Elu 44è président des Etats-Unis:
Portrait du jeune président
Noir, Barack Obama
07-Nov-2008 9:13 AM
Par tempérament autant que par habileté politique,
le président élu recherche le compromis. Fort de
ses origines multiculturelles, il se veut l’homme d’un
nouveau consensus pour ressusciter le rêve américain
C’était le 18 mars, à Philadelphie, dans
un discours majeur sur la question raciale. En quelques mots,
Barack Obama résumait son histoire. «Je suis
le fils d’un homme noir du Kenya et d’une femme blanche
du Kansas. J’ai été élevé en
partie par un grand-père blanc qui, après avoir
survécu à la Grande Dépression, servit sous
les ordres de Patton durant la Seconde Guerre mondiale, et par
une grand-mère blanche qui travaillait sur une chaîne
de montage de bombardiers à Fort Leavenworth pendant qu’il
combattait outre-mer.»
«J’ai étudié dans certaines des
meilleures écoles d’Amérique, vécu
dans un des pays les plus pauvres du monde, disait-il. Je
suis marié à une Américaine noire qui
a en elle du sang d’esclave et du sang de propriétaire
d’esclaves – un héritage que nous transmettons à nos
deux filles adorées. J’ai des frères, des
sœurs, des nièces, des neveux, des oncles et des
cousins de toutes races et de toutes couleurs de peau, dispersés
sur trois continents, et jusqu’à mon dernier jour
je n’oublierai jamais que mon histoire n’aurait été possible
dans aucun autre pays du monde.»
Sept mois et quelques jours plus tard, sa victoire représente
l’aboutissement d’une trajectoire exceptionnelle,
de son enfance chaotique entre l’Indonésie et Hawaï,
jusqu’à son enracinement à Chicago. Barack
Obama, 47 ans, a toujours été conscient du lien
quasi génétique existant entre son itinéraire
personnel et celui de son pays.
Le fils ne reverra son père qu’une seule
fois, à l’âge de 10 ans
Africain, Américain, Asiatique, Blanc et Noir, il a transformé son
hybridité culturelle en atout politique, persuadé que
la nation pouvait reconnaître en lui la nouvelle incarnation
du rêve américain, quarante-quatre ans après
la signature par Lyndon Johnson de la loi sur les droits civiques.
Barack Obama est né en 1961, un an après la vague
de sit-in et de marches non violentes des étudiants américains
contre la ségrégation. Sa mère, Ann Dunham, étudiante à l’université d’Hawaï,
avait rencontré Barack Obama senior, un étudiant
africain, originaire du Kenya.
Deux ans plus tard, il les abandonnera pour aller faire un doctorat
d’économie à Harvard, avant de repartir en
Afrique. Le fils ne reverra son père qu’une seule
fois, à l’âge de 10 ans, et il apprendra sa
mort, une dizaine d’années plus tard, par un coup
de téléphone d’une tante au Kenya.
Barack Obama vit à Djakarta, entre 6 et 10 ans, après
le remariage de sa mère avec un ingénieur indonésien.
Incapable de lui payer des études à l’école
internationale et inquiète de l’éducation
qu’il reçoit dans les écoles locales, sa
mère l’envoie à Honolulu chez ses grands-parents
qui lui trouvent une bourse pour la Punahou Academy, la meilleure école
privée d’Hawaï.
«Black» malgré lui
Pour Barack Obama, c’est le temps des états d’âme
solitaires et des crises identitaires. Entre sa passion obsessionnelle
du basket et ses sorties avec son grand-père, l’adolescent
navigue sans repères. «Black» malgré lui,
tiraillé entre les codes et les signes, il fait deux ans
de collège universitaire à Los Angeles, puis rejoint
l’université Columbia à New York où il
obtient un diplôme de sciences politiques.
Après un premier job à Manhattan, Barack Obama
débarque à Chicago en 1985, recruté sur
une petite annonce pour un emploi d’animateur social à Developing
Communities Project, une association de développement
social. Le jeune déraciné découvre South
Side, le quartier noir déshérité de Chicago,
et construit son identité afro-américaine.
L’expérience communautaire comble le vide laissé par
l’absence du père. Éloigné de la religion
par une mère agnostique et ses instincts sceptiques, Barack
Obama adhère à la Trinity United Church of Christ
du pasteur Jeremiah Wright, connu pour sa théologie de
la libération noire et afrocentrique.
En 1988, il part à la Harvard Law School dont il revient
diplômé magna cum laude en 1991. Au cours d’un
stage dans un cabinet d’avocats, il rencontre Michelle
Robinson, elle aussi juriste diplômée de Harvard.
Son mariage avec cette fille de contremaître noir, proche
de la mouvance du maire de la ville, Richard Daley, achève
de l’ancrer à Chicago, la ville tremplin de toutes
ses ambitions.
Sa tendance au compromis semble instinctive
En 1992, pendant la campagne électorale présidentielle,
il dirige avec succès une campagne d’inscription
de 150 000 électeurs noirs sur les listes électorales.
Avocat et professeur à la faculté de droit, Barack
Obama cultive méticuleusement un vaste réseau de
relations. Parmi les généreux donateurs sollicités
pour financer ses campagnes, une personnalité douteuse,
Antoin Rezko, promoteur immobilier, condamné en mai 2008
pour fraude et blanchiment d’argent.
Barack Obama se fait élire en 1996 au Sénat de
l’Illinois. En 2004, quatre ans après un échec
cuisant pour un siège à la Chambre des représentants,
il entre au Sénat des États-Unis.
Très vite, Barack Obama se révèle être
un redoutable «animal politique», maître
dans l’art de reformuler une question pour ménager
les camps opposés. Plus qu’un simple opportunisme
politique, sa tendance au compromis semble instinctive, presque
un réflexe.
Le 2 octobre 2002, dans un discours devant des manifestants
anti-guerre au centre de Chicago, il se prononce contre l’invasion
de l’Irak en préparation, tout en prenant ses distances
avec les pacifistes. «Je ne suis pas opposé à toutes
les guerres», insiste le sénateur.
Décontraction, placidité, réserve
distante
«Barack Obama n’est pas un révolutionnaire
anti-establishment, affirme Ryan Lizza, journaliste au
New Yorker. Chaque étape de sa carrière a été marquée
par un désir de se concilier les institutions existantes
plutôt que de les détruire ou les remplacer. Quand
il était animateur social, il a travaillé avec
les Églises de Chicago parce qu’elles étaient
les principaux centres de pouvoir dans le quartier. Il était
agnostique quand il a commencé et le travail l’a
amené à devenir un chrétien pratiquant. À Harvard,
il a été nommé président de la
Law Review parce qu’il plaisait aux conservateurs du
comité de sélection. Au Sénat de l’Illinois,
plutôt que d’entrer en conflit avec les chefs de
la vieille garde démocrate, il a construit avec eux
une relation mutuellement bénéfique.»
Pragmatisme ultime, il n’a pas hésité à renier
certains engagements en décidant, en juin, de ne pas entrer
dans le cadre du financement public de la campagne présidentielle
qui a pour contrepartie le plafonnement des dépenses et
l’interdiction d’utiliser des fonds privés.
Décontraction, placidité, réserve distante.
Derrière l’apparente facilité, Obama dispose
d’une sorte de gyroscope qui maintient ses réactions à niveau.
Au fil de ses transformations, il cherche toujours à garder
le contrôle.
«C’est notre moment»
Très jeune, la vie lui a appris à développer
une forme d’autovigilance, comme s’il voulait éviter
les surprises. L’organisation de sa campagne électorale
a reflété sa personnalité: une structure
très centralisée et disciplinée, dirigée
par un petit groupe qui ne tolère pas les fuites. Son
ambition, sa confiance en lui et son calme étonnent ses
critiques et agacent ses adversaires.
Le président élu n’aime pas agir sous pression
et ne renonce pas facilement à un plan. Avant de se faire
une opinion, il fait sa propre recherche, sollicite l’avis
d’experts, étudie les scénarios probables, élabore
un plan et anticipe les objections.
«Il a le genre d’esprit qui fait son chemin à travers
des questions complexes en écoutant et en donnant une
légitimité à différents points
de vue avant d’adopter le sien et ce point de vue embrasse
la complexité», explique Anthony Lake, ancien
conseiller à la sécurité nationale de
Bill Clinton.
Avec Obama, l’expérience de la vie, le tempérament
et les idées forment un tout, comme si sa biographie symbolisait
le destin de l’Amérique. «C’est
notre moment», a répété le président élu
après sa victoire. Avec lui, c’est une nouvelle
Amérique qui entre à la Maison-Blanche.
François d’Alançon
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