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Classement mondial de la liberté de
la presse 2008:
Dans le monde de l'après-11 septembre,
seule la paix protège les libertés
23 octobre 2008
Les démocraties engagées dans des conflits hors
de leur territoire, comme les Etats-Unis ou Israël, perdent
chaque année davantage de places; plusieurs pays émergents,
notamment d'Afrique ou des Caraïbes, garantissent de mieux
en mieux la liberté des médias.
Ce n'est pas la prospérité économique,
mais la paix qui garantit la liberté de la presse. Tel
est l'enseignement principal du classement mondial de la liberté de
la presse, établi comme chaque année par Reporters
sans frontières, et dont l'édition 2008 est rendue
publique le 22 octobre. L'autre conclusion tirée de cette
liste, où l'on trouve une nouvelle fois en dernière
place le "trio infernal" Turkménistan (171e),
Corée du Nord (172e), Erythrée (173e), est que
le comportement de la communauté internationale envers
des régimes autoritaires comme Cuba (169e) ou la Chine
(167e) n'est pas assez efficace pour donner des résultats.
"Le monde de l'après-11 septembre est désormais
clairement dessiné. Les grandes démocraties sont
déstabilisées et placées sur la défensive,
grignotant peu à peu l'espace des libertés. Les
dictatures les plus puissantes économiquement revendiquent
leur autoritarisme avec arrogance, profitant des divisions de
la communauté internationale et des ravages des guerres
menées au nom de la lutte contre le terrorisme. Les tabous
religieux ou politiques s'imposent chaque année davantage à des
pays qui avançaient auparavant sur la voie de la liberté",
a déclaré Reporters sans frontières.
"Dans ce contexte, le musellement général à l'oeuvre
dans les pays fermés au monde, dirigés par les
pires prédateurs de la liberté de la presse, continue
dans une absolue impunité, à mesure que les organisations
internationales, comme l'ONU, perdent toute autorité sur
leurs membres. Cette dérive mondiale donne d'autant plus
de relief aux petits pays économiquement faibles, qui
garantissent malgré tout à leur population le droit
de n'être pas du même avis que le gouvernement et
de le dire publiquement", a ajouté l'organisation.
Guerre et paix
La liste établie pour la période allant du 1er
septembre 2007 au 1er septembre 2008 met non seulement en évidence
la place prééminente occupée par les pays
européens (les 20 premières places sont tenues
par les pays de l'espace européen, à l'exception
de la Nouvelle-Zélande et du Canada), mais également
la position très honorable de certains pays d'Amérique
centrale et des Caraïbes. En effet, en 21e et 22e positions,
la Jamaïque et le Costa Rica côtoient la Hongrie (23e), à quelques
positions devant le Surinam (26e) ou Trinidad et Tobago (27e).
Ces petits pays caribéens se classent même bien
mieux que la France (35e), qui recule encore cette année
en perdant quatre places, ou que l'Espagne (36e) et l'Italie
(44e), deux pays toujours plombés par la violence mafieuse
ou politique. Selon les critères retenus pour ce classement,
il ne manque qu'un point à la Namibie (23e), un grand
pays pacifié d'Afrique australe, qui se classe cette année
en tête des pays africains devant le Ghana (31e), pour
entrer dans le peloton des vingt pays les mieux classés.
Le point commun des pays du peloton de tête, aux disparités économiques
immenses (le ratio entre le PIB par habitant de l'Islande et
celui de la Jamaïque est de 1 à 10), est d'être
gouverné par un système démocratique parlementaire.
Et, surtout, de n'être pas engagés dans une guerre.
Or, tel n'est pas le cas pour les Etats-Unis (36e sur le territoire
américain, 119e hors territoire américain), Israël
(46e sur le territoire israélien, 149e hors territoire
israélien), où, pour la première fois depuis
2003, un journaliste palestinien a été tué par
des tirs de l'armée. La reprise de la lutte armée
a affecté également la Géorgie (120e) ou
le Niger, qui chute lourdement (de la 95e place en 2007 à la
130e en 2008). Ces pays, pourtant dotés d'un système
politique démocratique, sont engagés dans des conflits
de "basse" ou de "haute intensité".
Ils ont, de ce fait, exposé au danger des combats, ou
livré à la répression, les proies faciles
que sont les journalistes. La récente libération
provisoire de Moussa Kaka, correspondant de RFI et de Reporters
sans frontières à Niamey, après 384 jours
de prison, ou de Sami Al-Haj, libéré de l'enfer
de Guantanamo après six ans de détention, est venu
rappeler que les guerres broient les vies mais aussi, le plus
souvent, les libertés.
Sous le feu de belligérants ou d'un Etat omniprésent
Faute d'avoir apporté une solution à leurs graves
problèmes politiques, les pays engagés dans des
conflits d'une grande violence, comme l'Irak (158e), le Pakistan
(152e), l'Afghanistan (156e) ou la Somalie (153e), restent des "zones
noires" de la presse. Assassinats, kidnappings, arrestations
arbitraires et menaces de mort sont le lot quotidien de journalistes
qui, en plus d'être pris sous le feu des belligérants,
sont souvent accusés d'être partisans. Toutes les
excuses sont bonnes pour se débarrasser des "gêneurs" ou
des "espions", comme cela a été le cas
dans les Territoires palestiniens (163e), notamment à Gaza,
où la situation s'est nettement détériorée
avec la prise du pouvoir par le Hamas. Dans le même temps,
au Sri Lanka (165e), où le gouvernement est pourtant élu,
la presse est confrontée à une violence trop souvent
organisée par l'Etat.
Pour l'essentiel, les pays qui ferment la marche sont des dictatures
plus ou moins déguisées, où des dissidents
ou des journalistes réformateurs parviennent à fissurer
le carcan dans lequel on les contraint à vivre. L'année
olympique en Chine (167e) a, certes, été celle
de l'incarcération de Hu Jia et de nombreux autres dissidents
ou journalistes, mais également l'occasion de donner quelques
arguments supplémentaires à ces médias libéraux
qui s'efforcent, peu à peu, de s'affranchir du contrôle
policier imposé aux citoyens de la nouvelle puissance
asiatique. Etre journaliste à Pékin ou à Shangai,
mais aussi en Iran (166e), en Ouzbékistan (162e) ou au
Zimbabwe (151e), reste un exercice à hauts risques, source
de nombreuses frustrations et d'un harcèlement judiciaire
permanent. Depuis de nombreuses années, dans cette Birmanie
(170e) que dirige une junte xénophobe et inflexible, les
journalistes et intellectuels, même étrangers, sont
vus comme des ennemis de la junte au pouvoir, et en payent le
prix.
Les "enfers immobiles"
Dans la Tunisie de Zine el-Abidine Ben Ali (143e), la Libye de
Mouammar Kadhafi (160e), le Bélarus d'Alexandre Loukachenko
(154e), la Syrie de Bachar el-Assad (159e) ou la Guinée équatoriale
de Teodoro Obiang Nguema (156e), l'omniprésence du portrait
du chef de l'Etat dans les rues et à la une des journaux
devrait suffire à convaincre les sceptiques sur l'absence
de liberté de la presse. D'autres dictatures ne pratiquent
pas le culte de la personnalité, mais l'étouffoir
reste le même. Ainsi, au Laos (164e) ou en Arabie saoudite
(161e), rien n'est possible, si ce n'est dans la ligne des
autorités.
Enfin, la Corée du Nord et le Turkménistan restent
ces "enfers immobiles" où la population est
maintenue coupée du monde, sous le poids d'une propagande
d'un autre âge. Tandis qu'en Erythrée (173e), qui
ferme la marche pour la deuxième année consécutive,
le président Issaias Afeworki et son petit clan de nationalistes
paranoïaques continuent de gérer le plus jeune pays
d'Afrique comme un immense bagne à ciel ouvert.
La communauté internationale, notamment l'Union européenne,
répète à l'envi que la seule solution reste "le
dialogue". Mais sans grand succès, manifestement,
tant que les gouvernements les plus autoritaires pourront toujours
ignorer les récriminations, sans risquer autre chose que
le mécontentement sans conséquences de quelques
diplomates.
Dangers de la corruption et des haines politiques
L'autre maladie qui ronge les démocraties et leur fait
perdre du terrain dans ce classement est la corruption. Le mauvais
exemple de la Bulgarie (59e), toujours lanterne rouge de l'Europe,
rappelle que le suffrage universel, le pluralisme des médias
et quelques garanties constitutionnelles ne sont pas des critères
suffisants pour parler valablement de liberté de la presse.
Encore faut-il que le climat soit favorable à la circulation
de l'information et à l'expression des opinions. Les tensions
sociales et politiques au Pérou (108e) ou au Kenya (97e),
la politisation des médias, comme à Madagascar
(94e) ou en Bolivie (115e), ou encore les violences dont sont
victimes les journalistes d'investigation au Brésil (82e),
sont l'illustration de ce poison qui gangrène les démocraties émergentes.
Et le fait que ceux qui , dans une totale impunité, enfreignent
la loi pour s'enrichir, et punissent les journalistes "trop
curieux", est un fléau qui maintient plusieurs "grands
pays" à des positions honteuses (le Nigeria est 131e,
le Mexique, 140e, l'Inde 118e).
Et puis certains de ces prétendus "grands pays" se
comportent délibérément de manière
brutale, injuste ou simplement inquiétante. A l'instar
du Venezuela (113e), où la personnalité et les
oukazes du président Hugo Chavez sont parfois écrasants,
la Russie du duo Poutine-Medvedev (141e) exige un contrôle
strict des médias publics et d'opposition. Comme Anna
Politkovskaïa, chaque année des journalistes tombent
sous les balles "d'inconnus" souvent proches des services
de sécurité dirigés par le Kremlin.
Résistance des tabous
Dans le "ventre mou" du classement se trouvent également
des pays hésitant entre répression et libéralisation,
où les tabous restent inviolables. Ainsi, au Gabon (110e),
au Cameroun (129e), au Maroc (122e), à Oman (123e), au
Cambodge (126e), en Jordanie (128e) ou en Malaisie (132e), par
exemple, évoquer la personne présidentielle ou
royale, son entourage et ses éventuelles turpitudes sont
des interdits absolus. Des législations liberticides au
Sénégal (86e) ou en Algérie (121e) envoient
régulièrement des journalistes en prison, en violation
des standards démocratiques prônés par l'ONU.
La répression de l'Internet est également l'un
des révélateurs de ces tabous tenaces. En Egypte
(146e), des manifestations initiées sur Internet ont agité la
capitale et inquiété le gouvernement, qui considère
aujourd'hui chaque internaute comme un danger potentiel pour le
pays. L'usage du filtrage est chaque année plus important
et les Etats les plus répressifs n'hésitent pas à emprisonner
les blogueurs. Si la Chine reste première au palmarès
des "trous noirs du Web", déployant des moyens
techniques considérables pour contrôler les internautes,
la Syrie (159e) est devenue championne régionale de la
cyber-répression. La surveillance y est tellement poussée
qu'après la moindre publication critique, l'arrestation
n'est qu'une question de temps.
Seuls quelques rares pays ont connu des avancées. Ainsi
le Liban (66e) retrouve-t-il une place logique après la
fin des attentats ayant visé des journalistes influents
ces dernières années, tandis qu'Haïti (73e)
poursuit sa lente remontée, de même que l'Argentine
(68e) et les Maldives (104e). En revanche, la transition démocratique
en Mauritanie (105e) s'est enrayée, empêchant le
pays de poursuivre sa progression. Tandis qu'au Tchad (133e)
et au Soudan (135e), les maigres acquis de ces dernières
années ont été balayés par l'instauration,
du jour au lendemain, de la censure.
Zoom sur... l'Afrique
Certains chefs d'Etat et de gouvernement africains ont compris
quel bénéfice leur pays pouvait tirer de la liberté de
la presse. D'autres se sont, cette année encore, comportés
comme des despotes. Les nations les mieux classées sur
le continent restent peu ou prou les mêmes, avec la Namibie
(23e), le Mali (31e), le Cap Vert (36e) et Maurice (47e) comptant
parmi les cinquante pays les plus respecteux de la liberté des
médias. Quelques pays durement éprouvés
par des années de guerre ou de dictature sortent également
des profondeurs où la violence les avait plongés, à l'instar
du Liberia (51e), où la brutalité de certains
policiers est toujours déplorable, ou du Togo (53e),
qui se maintient dans des normes démocratiques acceptables.
Dans les démocraties que sont le Botswana (66e) ou le
Bénin (70e), le climat est régulièrement
détérioré entre le gouvernement et la presse,
ne permettant pas à ces pays de gagner les places qu'ils
mériteraient, eu égard à la situation politique
générale.
En revanche, le Sénégal (86e) perd une nouvelle
fois des places dans le classement, étant donné l'obstination
du gouvernement à ne pas vouloir réformer sa loi
sur la presse et le comportement parfois outrancier d'une partie
des journaux de Dakar. Des journalistes sénégalais
ont, cette année encore, connu la prison. La mauvaise
surprise est également venue de Mauritanie (105e), où les
réformes législatives n'ont manifestement pas été suffisantes
et la culture politique toujours marquée par les pratiques
de l'Etat policier de l'ancien président Ould Taya.
Car le tout n'est pas d'avoir une presse diverse et souvent
insolente, encore faut-il le tolérer sauf faire appel
aux forces de l'ordre ou à une justice influençable.
Tel est le cas en République centrafricaine (85e), au
Burundi (94e) ou en Guinée (99e), où la moindre
déstabilisation politique envoie des journalistes en prison
ou, au moins, au commissariat.
Les points noirs de l'année 2008 en Afrique sont le Kenya
(97e), qui a perdu 19 places après les violences post-électorales,
et surtout le Niger (130e), qui a perdu 41 places après
une année très éprouvante pour les journalistes
de Niamey et d'ailleurs. La rébellion touarègue
du Nord est manifestement devenue un tabou absolu pour le gouvernement
nigérien, d'autant plus à l'approche de l'élection
présidentielle de 2009.
Les pays africains occupant le bas du classement sont toujours
les mêmes, illustrés par la Gambie (137e), la République
démocratique du Congo (148e) ou le Zimbabwe (151e), où le
journalisme indépendant requiert du courage, de la ténacité et
une grande tolérance à la violence et l'injustice.
Enfin, si la situation de l'information en Guinée équatoriale
(156e) peut se résumer aux affiches géantes à la
gloire du président Teodoro Obiang Nguema qui parsèment
le "Koweït de l'Afrique", le pays le plus martyrisé sur
le continent est, cette année encore, l'Erythrée
(173e, dernière du classement). Le chef de l'Etat, Issaias
Afeworki, n'a pas renoncé au choix délibéré de
la cruauté à l'encontre des très nombreux
journalistes détenus au secret depuis 2001, ni au despotisme
pour gouverner un pays qui se vide de sa population.
Reporter sans frontières
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