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VIH Sida Togo: Reportage:

Séropositive, mère d’une fille et commerçante: Les trois vies d’Ayoko E.

02 décembre 2008

L'épidémie du sida est un frein pour le développement de l'AfriqueA 22 ans, Ayoko E. découvre sa séropositivité. Sur le coup, pour elle l’horizon semblait bouché, le sort jeté. Mais au fil du temps et à force d’une santé, qui ne l’a jamais trahie, elle retrouve lueur de vie, affronte son image et celle de la société.

A 26 ans cette jeune dame, sourire androgyne, mêle bien sa vie de séropositive à celle de mère d’une fillette de 5ans (aussi séropositive) et celle de revendeuse.

Une chape de tristesse, suggérée par sa seule présence, pesait sur la maison en cette fin de matinée. C’est au quartier Kégué Nazod, qu’elle vit aux côtés de sa mère et d’une cousine. Ayoko E, s’est délivrée une dispense d’aller livrer ses laitues aux clients ce matin. La raison? Le soleil de plomb, qui s’abat sur la ville. Sa fille en classe de CP1 n’est pas encore de retour de l’école. Sa mère étant allée  remplir ses activités de vendeuse dans un marché de Lomé. Quant à son frère aîné, il lui a été enjoint de quitter la maison. « Parce que de connivence avec sa femme, il multipliait à l’envi des attitudes stigmatisantes à mon égard. »  L’atmosphère apparemment terne, contraste avec sa chevelure gominée, son jean style Jennifer Lopez, ses sourcils et pommettes poudrés de maquillage brillant. Ayoko E. a tous les attributs pour convertir un homme chaste. Nos deux positions assises, frontales soulignent un peu le fait que la méfiance a du mal à céder à la confiance. Un coup de fil. C’est le Président du CACIEJ-TOGO (Comité d’Action pour la Coopération Internationale et l’Epanouissement de la Jeunesse) l’association où Ayoko E. se fait accompagner en tant que Personne Vivant avec le VIH (PVVIH). Tout se reprécise, Ayoko E. semble désormais très convaincue, que nous ne sommes pas venu à elle par subterfuge. Même si le Président du CACIEJ, lui avait déjà dit un mot sur cette rencontre, il fallait attendre ce coup de téléphone ‘’providentiel’’. Et voilà notre interlocutrice à cœur ouvert… «En tous les cas, je ne vois pas l’intérêt de ne pas briser la glace sur ce que je suis aujourd’hui. Ma prière est que cette entrevue transforme le regard sur les personnes séropositives, non plus comme des «distributeurs» potentiels du VIH, mais comme des acteurs de prévention…», rassure t-elle dès l’entame.

Nous sommes en 2004. Ayoko vient de perdre son mari, suite à une courte maladie d’une semaine. Une fièvre passa le témoin à des maux de tête et les maux de tête, à une courte diarrhée. S’en suivent des hoquets. «Vas te faire soigner au village. Ce doit être une maladie dont le traitement est du ressort des guérisseurs», lui indiqua les personnes âgées de notre entourage. Au village, trois jours plus tard, le mari rendît l’âme. Pas le moindre soupçon d’un décès lié au VIH/SIDA. Il a fallu attendre un mois. La petite fille d’Ayoko E, qui avait alors, neuf mois, tombait de charybde en scylla. Seul début de solutions, se rendre à l’hôpital. «A l’hôpital, où nous nous sommes rendues à Akodesséwa, le Docteur m’a invitée à un test de dépistage, après avoir su que le père de ma fille n’est plus». Subitement la voix douce d’Ayoko E et sa  gorge nouée, donnèrent une impression d’effacement. C’est ce moment chargé d’émotion, qu’elle a choisi pour annoncer, sans l’ombre d’une hésitation, la date où elle a passé son test de dépistage au même titre que sa fille. C’était le 26 juin 2004. Ce jour-là, elle s’est faite accompagner par sa mère au centre de la Croix Rouge. Mais il fallait plutôt, dans un premier temps aller  faire le test à Lomnava, dans un centre de santé tenu par des sœurs religieuses. Et retourner ensuite à la Croix Rouge pour le counseling et les recommandations.

Deux semaines après l’analyse, les résultats. «Il y eut d’abord un huis clos avec moi, ensuite avec ma mère. La nouvelle tomba tel un couperet. Le ciel semblait nous tomber dessus. Les langues s’amusaient». Un second test à l’Institut d’Hygiène, ne modifie rien.

Grossissement de réactions: Toute la famille d’Ayoko offrait un visage à rictus
«L’une de mes cousines, qui fait figure de ma grande sœur -c’est d’ailleurs elle qui m’a remis 3000 f CFA pour le dépistage- ne s’est pas fait prier pour injurier mon mari défunt. Elle a même dit que s’il était encore en vie, elle lui aurait crée tous les problèmes. Tandis que  ma mère, furieuse, répétait à satiété : voilà les conséquences, quand on refuse de se soumettre aux vouloirs de ses parents. Certains ont même suggéré que ma famille aille dire, de façon un peu belliqueuse, à la famille de mon mari : voilà ce que votre fils défunt a fait à notre fille». Pourtant, le mari d’Ayoko E, n’avait aucun problème de son vivant avec sa belle famille. «Certes, il n’avait pas demandé ma main, mais il avait fait le premier pas comme on le dit», ajoute, la veuve avant de poursuivre que «Mon père qui vit et travaille hors du Togo, face à toutes ces réactions incendiaires, a adopté une attitude tempérée quand il est rentré à la suite de cette nouvelle. C’est lui en effet, qui m’assistait, me consolait plus que tout le monde. Je n’affirme pas pour autant que les autres membres de ma famille m’aient délaissée. Avec le temps, ils ont compris qu’il fallait me soutenir pour éviter le pire. Et ils ont mis du bémol à leurs énervements».

A l’abri des manifestations de stigmatisations?
«Dans le quartier, beaucoup de jeunes filles, surtout, font économie de leur sympathie à mon égard. Mon frère aîné dont j’ai parlé plus haut, avec sa femme, est à l’origine de l’éruption de l’information ici. Et ce, contre l’avis de tous les membres de ma famille. En revanche, je partage, cette cour avec ma mère, mon enfant et une autre cousine, comme si de rien n’était. Nous vivons sans aucune forme de ségrégation… J’ai également, un cousin dont le domicile contigu au nôtre qui passe tout son temps à me vilipender dès que survient le moindre malentendu.  Parfois quand mon enfant joue avec ses amis, il va raconter aux parents des autres qu’ils n’ont qu’à éloigner leurs enfants de ma fille. Car ma fille est séropositive…. Dans la famille, nous cherchons les voies et moyens pour lui faire cesser cela. Un jour, sous le coup de l’emportement j’ai même déclaré ouvertement que si j’avais les moyens de lui transmettre le virus, je n’hésiterais point. Et je me suis ressaisie juste après».

Tous ces quolibets et inimitiés qu’elle essuie, doublés de la difficulté qu’elle avait à se procurer les antirétroviraux, lui faisaient perdre espoir à toute vie. Elle explique qu’ «il était difficile de se faire inscrire au sein d’une association afin de jouir des avantages à savoir la subvention des médicaments. Après avoir connu ma sérologie, j’ai passé deux ans sans prendre un seul médicament. Il y a environ un an que je me suis vraiment mise sous traitement. Depuis que j’ai rencontré CACIEJ et que je bénéficie de leurs bonnes grâces. Par contre, mon enfant était très bien suivie depuis que notre contamination a été confirmée. C’est le Docteur Lawson ....du CHU Tokoin, qui s’est toujours sacrifiée pour payer les produits de ma fille. Qu’elle en soit ici remerciée.»

Sur la question de la gratuité des antirétroviraux. Ayoko laisse errer un moment sa pensée. Elle fait glisser délicatement le châle noir qui surmonte ses épaules, sur le visage. Histoire d’essuyer des larmes qui dégoulinent. «Tout en louant l’action, je voudrais faire relever combien, il est contraignant et stressant de vivre sous traitement. Tout comme si l’on était prisonnier d’une telle situation après qu’on eut prononcé un jugement. Et on se demande jusqu’à quand. La gratuité est bien, mais il faut être fort dans la tête pour supporter ce traitement très très stressant». Tout comme si elle donnait raison au professeur Luc Montaigné, qui disait lors d’une conférence en Afrique du Sud «On a beau avoir accès au meilleur traitement, la meilleure chose, qu’il souhaite, à tout un chacun, c’est de ne pas avoir le VIH/SIDA»

Horizon dégagé!
Longtemps terrifiée et tourneboulée par des vécus aussi durs, Ayoko E. s’est suffisamment remise de tout cela, au point même de parler à présent, à l’image du poète «je n’irai pas à Canossa!». Aujourd’hui, débordante d’énergie et de ‘’ ressources’’, elle engage la bataille de sa vie sur trois fronts majeurs.

Séropositive, elle mène sa vie conformément aux recommandations du Médecin de CACIEJ-TOGO. Régulièrement, elle se soumet à l’analyse de cd4 qui permet de suivre l’état du virus. Mais une préoccupation centrale : elle aspire à s’impliquer véritablement dans la prévention.

Mère d’une fillette, Ayoko E, mesure bien le poids de tout ce qui l’attend concernant l’éducation et la prise en charge de sa fille. C’est à raison qu’elle a choisi de s’adonner à une activité génératrice de revenus. Elle fait du commerce de laitue, choux, salade, carotte, etc. d’où elle peut tirer par semaine, un bénéfice de 4000 f  sur 5000f  CFA investis. «Cette affaire, je la dois au CACIEJ qui m’ donné 120 000 f CFA pour commencer. J’ai vendu des ustensiles en plastiques et transité par le commerce du pagne avant d’être au commerce des laitues».

C’est à partir de ce revenu que Ayoko E organise le payement de la scolarité de sa fille en plusieurs tranches, son habillement, sa nourriture … Goulée d’air frais, cependant. «Je reçois sporadiquement de l’assistance ci et là. Dans mon quartier, c’est surtout la communauté des sœurs de la miséricorde qui est passée championne, en soutien de mon enfant et moi-même. Elles nous invitent souvent à partager avec elles, des repas et des temps de causerie. Elles ont d’ailleurs décidé de partager, cette année avec moi les frais de scolarité de ma fille qui s’élèvent à 28 000 f CFA».

La ténuité de sa vie de séropositive, de mère et de commerçante rappelle des vertus cardinales. A elle seule, Ayoko E. incarne courage, persévérance, patience et espérance à la vie. Et plus que jamais un rêve indéboulonnable : refonder une vie conjugale. Rien n’est plus faux. Depuis quelques mois, comme un fait irréel, elle sort avec un quinquagénaire, célibataire avec cinq enfants. «Quand je ne donnais pas suite à ses avances, il m’a fait savoir un jour que c’est parce qu’il a appris que je suis une PVVIH qu’il tient à moi. J’en étais touchée…actuellement il fait des démarches pour m’épouser. Et dans ma famille, cette nouvelle ne rencontre pas l’assentiment de tout le monde». Ce qui n’est pas sans évoquer la question de la parentalité entre couple séro-discordants. Elle assure, qu’ils sont  en train de prendre langue à ce sujet. 

Si refuser d’être disert sur sa séropositivité, est une religion, cette courageuse jeune dame a alors apostasié sa foi. Non pas par provocation, mais par défi. Un défi fécond d’espoir pour l’avenir. Pour Ayoko E. «le SIDA ne devrait pas être une maladie de la honte. C’est le regard de l’autre qui nous culpabilise. Il existe beaucoup de maladies qui peuvent emporter l’homme d’un instant à l’autre…j’appelle à une égalité entre séronégatifs et séropositifs.» Privée de cette égalité, Ayoko E. est une combattante du VIH/SIDA, qui espérons-le, pourra se faire accepter comme une personne ordinaire.

Dieudonné Korolakina


 

 

 

 

 

 

           

           

 

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