Musique: Lucien Ayité Dzinyéfa:
Le crooner qui n’a pu être
une star
14 février 2009
Par Ekoué Satchivi
«Da Titi», «Srondédé», «Ganya
glo», «Agbana» et autre «A
bas la science» sont des mélodies qui font
partie intégrante de sa captivante discographie. Des
chansons bien souvent programmées sur les chaînes
radio togolaises; voire ailleurs au Bénin et Ghana voisins
et tant appréciées des auditeurs. Elles accompagnent
notamment les ménagères pendant l’exécution
des travaux domestiques et les maîtresses couturières
au moment des coupes. Cependant Lucien Ayité Dzinyéfa
; l’auteur ne les a jamais signées comme le regrette
amèrement un mélomane connaisseur ; Roger Yao
Dogan, ancien journaliste présentateur à la Télévision
togolaise. Qui est alors le crooner qui n’a pu être
une star?
Des artistes chanteurs, on en voit aujourd’hui, à tous
les coins de rues! Bons nombres sont excellents dans la musique
commerciale avec des voix arrangées en studio. Alors qu’elles
sont nombreuses les exigences pour prétendre revendiquer
le qualificatif: disposer d’un solide background
musical, prendre des cours de solfège, savoir composer
et jouer un instrument musical. Pour un véritable artiste
chanteur, Lucien Ayité Dzinyéfa en est un exemple
vivant.
Pas grand-chose à faire cas sur une enfance qui s’est
déroulée à Tsévié, non loin
de Lomé. Dès sa tendre jeunesse; Lucien
Ayité Dzinyéfa a démontré un goût
prononcé pour la musique. Les rudiments, il en a glanés auprès
d’un aîné qui dirigeait non pas un véritable
orchestre, mais plutôt un ensemble vocal constitué à partir
d’accessoires de fortune. A l’époque, son
père n’appréciait pas l’intérêt qu’il
vouait pour la musique. Astucieux, le jeune Lucien n’hésitait
pas à franchir nuitamment le mur de la concession familiale
pour assister en ville aux soirées récréatives.
Et revenir bien avant le lever du jour.
Une fois le certificat d’études primaires obtenu
en 1950 et un court passage au Collège Saint Joseph à Lomé ; le
jeune Lucien Ayité se retrouve à la Roman Catholic
Middle School de Keta dans l’ex-Gold Coast (Ghana). Parallèlement à ses
activités scolaires, il devient le responsable de la fanfare
de son établissement jusqu’à son départ
en 1956. Qui mieux que l’étudiant togolais pour
pasticher à l’époque Emmanuel Tettey Mensah,
célèbre compositeur- trompettiste ghanéen
et «roi» incontesté du High Life
(La Belle vie); jazz métissé né dans les
années quarante?
De nos jours et malgré le poids des ans ; Lucien Ayité Dzinyéfa
fredonne aussi bien l’intemporel morceau All for you, spécialement
dédié au musicien afro-américain Louis Amstrong
de passage à Accra vers la fin des années cinquante.
Bénéficiaire d’une bourse d’études,
il fréquente la Government Secondary Technical School
de Takoradi ; sanctionnées quatre ans plus tard par
le diplôme du West African School Certificate. De retour
au Togo, il caressa en vain le rêve d’aller
poursuivre des études supérieures en Occident.
Journaliste le jour et artiste musicien à la nuit tombée
Pour tromper l’ennui, Lucien Ayité Dzinyéfa
intègre alors une formation musicale très populaire à l ‘époque
: Bob Essien and his All Stars Dance Band ; laquelle peu de temps après
donne naissance à deux groupes satellites: l’Afro
Cubano et Los Muchachos. Polyglotte aussi bien à l’aise
en français, en Ewé et en anglais, mais également
bon trompettiste et tam-tameur; il y tenait le micro aux
côtés de Félix Aurélien Boccovi au
saxophone ténor et de Léon Amégah à la
guitare. Dans la foulée de ses activités musicales,
Lucien Ayité Dzinyéfa réussit en 1963 à un
concours de recrutement à Radio Lomé. Journaliste
bilingue en journée, il consacre la soirée à la
musique en interprétant les airs de la Rumba congolaise
; les chansons d’artistes afro-américains notamment
Nat King Cole, Ray Charles…
De retour à Lomé après un stage de perfectionnement à la
BBC à Londres; et à suite de la disparition des
orchestres précités; Lucien Ayité Dzinyéfa
intègre l’orchestre Mélo-Togo avec lequel
il met sur le marché en 1972 : Agbana (Achat à crédit),
son premier bébé discographique. Il y dénonce
le comportement de ceux qui aiment vivre au-dessus de leurs moyens.
Suivi par la suite de Fa ako nam (Consoles- moi),
Fleur vermeille, A bas la science…
A l’ouverture de l’hôtel Tropicana, Lucien
Ayité Dznyéfa a quitté les rangs de Mélo-Togo
pour former les As du Bénin avec les regrettés
Ferdinand Occlo et Baudoin Amegee sans oublier Roger Dama Damawuzan.
Ensemble ils mettront sur le marché un album intitulé Tropicana
Souvenirs incluant entres autres trois de ses chansons: Da Titi qui
met à nu ; une belle dulcinée qui malgré sa
forme de gazelle et sa démarche altière; éprouve
toutes les peines du monde à faire manger son époux
; Megadi ku nam o (Ne cherche pas ma mort) et Hôtel Tropicana.
Lequel album est suivi d’un autre à deux
titres: Srodede ( Mariage ) chanté en duo avec sa
compatriote Célia Johnson et Ga nya glo ( Problèmes
pécuniaires ), sorti sous le label de Komlanvi Akumbia
alias Agbadze vovo. Il s’agit d’un morceau qui rappelle à l’ordre
; ces jeunes fonctionnaires, spécialistes en l’art
de détournement des fonds publics
Un artiste discret aux œuvres reconnues
Doté d’un excellent registre vocal; les morceaux
du crooner Lucien Ayité Dzinyéfa sont fredonnés
autant par les ménagères aux heures des travaux
domestiques et par les maîtresses couturières
au moment des coupes! Bon nombre de ses compositions passent
régulièrement sur les chaînes radio du Togo
et du Ghana, sans que ceux qui en savourent les délices,
n’aient aucune idée sur l’artiste. De
l’avis d’un mélomane connaisseur ; Roger Yao
Dogan, ancien journaliste à la Télévision
togolaise; l’artiste Lucien Ayité Dzinyéfa
a crée des œuvres reconnues qu’il n’a
jamais signées. Le crooner n’a malheureusement pu
devenir une star !
Que chante-t-il? Les sources d’inspiration
de Lucien Ayité Dzinyéfa
lui viennent du vécu quotidien: Je chante dit-il «l’amour,
la vague à l’âme, tout en donnant la priorité à l’humour».
Pour ceux qui lui reprochent de passer pour un artiste chanteur
trop mélancolique; il leur répond qu’il
se fait plutôt adepte de la dérision bien démontrée à travers
la chanson «A bas la science». Il s’agit
d’un titre évocateur ; conçu dans un style
plein d’humour. Juste pour dénoncer les méfaits
du progrès et inciter à une symbiose entre la modernité et
le traditionnel.
Vers la fin des années soixante-dix et après une
série de formations professionnelles à l’Ecole
supérieure de journalisme de Yaoundé (ESIJY)
au Cameroun et un passage à l’Audecam à Paris;
Lucien Ayité Dzinyéfa va se désengager progressivement
de l’univers musical populaire. Il est allé jusqu’à donner
l’autorisation à l’artiste Tassivi Tobias
de produire quelques unes de ses compositions. Admis à la
retraite administrative en 1990, il confia le reste de son répertoire à ses
nièces; les sœurs Julie et Antoinette Sika Akoussah.
Et pourtant ; le crooner possède tous les mérites
pour exploser sur le plan artistique; d’avoir sa
place au soleil. Mais derrière le personnage, se cache
un grand discret. Depuis lors ; Lucien Ayité Dzinyéfa
ne régale plus les touristes de l’hôtel Tropicana à Avépozo;
malheureusement emporté par les «dents
de la mer». L’orchestre les As du Bénin
a aussi disparu. Depuis lors, le crooner aux talents multiples
s’est trouvé une nouvelle vocation. Aujourd’hui évangéliste à l’Eglise
adventiste; il chante le Gospel et se prépare à sortir
un CD. Un constat! Lucien Ayité Dzinyéfa est l’un
des plus grands noms de la chanson togolaise. Il mérite
le respect de tous.
E.S.
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