La Cdpa-Bt:
Le capitalisme dites-vous?
20 février 2009
Aux dirigeants africains et à leurs élites politiques
respectives, la crise du capitalisme financier vient d’asséner à nouveau
une leçon majeure: Le temps est venu de cesser d’aller
chercher indéfiniment le modèle ailleurs, au risque
d’être toujours à la traîne des autres,
et d’être toujours considéré comme
n’existant pas dans l’Histoire...
On a beaucoup parlé ces temps-ci du “capitalisme”.
Le mot avait pourtant quasiment disparu de la circulation depuis
des années. Enterré. Au point que des générations
entières d’hommes et de femmes ne savent plus ce
qu’il signifie réellement. Le mot fut banni du lexique
depuis la victoire triomphale de l’idéologie dominante
sur le communisme stalinien à la fin de la guerre froide
: Politiquement incorrect ; économiquement incorrect ;
socialement incorrect... On l’a ainsi profondément
enseveli sous un amas de nouveaux vocables plus “tendances”,
destinés à l’effacer complètement
de la mémoire historique.
Le capitalisme? Non ; vous n’y êtes pas : le “libéralisme”!
L’économie capitaliste? Non plus : “l’économie
libérale” ou encore “l’économie
de marché”! Le capitalisme financier? Pas du tout
: “le Marché”! Les capitalistes détenteurs
de l’argent? Oh que non : “les Marchés financiers”!...
Ceux qui prennent le risque d’user encore du mot sont traités
sans ménagement de ringards et de cryptocommunistes, comme
pour beaucoup d’autres mots du même registre d’ailleurs
: monopoles, trusts, cartels, conglomérats, impérialisme...
Du “moins d’Etat” des années 1980,
on est pratiquement passé au pas d’Etat du tout,
pour ce qui concerne surtout les pays d’Afrique. L’économie,
enseigne-t-on plus que jamais, c’est la vocation exclusive
du secteur privé, des “Opérateurs économiques” selon
la terminologie mise en vogue. L’Etat n’a donc rien à y
voir, ni à y faire. Réglementation, contrôle
des prix, contrôle des changes, investissements publics...?
Pas question. La “libre” concurrence, la “vérité des
prix”, la flexibilité...! L’Etat ne sait pas
y faire en économie! Il n’a pas à s’y
mêler!
On a ainsi réduit le rôle de l’Etat dans
la société à celui d’un Etat gendarme,
d’un Etat policier, d’un Etat militarisé dont
le rôle est avant toutes choses le “maintien de l’ordre”.
En Afrique surtout, on le soutient à tour de bras en fermant
les yeux sur ses exactions et ses violations des droits de la
personne humaine. Et l’on utilise à volonté l’humanitaire
convenu pour couvrir tout cela, en prêchant par ailleurs
la “bonne gouvernance”, et en s’apitoyant sur
le sort des populations dont l’état de pauvreté extrême
et de misère sont la conséquence de l’oppression
despotique.
On a fait ainsi de l’Etat, dans nombre de pays du continent,
des Etats satrapes, gouvernés par des satrapes néocoloniaux
dont la qualité et l’efficacité de la “gouvernance” sont
appréciées à l’aune de leur capacité à maintenir
les populations dans la soumission absolue, à mater sans
réserve toute velléité d’opposition, à combattre
les syndicats ou à les corrompre, à livrer la
guerre au “terrorisme”, à “l’islamisme”, à “l’émigration
non choisi”...
On déréglemente et on privatise partout à tour
de bras. On dépèce l’outil de production
pour le revendre en morceaux, avec gourmandise. On licencie sans état
d’âme. On délocalise à coeur joie pour
plus de profit. On casse joyeusement le service public pour le
livrer en miettes aux “Marchés”...
La spéculation financière s’est alors emballée,
sans frein, dans la logique d’un capitalisme triomphant
et totalement débridé. L’argent est devenu
le veau d’or, fou et sacré. On ne met plus de retenue à afficher
sa fortune, ostensiblement, souvent avec arrogance, sous les
yeux hagards des nouveaux pauvres du Nord et, dans les pays du
Sud, sous le regard sans vie de populations qui, en silence,
sombrent tous les jours davantage dans la misère et sans
plus aucun espoir dans l’avenir.
Triomphalement, les grands Maîtres de “l’économie
libérale” ont “mondialisé” au
pas de charge et avec appétit ; ils ont remodelé la
planète selon leurs intérêts ; ils ont monté pour
le bien des “Marchés financiers” des paradis
fiscaux inexpugnables ; ils ont crée partout des parapluies
dorés...
Les conservateurs du temple ultralibéral proclament et
enseignent que “l’économie libérale” est
la meilleure dans ce monde “globalisé” et,
au même moment, lèvent gravement les paupières
pour laisser entendre que les pays riches “ne peuvent pas
porter toute la misère du monde” ! Et ils construisent
des murs gigantesques et de hautes barrières de barbelés électrifiés
pour se barricader contre les vagues déferlantes des barbares
affamés.
Puis, patatras! “L’économie libérale” voit
ses banques géantes se mettre à s’écrouler
sous le poids de l’argent spéculatif ! A commencer
par celles de la plus grande puissance capitaliste du monde et
de l’histoire ! Un véritable séisme dans
le ciel bleu de la finance internationalisée.
Dans un affolement général, les pieux conservateurs
du dogme libéral se mettent alors à prononcer partout
le mot “capitalisme”. Capitalisme financier, capitalisme
industriel, capitalisme entrepreneurial, refondation du capitalisme,
recapitalisation bancaire... ! On parle désormais “d’économie
réelle”, que détruit inexorablement le “capitalisme
financier spéculatif”. On affiche une détermination
farouche à “moraliser”, comme si la “crise” n’était
pas une des conséquences normales de l’évolution
naturelle du système capitaliste de son stade de la “libre” concurrence à celui
du capitalisme industriel, puis à celui du capitalisme
monopolistique, et enfin à celui du capitalisme financier
spéculatif !
Les conservateurs du dogme libéral et néolibéral
sont ainsi allés déterrer le mot, et l’ont
remis au goût du jour. Ils retrouvent l’Etat avec
des accents nouveaux : « l’Etat Providence »,
qui doit sauver le système capitaliste, en volant au secours
des banques géantes en faillite pour les “recapitaliser”,
autrement dit les renflouer avec l’argent public.
Pour exorciser un mal, il faut bien se résoudre à le
nommer !
Ce que la présente crise du capitalisme financier et ses
graves conséquences économiques et sociales révèlent,
c’est la duplicité de mots tels que le “Libéralisme”,
l’Economie “libérale”, le “Marché”,
les “Marchés financiers”... ;
Ils ne sont dans la réalité qu’autant de
cache-sexes déployés par le discours dominant,
pour ne pas désigner de son vrai nom une réalité idéologique,
politique, économique et sociale qui produit sans cesse
des fortunes colossales pour une minorité, en enfonçant
sans cesse la majorité dans la misère, surtout
dans les pays du Sud, l’Afrique notamment.
Où donc est l’Afrique dans ce monde “mondialisé” en
crise financière ? Plus inexistante et plus méprisée
que jamais ! M. Nicolas Sarkozy, en sa qualité de Président
tournant de l’Union européenne, après s’être
rendu à New Delhi et à Pékin pour demander à ces “pays émergents” de
s’associer à la résolution de la crise financière,
a invité un certain nombre de chefs de gouvernement et
de personnalités européennes pour rechercher ensemble
des solutions et amener les pays membres de l’Union à se
serrer les coudes pour juguler le chambardement du système
financier capitaliste.
Le Président du Bénin s’est alors ému
de voir que l’Afrique n’ait pas été invitée à prendre
part à ce conclave des Maîtres du monde. On comprend
l’émotion du Président béninois. Mais
dans les rapports inégalitaires “France- Afrique” ou “Eurafrique”,
elle ne peut changer pour autant une réalité et
une perception tenace du continent à travers le temps.
Dans les représentations des grands de ce monde “mondialisé”,
l’Afrique n’existe pas, sauf pour ses immenses richesses
et ses millions de consommateurs réels et potentiels.
Les chefs d’Etat d’Afrique ne comptent pas. L’Afrique “n’est
pas encore rentrée dans l’Histoire”...
Le monde “globalisé” sous la direction de
la grande puissance d’Amérique du nord n’a
pas cessé de donner des signes aux chefs d’Etat
d’Afrique et aux élites politiques qui les soutiennent
ou qui s’opposent à eux. Ces signes se sont précipités
ces temps-ci, comme pour enfoncer le clou : la hausse du prix
du pétrole, la flambée injustifiable des prix des
produits alimentaires, puis à nouveau la hausse spéculative
du prix du pétrole, et enfin la présente crise
financière du capitalisme mondialisé dont les plus
grandes victimes seront encore à coup sûr ces masses
de population déjà si miséreuses du continent.
Aux dirigeants africains et à leurs élites politiques
respectives, la crise du capitalisme financier vient d’asséner à nouveau
une leçon majeure : Le temps est venu de cesser d’aller
indéfiniment chercher le modèle ailleurs, au risque
d’être toujours à la traîne des autres,
et d’être toujours considéré comme
n’existant pas dans l’Histoire. Il faut désormais
créer soi-même un modèle, et le faire chez
soi, si l’on veut que l’Afrique commence à exister
aux yeux des grands maîtres du monde “globalisé”,
et si l’on veut qu’à leurs yeux elle soit,
elle aussi, considérée comme une des composantes
de l’histoire qui se fait. Autrement dit, si l’on
veut que l’Afrique aussi commence un jour à se développer à partir
d’elle-même pour la prospérité des
populations africaines. Mais pour réaliser ce dessein,
il faut nécessairement commencer à remettre le
discours idéologique ultralibéral et néolibéral à plat
pour permettre de mieux le décrypter, afin de trouver
d’autres leviers d’action. La crise du capitalisme
financier a remis en évidence une vérité que
le discours dominant s’est toujours efforcé de maquiller,
singulièrement tout au long de ce dernier quart de siècle
: Dans des pays comme ceux d’Afrique où l’immense
majorité de la population croupit dans la misère,
l’Etat fort, juste et démocratique doit commencer à exister.
Il doit commencer à jouer un rôle économique
et social fort, pas seulement dans les secteurs stratégiques
de l’économie, mais dans tout le champ économique
et social. C’est la condition sine qua non pour sortir
la grande masse de la population africaine de la misère
et en faire l’acteur d’un progrès porteur
d’une prospérité soutenue pour tous.
Que cet Etat fort, juste et démocratique, n’interdise
pas l’existence d’un secteur privé riche d’avenir
et ne bloque pas arbitrairement les initiatives fécondes,
précisément parce qu’il est fort, juste et
démocratique, voilà qui tombe sous le sens. Mais
l’Etat africain ne peut pas continuer d’être
ce qu’il a été pendant plus d’un demi-siècle,
continuer de compter seulement et exclusivement sur “l’aide” et
l’investissement étranger comme c’est le cas
dans la plupart des Etats du continent, y compris les mieux dotés
par la Nature et l’Histoire.
De même, l’Etat africain ne doit pas compter seulement
sur les impôts dans une société où l’immense
majorité de la population n’est pas encore en mesure
d’en payer beaucoup, et où l’investisseur
privé national et les entreprises étrangères
utilisent tout un arsenal de dispositifs de contournement visibles
ou occultes pour ne pas en payer ou en payer le moins possible.
L’Etat africain doit investir. Autant que possible massivement
dans l’économie et dans le social. Pas seulement
pour préparer le terrain a l’investisseur privé national
et au capital étranger, mais pour se donner des ressources
pouvant lui permettre d’organiser et de promouvoir le développement
durable : Un développement durable, non pas ce dont on
parle si abondamment depuis des années, mais un développement
durable, parce que source d’une prospérité soutenue
pour les populations concernées.
Le discours du “moins d’Etat” et du “tout
privé” est un discours idéologique destiné à maintenir
la majorité de la population dans la pauvreté,
afin de mieux la soumettre à la domination et à l’exploitation
d’une minorité qui s’accapare toute la richesse
du monde dans le but de se conforter sans cesse dans sa fortune
et dans sa puissance.
C’est à l’Etat que revient d’abord
le rôle d’assurer la protection de la population
et de créer les conditions de sa prospérité dans
tous les sens.
Fait à Paris le 12 Février 2009
Prof. E. GU-KONU
CDPA-BT, Premier Secrétaire
|