Joachim Atsutsé Kokouvi Agbobli:
Une rencontre
19 novembre 2008
Le 15 août 2008, Joachim Atsutsè Kokouvi Agbobli
nous a tragiquement quittés. La récente et ambiguë contre-expertise
d’autopsie n’enlève rien à la douleur
qui nous assaille encore.
D’autres que moi ont élégamment rendu hommage à cet
homme aux talents multiples.
Je voudrais simplement, en toute humilité, évoquer
quelques souvenirs d’une époque où j’ai
eu l’honneur et le privilège de rencontrer un homme
qui, même s’il avait presque le double de mon âge,
m’a fait un réel signe d’amitié.
Lomé, début septembre 1991. La Conférence
Nationale Souveraine venait de tirer le rideau sur ses tumultueux
travaux, avec la formation d’un gouvernement censé mener
le pays vers la transition démocratique. L’incertitude
planait dans le pays. Atsutsè Agbobli, alors responsable
du CALDAN (Club des Amis de la Liberté et du Développement
en Afrique Noire), souhaitait, via le Dr Ayité, rencontrer
le leader des jeunes actifs de son quartier. Le rendez-vous fut
donc pris.
Je le revois encore nettement. Il y a de cela pourtant plus
de dix-sept (17) ans. C’était un après-midi
ensoleillé, devant la maison familiale des Agbobli, en
face de la mairie de Lomé à Nyékonakpoè.
Il m’attendait. J’avais vingt-six (26) ans et je
présidais la Jeunesse d’Action Nyékonakpoè-Kodjoviakopé (JANK).
Quand je me rendis à ce rendez-vous, c’est autant
le journaliste dont le nom s’inscrivait dans l’hebdomadaire
Jeune Afrique que le politologue averti que j’allais voir.
Il était décontracté. Le regard étincelant.
Il me donna la main avec une cordialité lucide qui lui
fut toujours familière.
«Vous êtes diplômé de lettres,
je crois», me demanda Agbobli à brûle
pourpoint, au moment où nous franchissions le seuil
de la maison. «Le Togo attend beaucoup de sa Jeunesse!», enchaîna-t-il
en se dirigeant vers une pièce sur la droite. Je lui
emboîtai le pas.
Nous prîmes place. Indubitablement, il était renseigné sur
mon cursus universitaire d’alors. J’avais, en effet,
une licence ès lettres. Lorsque nous eûmes trinqué en
signe de bienvenue, mon hôte s’enquit aussitôt
de mes ambitions pour la JANK, sans langue de bois.
Je me souviens des propos échangés ce jour-là.
Ils étaient littéraires et surtout politiques.
Ce qui frappait de prime abord chez Agbobli, c’était
sa simplicité, sa courtoisie, son urbanité.
L’humour était souvent de la partie. Il avait manifestement
le don d’écoute et de causerie. Il argumentait avec
une verve admirablement convaincante, surtout lorsqu’il
abordait le Nationalisme togolais. Ses propos ne manquaient pas
d’illustrations. Les discussions s’élargissaient
vite aux perspectives internationales, panafricaines. Il avait évidemment
une préoccupation d’ouverture au-delà de
nos frontières.
De notre première rencontre, il est une
phrase que je l’entendis répéter maintes
fois, avec une intonation particulière: «l’Afrique
doit penser son développement industriel!»
Enhardi par cette affirmation de l’éveilleur des
consciences, je lui proposai, pour le compte de la JANK, une
conférence-débat sur «Démocratie
et Développement.» Il accepta sans hésitation.
C’était sa toute première depuis son retour,
ou l’une de ses premières.
Ce n’est pas sans émotion que, ce jour-là de
septembre 91 au Lycée de Nyékonakpoè, le
politologue se trouva devant un nombreux auditoire.
D’une logique rigoureuse il soutint ses idées. De
son analyse émanait un rayonnement extraordinaire.
Il y eut ensuite, il m’en souvient, une admirable suite
d’amitié. Que de causeries nous allions avoir durant
de longs mois, hélas, interrompues par mon exil!
J’allai le voir au moins un week-end sur deux, en compagnie
de mon ami Fernand Tounou, mon second à la JANK. Même
lorsque l’ami Agbobli déménagea pour sa « villa
blanche » en banlieue de Lomé. Une villa où trônait
une bibliothèque impressionnante, qui offrait à l’œil
et à l’esprit du curieux une monstrueuse séduction.
On devinait immédiatement le goût de lecture du
maître de maison.
Il nous disait chaque fois le réconfort de jeunesse et
la joie que lui apportait notre visite. Il ne savait pas à quel
point, personnellement, j’appréciais sa simplicité,
son extraordinaire culture, sa jeunesse d’âme.
Je dois dire que nos relations faiblirent par la distance. Je
n’avais pas beaucoup apprécié non plus son
choix en 1994 de devenir Ministre, somme toute, du système.
J’étais déjà en exil.
Je le reverrai par la suite, seulement, une seule fois.
C’était à Paris, en mai 2006 à une
rencontre initiée par Sursaut Togo dans le 20 è arrondissement.
Comme pour marquer les retrouvailles, j’étais toujours
avec Fernand Tounou : un moment de souvenirs et d’émotion.
Depuis ces années d’éloignement, le temps
avait entrepris son inévitable et insidieuse progression
sur nous tous. Atsutsè Agbobli donna, à chacun
de nous, un exemplaire dédicacé d’un numéro
d’Afric’ Hebdo.
Il serait prétentieux de limiter sa mémoire en
aussi peu de lignes. Notons tout simplement que de temps à autre
naissent des hommes extraordinaires, et que Joachim Atsutsè Kokouvi
Agbobli était de ceux-là.
Dans la déréliction où nous laisse sa perte,
il nous reste l’espoir de voir triompher ses idées.
Bruxelles, 17 /11/ 2008.
Eloi Koussawo.
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