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Comi Toulabor* s’exprime
sur la situation socio-politique et économique du Togo:
«Gilchrist Olympio est
la candidature la plus mauvaise pour 2010»
1er septembre
2008
Monsieur Toulabor bonjour! Sans détour,
la mort de M. Atsutsé Kokouvi Agbobli est-elle un assassinat?
En attendant des enquêtes «judiciaires» demandées
par l’UFC et «parlementaires» par
François Boko, d’ailleurs très improbables,
tout porte à croire que nous sommes face à un assassinat
politique. Lequel porte la signature indélébile
du pouvoir. Dans les années 1970 et 1980, le pouvoir nous
avait habitués aux «collapsus circulatoires» pour
camoufler ce genre de forfaits. Aujourd’hui il nous parle
de «suicide», de «noyade», renouvelant
quelque peu son vocabulaire criminologique. Mais le procédé d’élimination
physique d’adversaires politiques est une vieille méthode
profondément enracinée dans le mental du pouvoir
RPT. AKA sera inhumé sans aucune autopsie sérieuse,
avec la complicité malheureuse de certains membres de
sa famille bien placés dans le système, et il sera
vite oublié une fois les émotions épuisées.
J’ai l’intime conviction que mon ami et grand frère
AKA a été assassiné, il est devenu trop
gênant pour le régime par ses prises de position
critiques et virulentes. Paix à son âme et toutes
mes condoléances à sa famille.
Les déclarations controversées de M. Atcha
Titikpina d’abord et celles du procureur Bakaï ensuite
ne confortent-elles pas la thèse d’une élimination
politique si l’on sait que AKA avait, ces derniers temps,
des positions très dures contre le régime des
Gnassingbé?
Oui tout à fait. Je souscris pleinement à votre
analyse. Dans un régime normal, c’est le pouvoir
qui décide de voir clair dans la mort d’homme politique.
C’est à lui que revient le pouvoir d’éclairer
l’opinion. Au Togo où tout fonctionne à l’envers,
ce sont les autorités qui essaient de noyer AKA dans la «noyade» ou
le «suicide», alors que de nombreux indices
sur son corps semblent infirmer les thèses officielles.
L’association entre Titikpina et Bakaï illustre le
degré d’inféodation de la justice au pouvoir
et combien de pénibles efforts il faudra pour parvenir
son indépendance.
Si assassinat il y avait, à qui profite-t-il et pourquoi?
Le pouvoir RPT ne pouvait qu’être le bénéficiaire
de ce crime sinon il aurait cherché à faire toute
la lumière pour confondre les éventuels bénéficiaires.
Quelle aubaine pour le pouvoir si l’opposition en était
le commanditaire? On ne veut pas croire que le pouvoir manque
tant de moyens pour faire la lumière sur ce crime et d’autres,
inscrivant notre pays dans l’impunité la plus totale
depuis le premier assassinat politique du 13 janvier 1963, célébré comme
un acte de bravoure. Depuis cette date nous sommes dans un long
continuum de crimes politiques et aussi de sacrifices humains
(le pouvoir Eyadéma comme celui de K. Nkrumah, de S. Touré,
de F. Houphouët-Boigny, de S. Mobutu, etc. ont procédé à des
sacrifices humains pour pérenniser leur pouvoir) dans
lequel l’assassinat de AKA s’ajuste parfaitement
comme une pierre dans l’édifice RPT.
Dans d’autres pays, cette mort aurait pu susciter
une vague d’indignation et amener à une vague
de manifestations et de rejet de l’autorité. On
peut prendre pour exemple l’assassinat de Norbert Zongo
au Burkina-Faso en 1998. Selon vous, pourquoi le Togolais est-il
devenu si amorphe face aux nombreux crimes commis par les autorités
et face à l’impunité qui est érigé en
système?
Je pense que le Togolais est fatigué d’avoir tout
donné à ce combat sans fin. Il finit par s’accoutumer
aux méthodes du pouvoir qu’il n’approuve pas
forcément, mais il n’a plus de ressorts pour protester,
pour contester, devenant par-là même son propre
dictateur. L’absence des leaders politiques, syndicaux
ou associatifs crédibles l’incite à ne plus
voir dans la manifestation contestataire un outil de promotion
démocratique. Il faut ajouter à cela la tendance
naturelle du pouvoir à faire du carnage dissuasif quand
la population descend pacifiquement dans la rue. On peut encore
combattre une dictature parce qu’elle est extérieure à soi,
mais lorsqu’elle fonctionne comme une part intégrante
de soi comme l’air qu’on respire, il devient
extrêmement difficile d’aller ériger des barricades
contre la dictature qu’on porte en soi. Il faut tirer révérence à la
dictature Eyadèma d’avoir réussi à annihiler
dans le Togolais ce que Friedrich Nietzsche appelle la volonté de
puissance, c’est-à-dire cette part, cette capacité en
tout homme de s’élever, de se sublimer et de tendre
vers un plus meilleur. Dans ce contexte, on n’est pas surpris
que la mort de AKA n’ait guère suscité d’autres
réactions que des paroles verbales et n’ait pas
entraîné de manifestations de rue. Le Togolais ne
proteste plus, il a même oublié qu’il existe
un tel répertoire d’action: protester contre les
salaires bas et irréguliers, contre la cherté de
la vie, contre la corruption de la classe dirigeante, contre
les factures d’eau et d’électricité injustifiées.
La dictature des Gnassingbé est une réussite; et
dans ce sens l’assassinat de AKA est un acte parfaitement
inutile puisque le pouvoir n’en a pas besoin pour sa survie,
mais en même temps il sent le besoin de commettre cet assassinat
dissuasif comme pour donner un signal fort à tous ceux
qui sur place (et à l’étranger) s’agitent
encore contre le régime et ne veulent pas rendre les armes.
La différence avec le régime burkinabè est
que le Beau-Blaise sait jusqu’où ne pas aller sans
mettre sa population dans la rue. Ainsi alors que les AKA burkinabé participent à l’affaiblissement
du système du Beau-Blaise, les Nobert Zongo togolais renforcent
plutôt le régime des Gnassingbé. Celui qui
a écrit que le Togo est une Müsterkolonie n’a
pas cru si bien trouver! Donnons deux exemples concrets de la
manière dont fonctionne le système de contrôle
de la population: avant d’occuper actuellement le ministère
du Travail et de la Sécurité sociale, Octave Broohm était
un grand dirigeant syndicaliste. Le voyez-vous maintenant en
train de faciliter la tâche à ses anciens collègues
syndicalistes en les aidant en sous-main à organiser des
grèves de revendications salariales et d’amélioration
de conditions de vie? Non seulement il ne fera rien dans ce sens
mais encore il sera le premier à tout faire pour les en
dissuader. Il en est de même de l’actuel président
de la HAAC, Filip Evegno, ancien journaliste, arrêté et
torturé en juin 2003, qui a fait de son institution un éteignoir
efficace de la fragile liberté de presse naissante, allant
au-delà des attentes du pouvoir. C’est cette autodictature,
cette servitude volontaire, pour employer les termes de Etienne
La Boétie, qui nous tue le plus au Togo. Le 5 octobre
1990 n’est qu’une goutte d’eau qui cache l’océan
de nos renoncements.
Les dernières inondations au Togo ont montré la
vétusté des infrastructures routières,
provoqué des dégâts matériels importants
et fait connaître au monde, l’échec de la
politique économique et sociale dans notre pays depuis
plus de 25 ans. Au regard d’un tel constat, que reste-t-il
donc aux dirigeants politiques à faire?
Démissionner serait la seule voie honorable indiquée.
Mais un des barons justifiait que les inondations n’ont
pas manqué de frapper même des pays hyperdéveloppés
comme les Etats-Unis, le Canada et donc ce n’est pas un
problème spécifiquement togolais que les ponts
s’écroulent. Ce baron mélange, conformément à la
logique du système RPT, plusieurs niveaux d’analyses:
les inondations en tant que catastrophes naturelles, la vétusté des
infrastructures routières et la gestion du pouvoir de
ces inondations. Dans cette logique où le fatalisme s’invite à tous
les niveaux, l’analyse rationnelle qui permet de désigner
les responsables de la vétusté des infrastructures
et de la gestion amateuriste des inondations n’est pas
pour demain. Si démissionner est la seule issue honorable
pour les dirigeants togolais, vous voyez bien là aussi
que cette voie n’est pas pour demain. Parce que dans les
pays hyperdéveloppés les autorités ne démissionnent
pas en cas de catastrophes naturelles. Et les dirigeants togolais
qui ont le mot souveraineté à la bouche ne trouvent
absolument pas humiliant que ce soit le génie militaire
ghanéen qui vienne à la rescousse de nos compatriotes
sinistrés.
Faure Gnassingbé doit-il continuer à diriger le Togo?
Pour ce qui me concerne personnellement ce garçon venu
au pouvoir dans les conditions sanglantes que nous connaissons
tous n’a aucune légitimité à diriger
et de continuer à diriger notre pays. La question est
résolue pour moi depuis fort longtemps. Mais elle se pose à tous
les Togolais en tant que collectif d’une nation dont certains
ont vite fait d’oublier ce qui s’est passé à la
mort du père de ce garçon. Pour aller à la
soupe ils nous font de grandes contorsions philosophiques et
idéologiques en portant des tenues de camouflage, alors
que le camouflage est la tenue que leurs ancêtres dans
l’abdominalisme (politique du ventre) tels que Edem Kodjo,
Théodore Laclé, Alex Mivédor et que tant
d’autres avaient utilisé et continuent à utiliser
depuis 1967. Avec l’abdominalisme, ce garçon peut
perdurer au pouvoir, et tant pis pour les AKA qui n’ont
pas su fermer leur bouche.
Vous qui êtes chercheur au CNRS à Bordeaux
en France, quel avenir politique, économique, socio-culturel
et éducatif peuvent encore espérer les
togolais avec le RPT?
Si le RPT, cache-sexe en fait des FAT, peut produire un avenir
digne de ce nom aux Togolais, ça se saurait depuis. De
1967 à 1969, on peut dire que Eyadèma avait peut-être
bien débuté, traînant l’assassinat
de S. Olympio sur la conscience qu’on a vite oublié.
Mais après son accident de Sarakawa en janvier 1974 on
a assisté à une métamorphose de l’homme
en démiurge doublé de théologien placé au
dessus de nos lois terrestres. Le 5 octobre 1990 et la conférence
nationale n’ont pas eu raison fondamentalement de cet état
de chose qui au contraire a empiré jusqu’à la
mort du dictateur en février 2005. La question que vous
posez est valable pour tous ces anciens partis uniques qui se
sont éternisés au pouvoir et se sont refusé à l’alternance
dans les urnes. Le Togo en offre un modèle assez pittoresque.
Le RPT n’a plus rien à prouver. Ceux qui ont cru
en l’étoile réformatrice du fils doivent
se mordre les doigts à commencer par l’Union européenne
qui, sous influence de la France chiraquienne, avait parié sur
lui. Vous dites chercheur: je cherche, et je ne vois dans ma
boule de cristal aucun signe d’espoir que le RPT pourrait émettre
alors qu’il est aux affaires depuis 1969, date officielle
de sa création. Je ne vois pas d’espoir qu’il
donnerait à l’immense majorité des Togolais.
En revanche la boule de cristal m’indique qu’il y
a beaucoup d’espoir pour une ultra minorité d’entre
eux, espoir qui se décline en espèces sonnantes
et trébuchantes. Il y en a qui font du 100 m plat, d’autres
du 110 m haie, d’autres encore du steeple ou du marathon
pour atteindre Lomé II, mais ils y arrivent à leur
rythme. Pour cette ultra minorité de quadra quatre-quatrés,
qui vient renouveler la classe des barons vieillissants et fatigués,
il y a de réel espoir. Mais les jeux olympiques abdominalistes
ne construisent pas un pays, sinon le Togo serait un pays hyperdéveloppé depuis
des lunes.
La revalorisation unilatérale du SMIG/SMAG par
le gouvernement togolais, est-elle une solution face à l’inflation, à la
baisse du pouvoir d’achat des populations, bref à la
vie chère si l’on sait que les prix des produits
de première nécessité ont connu une augmentation
de plus de 300%?
On a appris que le conseil des ministres a décidé unilatéralement
d’augmenter le 13 août dernier le SMIG/SMAG qui passerait à 28
000 frs CFA. L’ISTT (Ndlr: Intersyndicale des travailleurs
du Togo) proteste contre cette mesure non négociée
alors que selon son communiqué du 14 août, le «taux
de détérioration du pouvoir d’achat dans
notre pays serait largement au-delà de 30 000f» et
que ce SMIG/SMAG est «totalement inapproprié» (voir
www.etiame.com/etiame733.htm).
Le point de vue de l’ISTT
exprimé dans son communiqué me paraît de
simple bon sens. D’autant que dans un document révisé de
stratégie intérimaire de réduction de la
pauvreté au Togo en date 7 mars 2008, le gouvernement
reconnaît lui-même que 61, 70% de la population sont
pauvres. Et que les mieux lotis parmi elle vivent avec un revenu
mensuel compris entre 19 et 30 euros (soit en gros entre 12 470
et 19 680 frs CFA). Pendant ce temps, les inondations et la cherté de
la vie sont passées comme un cyclone sur le pays, rendant
ces chiffres plus qu’illusoires. Il faut dire que les salaires
au Togo sont les plus faibles de la sous-région, le SMIG/SMAG
n’ayant aucune signification dans la réalité.
Il est rarement appliqué dans la fonction publique ou
le secteur privé. Cela dit, on peut s’interroger
de savoir pourquoi l’ISTT n’organise-t-elle des mouvements
de grève sur la base de ces revendications aussi légitimes
qu’incontestables? Les grèves sont annoncées
avec fracas dans les médias et sont reportées toujours
avec aussi de fracas, et ceci se passait lorsque Octave Broohm
tenait son troupeau de syndiqués en laisse en attendant
d’être récompensé par une éventuelle
nomination dans un gouvernement. En cas de grève l’alliance
entre Atcha Titikpina et Octave Broohm serait mortifère
aux syndicats qui le savent très bien et se tiennent très
dociles.
Que faut-il aujourd’hui pour que le Togo puisse
se hisser au même rang que les pays émergents
de la sous-région tels que le Bénin, le Ghana,
le Mali etc.
Les pays limitrophes du Togo essaient bon an mal an de tirer
leur épingle du jeu. Ils sont confrontés à de
nombreux défis dépassant parfois les nôtres
comme le Mali, un pays enclavé. Notre pays a beaucoup
d’atouts rapportés à sa taille et à sa
démographie. Mais ces atouts sont devenus des gros galets
attachés au pied du pays qui le tirent au fond de l’océan.
Le problème du Togo reste et demeure un problème
de gouvernance politique avant d’être une affaire
de gestion économique, les deux se recoupant quelque
part. Tant que le Togo n’aura pas résolu ce problème
de gouvernance politique, les atouts dont il dispose seront autant
d’obstacles, et plus le temps passe ces obstacles risquent
d’atteindre la taille himalayenne. Et une alternance politique
ne garantit pas une résolution de ce problème de
gouvernance politique. Un parti autre que le RPT au pouvoir peut
reconduire exactement sinon en pire encore son mode de gestion
du pays dans tous les domaines, y compris les assassinats et
les emprisonnements politiques et bien sûr la corruption
et le népotisme. Le mode de fonctionnement du leader de
l’UFC, tout à son contentement de soi et dans la
béatitude, à l’apposé du démocrate
attendu, ne rassure pas du tout à cet égard.
2010, c’est dans quelques mois et différents
candidats sont déjà en lice. Ces candidats ont-ils
une réelle chance de battre Faure Gnassingbé et
d’imposer au Rpt le résultat des urnes?
Eh oui 2010 c’est dans quelques mois effectivement, c’est
la porte du temps d’à côté. Des candidats
déclarés émergent Kofi Yamgnane et Gilchrist
Olympio, ainsi que d’autres moins connus. Tous les deux
doivent résoudre le problème de la clause résidentielle
qui pour le moment les élimine à moins d’y
trouver une solution politique. Des deux Kofi Yamgnane me paraît,
si les conditions d’éligibilité sont remplies,
plus en mesure d’imposer sa victoire électorale
au RPT mais surtout aux FAT, le pivot central autour duquel gravite
le système politique. Kofi Yamgnane me paraît une
figure plus rassurante que Gilchrist Olympio, psychorigide qui
ne sait pas ou plus ce qu’il veut depuis son envoûtement
par Faure à Abuja le 25 avril 2005 avec la complicité active
du président nigérian Olusegun Obasanja. Gilchrist
Olympio n’a pas su convertir en action politique, en stratégie
politique l’engouement populaire indéniable qui
existe autour de sa personne. C’est en cela que se trouvent
la faiblesse et le paradoxe de l’opposition togolaise.
D’élection en élection il reconduit la même
stratégie de l’échec, parce qu’il se
sait incontournable, abrité derrière le paratonnerre
de sa popularité qui dessert la lutte politique contre
le pouvoir en place. Gilchrist Olympio qui n’a jamais songé à soutenir
une candidature autre que la sienne ou celle d’un membre
de son parti qu’il impose de façon antidémocratique
(et qu’il faut soutenir pour ne faire le jeu du RPT) devra
se résoudre, s’il a un sens politique, à appeler à soutenir
cette fois-ci un candidat non issu des rangs de son parti. Comme
je doute que les choses se passent ainsi, c’est la raison
pour laquelle Faure peut dormir tranquillement, car son allié objectif
pour 2010 s’appelant bel et bien Gilchrist Olympio, pas
l’UFC en tant que telle. Si la candidature de Gilchrist
Olympio est invalidée, il imposera contre l’avis
de son parti, comme il a l’habitude de le faire, son deuxième
conseiller Me Georges Latevi Lawson, un ancien baron erpétiste
de l’ombre, qui compte environ 70 piges au compteur, qui
s’est découvert la vocation d’opposant à la
conférence nationale comme beaucoup de Togolais. Je pense
qu’il faut combattre dès à présent
la devise cynique de Gilchrist Olympio qui est «Pour toute
présidentielle, c’est Faure ou moi et personne d’autre».
Dans une récente sortie, vous avez proposé la
carte Boko-Yamgnane. Pourquoi? Avec ces deux compatriotes,
le résultat des urnes ne peut-il pas être aussi
tronqué? L’armée ne jouera-t-elle toujours
pas la carte de la confiscation ou de la destruction des urnes
pour proclamer la victoire de Faure Gnassingbé?
Non, ce n’est pas exactement ce que j’ai écrit.
La question du profil du prochain président du Togo m’avait été posée
et j’ai répondu que François Boko et Kofi
Yamgnane correspondent au profil que j’ai tenté de
dessiner. Mais mes compatriotes ont compris que je proposais
un ticket Boko/Yamgnane. A la vérité je préfère
les voir briguer la magistrature suprême plutôt que
Gilchrist Olympio. Sans aller trop dans les détails, l’un
et l’autre étant du Nord et surtout François
Boko étant militaire kabyè, rassureraient les FAT
qui, hélas, ne sont pas une armée républicaine
composée à majorité du Nord. Il faut gérer
cette donne militaire fondamentale en mettant ses éléments
en confiance, ce que Gilchrist Olympio n’est pas en mesure
de faire ou ne saisit pas la pertinence de cette mise en confiance.
Il y a ensuite la Françafrique: elle est moins pesante
actuellement que sous Chirac, mais elle est présente avec
ses réseaux et ses lobbies. Cela ne veut pas dire qu’il
faut brader les intérêts supérieurs de notre
pays à quelques puissances ou pays étrangers. Enfin,
il y a les alliances à tisser au plan interne avec des
combinatoires diverses. Il y a des partis et des leaders crédibles
(ils ne sont pas tous corrompus heureusement) avec lesquels il
convient de négocier des accords électoraux et
des accords de gouvernement en bonne et due forme. Un habile
politicien ne doit pas négliger ces trois dimensions majeures
de la problématique. Il y a de quoi être effaré quand
on entend Gilchrist Olympio déclarer lors de la dernière
campagne des législatives que si son parti gagne, il gouvernera
tout seul. Il n’y a plus grosse stupidité proférée
pendant ces législatives! L’UFC seule au gouvernement,
c’est faire l’unanimité des autres partis
et structures sociales contre elle qui n’est pas en mesure
de sortir seul le Togo de la crise. Il s’agit de rassurer,
de donner confiance et des garantis aux uns et autres, et en
politique cela compte énormément. Je pense qu’une
fois ce travail de mise en confiance effectué, les trois
quarts des élections de 2010 sont joués à mon
avis, le RPT et son noyau central les FAT ne pouvant que déposer
les armes à l’issue du scrutin. C’est facile à dire
qu’à faire, mais la politique c’est prendre
aussi des risques.
On sait Boko ancien commandant dans l’armée
togolaise. On a également apprécié son
acte héroïque d’avril 2005. On voit à travers
ses sorties politiques, l’enthousiasme et les commentaires
que l’homme suscite. Sa candidature peut-elle constituer
une alternative crédible face au Rpt et diviser l’armée
sur laquelle repose le pouvoir des Gnassingbé?
Oui, certainement. Il correspond au profil d’homme d’Etat
que j’aimerais voir à la tête de mon pays
d’origine. S’il se présentait je voterais
pour lui sans état d’âme, mais j’ai
pas de droit de vote au Togo, n’étant Togolais que
de coeur. François Boko est un homme à mon avis
détribalisé (en tout nettement plus que Gilchrist
Olympio!) qui a une vision d’avenir, une capacité d’analyse
et de lecture de l’actualité que je partage. Ses
prises de position m’intéressent. Les Togolais avant
de se lancer dans le grand débat de la démocratie
doivent résoudre
des problèmes politiques très prosaïques que
les autres pays qui les environnent ont plus ou moins résolus.
Ignorer ces problèmes prosaïques c’est faire
preuve d’immaturité politique. Ce n’est pas
au bord du marigot qu’il faut trouver la solution pour
le traverser, c’est avant, bien avant qu’il faut
y penser, surtout quand on sait que le marigot est peuplé de
crocodiles, de requins et d’anacondas.
Est-il possible en 2010 que les différents partis
politiques de l’opposition s’unissent autour d’une
seule candidature pour mener un front commun face au camp Rpt?
Non, il ne faut pas rêver d’une énième
alliance entre l’UFC, le CAR, la CDPA et les autres comme
ils savent le faire à la veille de chaque élection.
Personne de sensé ne croirait plus à ces attrape-nigauds
qui durent le temps d’une échéance électorale.
En revanche compte tenu de sa position dominante au sein de l’opposition
et sa place à l’Assemblée nationale, il revient à l’UFC
d’entamer des démarches d’approche auprès
d’autres partis moins visibles sur la scène politique,
auprès des leaders d’opinion et d’associations
afin de créer autour d’elle une dynamique de conquête
du pouvoir. L’UFC doit créer des ponts entre les
différentes composantes politiques de la scène
politique tout en laissant la porte ouverte au CAR, à la
CDPA et autres. Cette dynamique de recomposition du paysage politique
est nécessaire dans une stratégie de conquête
du pouvoir. Il s’agit de construire une large alliance électorale
et un programme de gouvernement qui isoleraient le RPT qui n’a
pas l’adhésion de l’opinion. Malheureusement
Gilchrist Olympio n’est pas capable d’une telle démarche,
obsédé à phagocyter uniquement les partis
alliés parce que le sien est le plus populaire, obsédé à occuper
seul l’espace politique avec le RPT, obsédé à détruire
les autres structures qui essaient d’organiser à leur
manière cet espace. Autrement dit pour Gilchrist Olympio
l’hégémonie de son parti est une fin en soi,
il n’a pas besoin des autres qui sont sommés de
venir se fondre dans son parti. «La maison d’ablodé est
immense et il y a de la place pour tout le monde» aime
t-il répéter, se comportant ainsi comme le RPT.
C’est pourquoi des individus comme Djovi Gally sont les
bienvenus à l’UFC qui sont vite cooptés au
sein de ses structures dirigeantes, sans qu’on sache le
profit politique que cette cooptation apporte au parti. C’est
pourquoi aussi le congrès de l’UFC sur lequel il
y a tant à dire rappelle éminemment ceux du RPT
dont il n’a été qu’un piètre
copier-coller, bref un congrès sans intérêt
qui n’a pas tracé les lignes forces de l’avenir.
En tout cas on ne décèle dans ce congrès
pas une once de stratégie pour une victoire en 2010 et
surtout une stratégie de revendication si elle venait à lui être
confisquée par le pouvoir. Pour moi est un non événement
sur toutes les lignes ce congrès préparé dans
la hâte sans perspectives aucunes pour satisfaire uniquement
l’ego de son président qui se contente avec une
incroyable satisfaction d’être un stakhanovitch des
défaites électorales.
Sur un plan stratégique, la France, la Libye,
le Burkina-Faso, le Nigéria, sont-ils prêts à lâcher
les Gnassingbé au pouvoir au Togo actuellement? Si
oui en contrepartie de quoi? Si non pourquoi tiennent-ils tant à ce
petit pays?
Si on est attaché aux principes de souveraineté que
les pouvoirs africains aiment tant agiter à la face du
monde ils les arrangent, on ne doit pas se préoccuper
du soutien de ces pays à Faure. Mais c’est vrai
que ces soutiens, héritage du père, sont tels qu’ils
sont devenus préoccupants, qu’ils s’ingèrent
dans des domaines régaliens du peuple, seul habilité à choisir
ses dirigeants. Les présidentielles d’avril 2005
en sont une illustration. Eyadèma de son vivant a rendu
de nombreux et immenses services interlopes et inavoués à des
pairs au point que ceux-ci se croient par une sorte de fidélité mal
comprise être dans l’obligation de réciprocité morale
et politique à l’égard de ses enfants. Le
syndicat des chefs d’Etat fonctionne à merveille
et il n’a pas été inutile dans la captation
du pouvoir par Faure. En fait si un nouveau pouvoir venait à s’installer
au Togo, il n’est pas du tout lié à ces soutiens
qui ne relèvent d’aucune convention bilatérale,
il doit avoir des coudées franchement franches dans les
relations internationales. Le Togo n’a aucune contrepartie à donner à qui
que ce soit et à quoi que ce soit dans ses relations avec
des pays tiers. Parce que le Togo est un petit pays dont Eyadèma
voulait faire un géant diplomatique, le centre de l’Afrique
du moins de la sous-région, il a bradé la souveraineté nationale
même à des pays encore plus pauvres que le Togo,
l’essentiel étant que ceux-ci soutiennent sa diplomatie
clientéliste sur le continent. Un nouveau pouvoir doit
réviser toutes ces pratiques dans une approche de responsabilité politique
et ayant à cœur les intérêts majeurs
du pays.
Quel rôle doit jouer la diaspora, au-delà de
ses nombreuses déclarations sur les sites Internet et
des nombreuses propositions sans suite qu’elle fait pour
influer sur un changement politique et démocratique
au Togo?
On dit que la diaspora constitue la sixième région
démographique du Togo et la première en termes
de capacité financière. Seulement ces atouts ne
se traduisent pas en influence politique. Parce qu’il lui
manque une organisation adéquate pour faire du lobbying
politique, exiger le droit de vote, peser sur certaines décisions
nationales, etc. En revanche elle est mise à contribution
en cas de coups durs. Aussi longtemps que la diaspora togolaise
restera dans cet état d’inorganisation, avec des
chapelles concurrentes, elle restera un nabot politique. Trop
de sigles ronflants créés à coup de trompette
sans lendemain, surtout quand le créateur s’en est
servie pour négocier un strapontin à Lomé II.
Nous savons tous les maux qui rongent notre diaspora, mais nous
connaissons aussi les remèdes. Cependant nous aimons nous
contenter de la situation par habitude, par routine, par accommodation
qui nous rassure les uns les autres. Bousculer l’habitude,
c’est ouvrir la boîte à Pandore, c’est
frayer le chemin aux incertitudes non maîtrisées.
L’habitude est plus confortable que l’incertitude.
Il nous faut dans la diaspora faire notre révolution copernicienne
pour aller de l’avant et devenir un vecteur de mobilisation
ici pour pouvoir influencer là-bas au pays.
Que vous reste-t-il à dire M. Toulabor?
Pour terminer, je dirai qu’il faut faire en sorte qu’une
autre candidature, sérieuse et crédible, émerge
pour les présidentielles de 2010 dans l’opposition.
Gilchrist Olympio est la candidature la plus mauvaise que son
parti nous propose aujourd’hui, et je ne parle même
pas de l’inconnu Georges Latévi Lawson. Diable,
pourquoi au sein de l’UFC la candidature de son secrétaire
général Jean-Pierre Fabre n’est jamais avancée
comme alternative à Gilchrist Olympio? Il n’a pas
de problème particulier à régler avec sa
nationalité togolaise ni avec la clause résidentielle.
Parce que Gilchrist Olympio voit en lui un réel rival
suffit-il à l’écarter alors qu’il est
infiniment plus crédible et plus tacticien que son patron
frappé d’autisme. Il faudrait que le débat
soit ouvert sur la candidature UFC, que les langues vibrent dans
les bouches et ne soient pas ankylosées ou tétanisées
comme elles semblent actuellement, car 2010 est une échéance
importante et stratégique pour notre pays.
Je vous remercie infiniment. Akpé looo.
Propos recueillis par
Innocent Sossou pour Etiame.com et Liberté (journal
d'informations et d'analyses politiques et socio-économiques
paraissant trois fois par semaine à Lomé au Togo)
* Comi M. Toulabor
- Directeur de recherche au CEAN-Sciences Po Bordeaux
- Docteur en science politique de Sciences Po Paris
- Diplomé de l’INDT de Paris
- ancien élève du Petit Séminaire Saint-Pierre
Claver de Lomé
- ancien élève du Collège Saint-Joseph de
Lomé
- ancien rédacteur en chef de Politique africaine
- ancien directeur de Politique africaine
- ancien président de l’Association des chercheurs
de Politique africaine
- ancien boursier de la Fondation allemande Alexander Humboldt
- ancien président de Survie-Gironde
- ancien Togolais âgé de 54 ans
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