes sinistrés.
                             
Faure Gnassingbé doit-il continuer à diriger le Togo?
Pour ce qui me concerne personnellement ce garçon venu au pouvoir dans les conditions sanglantes que nous connaissons tous n’a aucune légitimité à diriger et de continuer à diriger notre pays. La question est résolue pour moi depuis fort longtemps. Mais elle se pose à tous les Togolais en tant que collectif d’une nation dont certains ont vite fait d’oublier ce qui s’est passé à la mort du père de ce garçon. Pour aller à la soupe ils nous font de grandes contorsions philosophiques et idéologiques en portant des tenues de camouflage, alors que le camouflage est la tenue que leurs ancêtres dans l’abdominalisme (politique du ventre) tels que Edem Kodjo, Théodore Laclé, Alex Mivédor et que tant d’autres avaient utilisé et continuent à utiliser depuis 1967. Avec l’abdominalisme, ce garçon peut perdurer au pouvoir, et tant pis pour les AKA qui n’ont pas su fermer leur bouche.

Vous qui êtes chercheur au CNRS à Bordeaux en France, quel avenir politique, économique, socio-culturel et éducatif  peuvent encore espérer les togolais avec le RPT?
Si le RPT, cache-sexe en fait des FAT, peut produire un avenir digne de ce nom aux Togolais, ça se saurait depuis. De 1967 à 1969, on peut dire que Eyadèma avait peut-être bien débuté, traînant l’assassinat de S. Olympio sur la conscience qu’on a vite oublié. Mais après son accident de Sarakawa en janvier 1974 on a assisté à une métamorphose de l’homme en démiurge doublé de théologien placé au dessus de nos lois terrestres. Le 5 octobre 1990 et la conférence nationale n’ont pas eu raison fondamentalement de cet état de chose qui au contraire a empiré jusqu’à la mort du dictateur en février 2005. La question que vous posez est valable pour tous ces anciens partis uniques qui se sont éternisés au pouvoir et se sont refusé à l’alternance dans les urnes. Le Togo en offre un modèle assez pittoresque. Le RPT n’a plus rien à prouver. Ceux qui ont cru en l’étoile réformatrice du fils doivent se mordre les doigts à commencer par l’Union européenne qui, sous influence de la France chiraquienne, avait parié sur lui. Vous dites chercheur: je cherche, et je ne vois dans ma boule de cristal aucun signe d’espoir que le RPT pourrait émettre alors qu’il est aux affaires depuis 1969, date officielle de sa création. Je ne vois pas d’espoir qu’il donnerait à l’immense majorité des Togolais. En revanche la boule de cristal m’indique qu’il y a beaucoup d’espoir pour une ultra minorité d’entre eux, espoir qui se décline en espèces sonnantes et trébuchantes. Il y en a qui font du 100 m plat, d’autres du 110 m haie, d’autres encore du steeple ou du marathon pour atteindre Lomé II, mais ils y arrivent à leur rythme. Pour cette ultra minorité de quadra quatre-quatrés, qui vient renouveler la classe des barons vieillissants et fatigués, il y a de réel espoir. Mais les jeux olympiques abdominalistes ne construisent pas un pays, sinon le Togo serait un pays hyperdéveloppé depuis des lunes.

La revalorisation unilatérale du SMIG/SMAG par le gouvernement togolais, est-elle une solution face à l’inflation, à la baisse du pouvoir d’achat des populations, bref à la vie chère si l’on sait que les prix des produits de première nécessité ont connu une augmentation de plus de 300%?
On a appris que le conseil des ministres a décidé unilatéralement d’augmenter le 13 août dernier le SMIG/SMAG qui passerait à 28 000 frs CFA. L’ISTT (Ndlr: Intersyndicale des travailleurs du Togo) proteste contre cette mesure non négociée alors que selon son communiqué du 14 août, le «taux de détérioration du pouvoir d’achat dans notre pays serait largement au-delà de 30 000f» et que ce SMIG/SMAG est «totalement inapproprié» (voir www.etiame.com/etiame733.htm). Le point de vue de l’ISTT exprimé dans son communiqué me paraît de simple bon sens. D’autant que dans un document révisé de stratégie intérimaire de réduction de la pauvreté au Togo en date 7 mars 2008, le gouvernement reconnaît lui-même que 61, 70% de la population sont pauvres. Et que les mieux lotis parmi elle vivent avec un revenu mensuel compris entre 19 et 30 euros (soit en gros entre 12 470 et 19 680 frs CFA). Pendant ce temps, les inondations et la cherté de la vie sont passées comme un cyclone sur le pays, rendant ces chiffres plus qu’illusoires. Il faut dire que les salaires au Togo sont les plus faibles de la sous-région, le SMIG/SMAG n’ayant aucune signification dans la réalité. Il est rarement appliqué dans la fonction publique ou le secteur privé. Cela dit, on peut s’interroger de savoir pourquoi l’ISTT n’organise-t-elle des mouvements de grève sur la base de ces revendications aussi légitimes qu’incontestables? Les grèves sont annoncées avec fracas dans les médias et sont reportées toujours avec aussi de fracas, et ceci se passait lorsque Octave Broohm tenait son troupeau de syndiqués en laisse en attendant d’être récompensé par une éventuelle nomination dans un gouvernement. En cas de grève l’alliance entre Atcha Titikpina et Octave Broohm serait mortifère aux syndicats qui le savent très bien et se tiennent très dociles.

Que faut-il aujourd’hui pour que le Togo puisse se hisser au même rang que les pays émergents de la sous-région tels que le Bénin, le Ghana, le Mali etc.
Les pays limitrophes du Togo essaient bon an mal an de tirer leur épingle du jeu. Ils sont confrontés à de nombreux défis dépassant parfois les nôtres comme le Mali, un pays enclavé. Notre pays a beaucoup d’atouts rapportés à sa taille et à sa démographie. Mais ces atouts sont devenus des gros galets attachés au pied du pays qui le tirent au fond de l’océan. Le problème du Togo reste et demeure un problème de gouvernance politique avant d’être une affaire de gestion économique, les deux se recoupant quelque part. Tant que le Togo n’aura pas résolu ce problème de gouvernance politique, les atouts dont il dispose seront autant d’obstacles, et plus le temps passe ces obstacles risquent d’atteindre la taille himalayenne. Et une alternance politique ne garantit pas une résolution de ce problème de gouvernance politique. Un parti autre que le RPT au pouvoir peut reconduire exactement sinon en pire encore son mode de gestion du pays dans tous les domaines, y compris les assassinats et les emprisonnements politiques et bien sûr la corruption et le népotisme. Le mode de fonctionnement du leader de l’UFC, tout à son contentement de soi et dans la béatitude, à l’apposé du démocrate attendu, ne rassure pas du tout à cet égard.

2010, c’est dans quelques mois et différents candidats sont déjà en lice. Ces candidats ont-ils une réelle chance de battre Faure Gnassingbé et d’imposer au Rpt le résultat des urnes?
Eh oui 2010 c’est dans quelques mois effectivement, c’est la porte du temps d’à côté. Des candidats déclarés émergent Kofi Yamgnane et Gilchrist Olympio, ainsi que d’autres moins connus. Tous les deux doivent résoudre le problème de la clause résidentielle qui pour le moment les élimine à moins d’y trouver une solution politique. Des deux Kofi Yamgnane me paraît, si les conditions d’éligibilité sont remplies, plus en mesure d’imposer sa victoire électorale au RPT mais surtout aux FAT, le pivot central autour duquel gravite le système politique. Kofi Yamgnane me paraît une figure plus rassurante que Gilchrist Olympio, psychorigide qui ne sait pas ou plus ce qu’il veut depuis son envoûtement par Faure à Abuja le 25 avril 2005 avec la complicité active du président nigérian Olusegun Obasanja. Gilchrist Olympio n’a pas su convertir en action politique, en stratégie politique l’engouement populaire indéniable qui existe autour de sa personne. C’est en cela que se trouvent la faiblesse et le paradoxe de l’opposition togolaise. D’élection en élection il reconduit la même stratégie de l’échec, parce qu’il se sait incontournable, abrité derrière le paratonnerre de sa popularité qui dessert la lutte politique contre le pouvoir en place. Gilchrist Olympio qui n’a jamais songé à soutenir une candidature autre que la sienne ou celle d’un membre de son parti qu’il impose de façon antidémocratique (et qu’il faut soutenir pour ne faire le jeu du RPT) devra se résoudre, s’il a un sens politique, à appeler à soutenir cette fois-ci un candidat non issu des rangs de son parti. Comme je doute que les choses se passent ainsi, c’est la raison pour laquelle Faure peut dormir tranquillement, car son allié objectif pour 2010 s’appelant bel et bien Gilchrist Olympio, pas l’UFC en tant que telle. Si la candidature de Gilchrist Olympio est invalidée, il imposera contre l’avis de son parti, comme il a l’habitude de le faire, son deuxième conseiller Me Georges Latevi Lawson, un ancien baron erpétiste de l’ombre, qui compte environ 70 piges au compteur, qui s’est découvert la vocation d’opposant à la conférence nationale comme beaucoup de Togolais. Je pense qu’il faut combattre dès à présent la devise cynique de Gilchrist Olympio qui est «Pour toute présidentielle, c’est Faure ou moi et personne d’autre».

Dans une récente sortie, vous avez proposé la carte Boko-Yamgnane. Pourquoi? Avec ces deux compatriotes, le résultat des urnes ne peut-il pas être aussi tronqué? L’armée ne jouera-t-elle toujours pas la carte de la confiscation ou de la destruction des urnes pour proclamer la victoire de Faure Gnassingbé?
Non, ce n’est pas exactement ce que j’ai écrit. La question du profil du prochain président du Togo m’avait été posée et j’ai répondu que François Boko et Kofi Yamgnane correspondent au profil que j’ai tenté de dessiner. Mais mes compatriotes ont compris que je proposais un ticket Boko/Yamgnane. A la vérité je préfère les voir briguer la magistrature suprême plutôt que Gilchrist Olympio. Sans aller trop dans les détails, l’un et l’autre étant du Nord et surtout François Boko étant militaire kabyè, rassureraient les FAT qui, hélas, ne sont pas une armée républicaine composée à majorité du Nord. Il faut gérer cette donne militaire fondamentale en mettant ses éléments en confiance, ce que Gilchrist Olympio n’est pas en mesure de faire ou ne saisit pas la pertinence de cette mise en confiance. Il y a ensuite la Françafrique: elle est moins pesante actuellement que sous Chirac, mais elle est présente avec ses réseaux et ses lobbies. Cela ne veut pas dire qu’il faut brader les intérêts supérieurs de notre pays à quelques puissances ou pays étrangers. Enfin, il y a les alliances à tisser au plan interne avec des combinatoires diverses. Il y a des partis et des leaders crédibles (ils ne sont pas tous corrompus heureusement) avec lesquels il convient de négocier des accords électoraux et des accords de gouvernement en bonne et due forme. Un habile politicien ne doit pas négliger ces trois dimensions majeures de la problématique. Il y a de quoi être effaré quand on entend Gilchrist Olympio déclarer lors de la dernière campagne des législatives que si son parti gagne, il gouvernera tout seul. Il n’y a plus grosse stupidité proférée pendant ces législatives! L’UFC seule au gouvernement, c’est faire l’unanimité des autres partis et structures sociales contre elle qui n’est pas en mesure de sortir seul le Togo de la crise. Il s’agit de rassurer, de donner confiance et des garantis aux uns et autres, et en politique cela compte énormément. Je pense qu’une fois ce travail de mise en confiance effectué, les trois quarts des élections de 2010 sont joués à mon avis, le RPT et son noyau central les FAT ne pouvant que déposer les armes à l’issue du scrutin. C’est facile à dire qu’à faire, mais la politique c’est prendre aussi des risques.

On sait Boko ancien commandant dans l’armée togolaise. On a également apprécié son acte héroïque d’avril 2005. On voit à travers ses sorties politiques, l’enthousiasme et les commentaires que l’homme suscite. Sa candidature peut-elle constituer une alternative crédible face au Rpt et diviser l’armée sur laquelle repose le pouvoir des Gnassingbé?
Oui, certainement. Il correspond au profil d’homme d’Etat que j’aimerais voir à la tête de mon pays d’origine. S’il se présentait je voterais pour lui sans état d’âme, mais j’ai pas de droit de vote au Togo, n’étant Togolais que de coeur. François Boko est un homme à mon avis détribalisé (en tout nettement plus que Gilchrist Olympio!) qui a une vision d’avenir, une capacité d’analyse et de lecture de l’actualité que je partage. Ses prises de position m’intéressent. Les Togolais avant de se lancer dans le grand débat de la démocratie doivent résoudre des problèmes politiques très prosaïques que les autres pays qui les environnent ont plus ou moins résolus. Ignorer ces problèmes prosaïques c’est faire preuve d’immaturité politique. Ce n’est pas au bord du marigot qu’il faut trouver la solution pour le traverser, c’est avant, bien avant qu’il faut y penser, surtout quand on sait que le marigot est peuplé de crocodiles, de requins et d’anacondas.

Est-il possible en 2010 que les différents partis politiques de l’opposition s’unissent autour d’une seule candidature pour mener un front commun face au camp Rpt?
Non, il ne faut pas rêver d’une énième alliance entre l’UFC, le CAR, la CDPA et les autres comme ils savent le faire à la veille de chaque élection. Personne de sensé ne croirait plus à ces attrape-nigauds qui durent le temps d’une échéance électorale. En revanche compte tenu de sa position dominante au sein de l’opposition et sa place à l’Assemblée nationale, il revient à l’UFC d’entamer des démarches d’approche auprès d’autres partis moins visibles sur la scène politique, auprès des leaders d’opinion et d’associations afin de créer autour d’elle une dynamique de conquête du pouvoir. L’UFC doit créer des ponts entre les différentes composantes politiques de la scène politique tout en laissant la porte ouverte au CAR, à la CDPA et autres. Cette dynamique de recomposition du paysage politique est nécessaire dans une stratégie de conquête du pouvoir. Il s’agit de construire une large alliance électorale et un programme de gouvernement qui isoleraient le RPT qui n’a pas l’adhésion de l’opinion. Malheureusement Gilchrist Olympio n’est pas capable d’une telle démarche, obsédé à phagocyter uniquement les partis alliés parce que le sien est le plus populaire, obsédé à occuper seul l’espace politique avec le RPT, obsédé à détruire les autres structures qui essaient d’organiser à leur manière cet espace. Autrement dit pour Gilchrist Olympio l’hégémonie de son parti est une fin en soi, il n’a pas besoin des autres qui sont sommés de venir se fondre dans son parti. «La maison d’ablodé est immense et il y a de la place pour tout le monde» aime t-il répéter, se comportant ainsi comme le RPT. C’est pourquoi des individus comme Djovi Gally sont les bienvenus à l’UFC qui sont vite cooptés au sein de ses structures dirigeantes, sans qu’on sache le profit politique que cette cooptation apporte au parti. C’est pourquoi aussi le congrès de l’UFC sur lequel il y a tant à dire rappelle éminemment ceux du RPT dont il n’a été qu’un piètre copier-coller, bref un congrès sans intérêt qui n’a pas tracé les lignes forces de l’avenir. En tout cas on ne décèle dans ce congrès pas une once de stratégie pour une victoire en 2010 et surtout une stratégie de revendication si elle venait à lui être confisquée par le pouvoir. Pour moi est un non événement sur toutes les lignes ce congrès préparé dans la hâte sans perspectives aucunes pour satisfaire uniquement l’ego de son président qui se contente avec une incroyable satisfaction d’être un stakhanovitch des défaites électorales.

Sur un plan stratégique, la France, la Libye, le Burkina-Faso, le Nigéria, sont-ils prêts à lâcher les Gnassingbé au pouvoir au Togo actuellement? Si oui en contrepartie de quoi? Si non pourquoi tiennent-ils tant à ce petit pays?
Si on est attaché aux principes de souveraineté que les pouvoirs africains aiment tant agiter à la face du monde ils les arrangent, on ne doit pas se préoccuper du soutien de ces pays à Faure. Mais c’est vrai que ces soutiens, héritage du père, sont tels qu’ils sont devenus préoccupants, qu’ils s’ingèrent dans des domaines régaliens du peuple, seul habilité à choisir ses dirigeants. Les présidentielles d’avril 2005 en sont une illustration. Eyadèma de son vivant a rendu de nombreux et immenses services interlopes et inavoués à des pairs au point que ceux-ci se croient par une sorte de fidélité mal comprise être dans l’obligation de réciprocité morale et politique à l’égard de ses enfants. Le syndicat des chefs d’Etat fonctionne à merveille et il n’a pas été inutile dans la captation du pouvoir par Faure. En fait si un nouveau pouvoir venait à s’installer au Togo, il n’est pas du tout lié à ces soutiens qui ne relèvent d’aucune convention bilatérale, il doit avoir des coudées franchement franches dans les relations internationales. Le Togo n’a aucune contrepartie à donner à qui que ce soit et à quoi que ce soit dans ses relations avec des pays tiers. Parce que le Togo est un petit pays dont Eyadèma voulait faire un géant diplomatique, le centre de l’Afrique du moins de la sous-région, il a bradé la souveraineté nationale même à des pays encore plus pauvres que le Togo, l’essentiel étant que ceux-ci soutiennent sa diplomatie clientéliste sur le continent. Un nouveau pouvoir doit réviser toutes ces pratiques dans une approche de responsabilité politique et ayant à cœur les intérêts majeurs du pays. 

Quel rôle doit jouer la diaspora, au-delà de ses nombreuses déclarations sur les sites Internet et des nombreuses propositions sans suite qu’elle fait pour influer sur un changement politique et démocratique au Togo?
On dit que la diaspora constitue la sixième région démographique du Togo et la première en termes de capacité financière. Seulement ces atouts ne se traduisent pas en influence politique. Parce qu’il lui manque une organisation adéquate pour faire du lobbying politique, exiger le droit de vote, peser sur certaines décisions nationales, etc. En revanche elle est mise à contribution en cas de coups durs. Aussi longtemps que la diaspora togolaise restera dans cet état d’inorganisation, avec des chapelles concurrentes, elle restera un nabot politique. Trop de sigles ronflants créés à coup de trompette sans lendemain, surtout quand le créateur s’en est servie pour négocier un strapontin à Lomé II. Nous savons tous les maux qui rongent notre diaspora, mais nous connaissons aussi les remèdes. Cependant nous aimons nous contenter de la situation par habitude, par routine, par accommodation qui nous rassure les uns les autres. Bousculer l’habitude, c’est ouvrir la boîte à Pandore, c’est frayer le chemin aux incertitudes non maîtrisées. L’habitude est plus confortable que l’incertitude. Il nous faut dans la diaspora faire notre révolution copernicienne pour aller de l’avant et devenir un vecteur de mobilisation ici pour pouvoir influencer là-bas au pays.

Que vous reste-t-il à dire M. Toulabor?
Pour terminer, je dirai qu’il faut faire en sorte qu’une autre candidature, sérieuse et crédible, émerge pour les présidentielles de 2010 dans l’opposition. Gilchrist Olympio est la candidature la plus mauvaise que son parti nous propose aujourd’hui, et je ne parle même pas de l’inconnu Georges Latévi Lawson. Diable, pourquoi au sein de l’UFC la candidature de son secrétaire général Jean-Pierre Fabre n’est jamais avancée comme alternative à Gilchrist Olympio? Il n’a pas de problème particulier à régler avec sa nationalité togolaise ni avec la clause résidentielle. Parce que Gilchrist Olympio voit en lui un réel rival suffit-il à l’écarter alors qu’il est infiniment plus crédible et plus tacticien que son patron frappé d’autisme. Il faudrait que le débat soit ouvert sur la candidature UFC, que les langues vibrent dans les bouches et ne soient pas ankylosées ou tétanisées comme elles semblent actuellement, car 2010 est une échéance importante et stratégique pour notre pays.
 
Je vous remercie infiniment. Akpé looo.

Propos recueillis par Innocent Sossou pour Etiame.com et Liberté (journal d'informations et d'analyses politiques et socio-économiques paraissant trois fois par semaine à Lomé au Togo)

* Comi M. Toulabor
- Directeur de recherche au CEAN-Sciences Po Bordeaux
- Docteur en science politique de Sciences Po Paris
- Diplomé de l’INDT de Paris
- ancien élève du Petit Séminaire Saint-Pierre Claver de Lomé
- ancien élève du Collège Saint-Joseph de Lomé
- ancien rédacteur en chef de Politique africaine
- ancien directeur de Politique africaine
- ancien président de l’Association des chercheurs de Politique africaine
- ancien boursier de la Fondation allemande Alexander Humboldt
- ancien président de Survie-Gironde
- ancien Togolais âgé de 54 ans

 


 

 

 

 

 

 

           

           

 

Liberte

Globe

 
 
 

Copyright©by Etiame.com webmaster 2005 - Tous droits réservés