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Santé: Sida:
Le Prix Nobel de médecine 2008,
Luc Montagnier croit à un vaccin dans 4 ans
10 octobre 2008
Prix Nobel 2008 de médecine, le Pr Luc Montagnier, chercheur
français, s’ouvre sur les progrès envisagés
pour contrer le fléau.
Vous avez situé la mise en place d’un vaccin
contre le Sida dans les décennies à venir. Cette
réponse ne paraît pas très rassurante.
Que peut-on dire aujourd’hui, concernant la découverte
de ce vaccin?
Il faut bien distinguer le vaccin thérapeutique du vaccin
préventif. Pour le vaccin préventif, je ne peux
pas donner de date; ce n’est pas possible. Les essais qui
ont été faits par différents groupes, notamment
de grandes compagnies pharmaceutiques, ont échoué.
Donc il y a actuellement une réflexion des chercheurs
pour trouver de nouvelles solutions. Ma position personnelle
est qu’il faut d’abord commencer par un vaccin thérapeutique
avant de penser à un vaccin préventif.
Pourquoi?
Parce que c’est beaucoup plus facile à tester. Et
en plus, on peut obtenir des résultats dans un temps beaucoup
plus court.
A quand peut-on espérer la mise à disposition
de ce vaccin thérapeutique?
On peut parler de trois à quatre ans. C’est un délai
qui prend en compte les essais cliniques de phases 1 et 2. Bien
sûr, il y a la phase 3. Déjà à la
phase 2, on peut avoir des résultats qui font penser qu’il
est possible de lancer ce vaccin.
Aujourd’hui, à quelle phase sont les essais?
Pour l’instant, en ce qui me concerne, ce sont essentiellement
des essais pré-cliniques. Nous ne sommes pas encore passés à la
phase clinique. Donc c’est un projet d’au moins 3 à 4
ans.
Cela dit, pourquoi un vaccin thérapeutique ? C’est
pour éradiquer les infections.
Ndlr (lundi et mardi), on a beaucoup parlé du fait qu’il
y a des traitements, mais que ceux-ci sont lourds, toxiques parce
qu’on les donne tous les jours. Donc il y a des intolérances
qui apparaissent à long terme. En plus, on note également
la résistance du virus, et ces traitements coûtent
très cher, même s’ils sont donnés grâce
aux aides internationales. Donc le but, c’est de pouvoir
se passer un jour de ces traitements. Ainsi, on passe à une
stimulation immunitaire contre le virus, puisque la nature nous
montre qu’il y a des gens qui résistent non pas à l’infection,
mais aux effets de l’infection et de la maladie. Il y a
des gens qui sont infectés, mais qui ne sont pas malades,
un peu comme les chimpanzés qui sont infectés par
un virus proche, et qui ne sont jamais malades. Ce que la nature
fait, c’est l’assurance d’un repère.
Il faut d’abord commencer par la trithérapie. D’abord
pour pouvoir immuniser. Ça n’a pas de sens, commencer
par le vaccin dès le départ. Il faut d’abord
commencer par la trithérapie, et un jour, prendre le risque
de l’arrêter, de vacciner, et bien sûr, si
le vaccin ne marche pas, on peut toujours revenir à la
trithérapie.
Vous avez affirmé hier que bien que n’ayant
plus le vih dans leur sang, certaines personnes voient leur
système immunitaire rester défaillant. Qu’est-ce
qui explique cette situation?
Ces personnes sont toujours infectées. Cependant, même
si le virus a disparu du sang, il continue tout de même
de se cacher dans des organes, les tissus d’où il
peut encore repartir dès qu’on arrête le traitement.
C’est ce qu’on appelle le « réservoir » du
virus. Et, bien sûr, le but de la recherche, c’est
d’analyser ce réservoir et de trouver les moyens
d’un traitement, pour éliminer totalement le virus
ou en tout cas, le rendre moins nuisible pour la personne.
Vous avez parlé de renforcer le système immunitaire
par des suppléments nutritionnels...
Renforcer le système immunitaire, c’est lutter d’abord
contre le stress oxydant. Nous en avons parlé tout à l’heure,
(Ndlr: mardi matin.) Il s’agit d’un phénomène
biochimique qui se situe dans nos cellules, notre sang où il
y a des molécules qui vont rouiller notre ADN. Ils vont
faire des dommages considérables, s’il n’y
a pas une défense anti-oxydant. Comme défense anti-oxydant,
nous avons des enzymes, nous l’avons aussi dans notre alimentation.
Il y a des conséquences, c’est vrai, sur la nutrition.
Mais aussi, il faut pouvoir mesurer ce stress oxydant. Pour cela,
nous comptons installer des laboratoires, aussi en Afrique, pour
faire les mesures de cet oxydant, de façon à rétablir
l’équilibre et remonter le système immunitaire
qui est affaibli par cet oxydant.
Vous avez installé depuis douze ans environ,
un centre de recherche à Abidjan. Où en êtes-vous
avec la recherche à ce niveau?
Le Cirba que nous avons installé effectivement depuis
une douzaine d’années s’est beaucoup développé.
Des recherches et des essais cliniques sont faits dans l’espoir
de trouver des traitements complémentaires qui vont remonter
le système immunitaire des patients.
Quels résultats avez-vous obtenus?
Je ne peux pas dévoiler trop de choses. Les résultats
ne sont pas encore publiés.
Oui, mais sont-ils encourageants? Oui ils le sont.
Les tradithérapeutes africains auraient la capacité de
maintenir certaines personnes infectées en bonne santé.
Qu’en pensez-vous ? Et quelle collaboration envisagez-vous
avec ces praticiens?
Je pense qu’il faut être ouvert. Puisqu’il
y a l’expérience de l’homme qui date de plusieurs
siècles. En Afrique, il y a énormément de
plantes qui peuvent avoir des effets anti-oxydants ou anti-viraux.
Donc je suis ouvert, mais je pense que ces produits doivent suivre
les mêmes règles que les médicaments. C'est-à-dire
que le produit soit bien défini, que la personne qui le
fabrique donne sa composition, bien sûr qu’il soit
protégé pour une question de confidentialité;
et qu’on fasse donc des essais cliniques afin de connaître
sa toxicité et son efficacité. C’est très
long et ça coûte cher, mais c’est la seule
manière de valider ces préparations.
Vous avez affirmé que la recherche se fait au
Nord et les malades sont en Afrique. Qu’est-ce qui explique
aujourd’hui le fait que ce continent soit celui où la
situation reste complexe, et que le nombre de malades augmente
plutôt que de baisser?
Il y a des conditions sociales telles que la pauvreté et
le manque d’hygiène qui favorisent la transmission
du virus. Mais, je pense qu’il y a aussi des facteurs biologiques
qui augmentent la transmission du virus, notamment chez les femmes.
La majorité des personnes infectées en Afrique
sont des femmes. Il y a probablement des co-infections. Toute
co-infection va favoriser le virus. D’ailleurs, dans des
essais de certains vaccins américains, on a utilisé un
virus vecteur. Il y a eu une infection. Mais il a augmenté l’infection
au virus du Sida chez les personnes vaccinées. Faisons
donc très attention. En Afrique, je crois qu’on
pouvait diminuer aussi la transmission par l’éducation
génitale, l’hygiène sexuelle et génitale,
l’alimentation plus riche en anti-oxydant, en traitant
toutes les co-infections. Je crois qu’avec ces trois mesures
qui ne sont pas spectaculaires, mais qui sont moins coûteuses,
on pourrait diminuer la transmission du virus, en attendant un
vaccin.
La confidentialité et l’éthique,
ces questions complexes, ne sont-elles pas des freins à tous
ces efforts déployés en termes de recherche et
de traitement?
Peut-être. Mais il faut quand même respecter les
règles de protection de l’individu. C’est
clair qu’on a besoin de dépister plusieurs personnes,
justement pour responsabiliser les gens. Quelqu’un qui
se sait infecté ne se comporte pas de la même façon
que celui qui ne le sait pas. En plus, il a accès aux
traitements.
Justement, en Afrique, c’est l’un des problèmes.
Certaines personnes se savent malades, mais la question de
la confidentialité fait que leurs conjoints à la
maison ne sont pas informés?
Je le sais. Cela pose des problèmes dans leur famille,
dans leur travail. La seule solution, qui est à long terme,
c’est de démystifier le Sida ; le considérer
comme toute autre maladie afin qu’il ne soit plus un sujet
de discrimination. Et que le dépistage soit systématiquement
accompagné d’un suivi, d’une prise en charge,
d’un traitement. Même si ce n’est pas pour
tout de suite, les traitements chimiques sont très efficaces,
mais très lourds. Ils sont toxiques parfois. Il faut donc
trouver des traitements intermédiaires. Et là peut-être,
les traitements par les plantes africaines peuvent avoir leur
place.
Qu’est-ce que la conférence d’Abidjan
a préconisé au-delà du Cirba? Qu’est-ce
que la recherche entend faire sur le continent africain de
façon spécifique pour les années qui viennent?
Je ne peux pas parler pour tous. Mais je pense qu’il y
a une recherche vivante. Cette réunion rassemble des scientifiques,
des chercheurs, des médecins de toute la région,
non seulement de l’Afrique de l’ouest mais de l’Afrique
centrale également. Il y aura, je pense, une conférence
plus grande à Dakar, au mois de décembre. Donc
la recherche n’est pas seulement qu’au Nord. Il y
a aussi de la recherche au Sud. Les souches virales ne sont pas
les mêmes. Au Sud se font des recherches adaptées à ces
souches virales, et adaptées aux problèmes qui
se posent à l’Afrique. Car les pays africains sont
des pays où les taux de prévalence du virus sont
très élevés. Alors qu’au Nord, on
a actuellement 0,1, voire 0,2 % au Sud, et particulièrement
en Côte d’Ivoire, c’est presque 5 %. L’attitude
de la recherche mais aussi des pouvoirs politiques est aussi
déterminante.
Cela fait maintenant 25 ans que vous avez commencé la
recherche. Aujourd’hui vous êtes Prix Nobel au
moment où vous êtes hors de la France, précisément
en terre ivoirienne. Quel est votre sentiment?
Je trouve symbolique le fait que j’apprenne cette récompense
en terre ivoirienne, en plein travail. Je suis content, sachant
quand même qu’on a tellement de choses à faire
ici qu’on devrait être satisfait.
Des voix s’élèvent au sein de vos confrères
qui estiment que ce résultat est le travail de toute une équipe,
mais que vous en tirez seuls profits, votre consoeur et vous
?
Oui, le Prix Nobel, c’est régulièrement
trois personnes. On ne peut pas satisfaire tout le monde. Je
regrette effectivement car il y a d’autres personnes de
l’équipe qui auraient pu le recevoir, et puis nos
collègues américains aussi.
Interview réalisée par Josette Barry et Marcelline
Gneproust
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