|
Le Grad s’interroge: Vers la
fin ou l’aggravation de la crise togolaise?
Revue de la situation socio-politique,
octobre 2007 - Février 2009
28 mars 2009
I. Introduction
La classe politique, qu’elle appartienne au pouvoir ou à l’opposition,
semble avoir bien pris conscience de l’impact de la longue
crise togolaise qui continue de compromettre la vie économique
et sociale des populations. Celles-ci sont confrontées,
d’année en année, à la baisse régulière
de leur pouvoir d’achat qui affecte leur niveau de vie.
Cette prise de conscience s’explique par le mal développement
national et la mauvaise gouvernance qui se traduisent par la
misère et l’accentuation de la paupérisation
préjudiciable à la paix sociale. La prise de conscience
de cette évolution constitue un risque constant susceptible
de remettre en cause la concorde et l’unité nationales,
particulièrement menacées ces derniers temps par
la flambée de prix des denrées alimentaires et
un ensemble de dégâts causés par les catastrophes
naturelles, notamment, les inondations. Elle semble, sans doute,
avoir inspiré les autorités qui ont adopté un
train de mesures et de décisions destinées à apporter
des améliorations que les populations sont en droit d’attendre.
Ces efforts du pouvoir, dans le sens d’une politique d’apaisement,
qui est son option d’une démocratie apaisée,
sont notamment marqués par la volonté manifeste
de promouvoir un esprit de dialogue entre les protagonistes de
la crise, et d’engager des programmes de stratégie
de réduction de la pauvreté et d’entretenir
des relations de coopération avec la communauté des
nations respectueuses des valeurs démocratiques et des
droits humains.
Dans cet ordre d’idée, on peut citer les actions
suivantes : le dialogue intertogolais, la signature de l’Accord
politique global (APG), la formation du Gouvernement d’union
nationale (GUN), l’organisation des élections législatives
sans violence, une nouvelle Assemblée nationale marquée
par la participation de trois formations politiques le Rassemblement
du Peuple Togolais (RPT: 50) sièges; l’Union des
Force de Changement (UFC: 27); le Comité d’Action
pour le Renouveau (CAR: 4); la formation de deux gouvernements
avec des membres issus d’horizons politiques divers et
de la société civile, mais toujours numériquement
dominés par la majorité RPT ; l’organisation
des consultations nationales en vue de combattre l’impunité qui
s’inscrit dans le cadre de l’application des réformes
prévues par l’APG ; et la préparation et
l’organisation de la table ronde de Bruxelles avec les
bailleurs de fonds. Une analyse de ces actions révèle
une certaine dynamique de la vie nationale. Elles traduisent
apparemment le souci des dirigeants de provoquer une rupture
avec une situation de crise qui perdure, alors que, de toute évidence,
il leur suffisait d’appliquer scrupuleusement les éléments
de solution tels que définis dans la feuille de route
de l’APG afin de s’en sortir.
II. Plus d’accent sur l’aspect économique
que sur l’aspect politique
Au cours de la période considérée, les activités
des dirigeants ont particulièrement porté sur un
engagement dans la recherche de solutions à une série
de difficultés qui entravent l’existence quotidienne
des togolais et qui compromettent leurs aspirations à un
minimum de bien-être, que justifie l’importance des
potentialités de l’économie nationale telles
que la disponibilité des ressources humaines et naturelles
et celles déjà en utilisation dans le pays. Le
GRAD, tout en étant attentif à l’intérêt
que semblent porter les autorités togolaises à l’amélioration
des conditions de vie des populations, se demande, toutefois,
si ces actions ponctuelles en faveur d’un mieux-être
des populations sont-elles réellement de nature à faire
avancer l’application des réformes prévues
par l’APG ? En effet, la volonté politique qui sous-tend
ces actions qui obéissent plutôt à l’urgence
du moment, face au désarroi des populations désemparées,
pourrait semer la confusion dans l’esprit des acteurs politiques
en les amenant à privilégier l’approche économique
au détriment de l’approche politique dans la résolution
de la longue crise togolaise.
Dans cette optique, elle tendrait à faire admettre que
la crise togolaise serait davantage d’origine économique
et tous efforts de solution devraient donner la priorité aux
initiatives économiques pertinentes au regard de la demande
sociale des populations. Cette vision des choses s’écarte
largement de celle définie par la genèse de la
longue crise togolaise qui est historiquement et fondamentalement
une crise politique, axée sur la culture de la violence
et la logique de l’impunité entretenues par les
coups d’Etat successifs, un ensemble de violations systématiques
des droits humains à l’antipode des pratiques démocratique
en voie d’instauration dans notre pays. Et cette marche
qu’on peut bien qualifier de tumultueuse vers la démocratie,
caractéristique de l’histoire politique récente
de notre pays, peut-elle être affermie et accélérée
par les événements qui ponctuent, ces derniers
temps, l’évolution de notre vie nationale ? A cette
question, une analyse rigoureuse de ces événements
qui attirent l’attention de l’ensemble de la classe
politique, des populations et de la communauté internationale
peut aider à identifier quelques éléments
de réponse appropriés.
III. Principaux événements de l’évolution
politique récente
A. Nomination du nouveau Premier Ministre
Parmi ces événements, on peut noter le changement
de gouvernement suite à la démission du Premier
Ministre Komlan Mally et la nomination du nouveau Premier Ministre
Fossoun HOUNGBO. Cette nomination a beaucoup marqué les
esprits en raison du caractère précipité du
départ du Premier Ministre Mally. Les raisons officielles évoquées
par les autorités mettent l’accent sur la réalisation
de la mission qui lui a été confiée
dont l’objectif principal est la reprise de la coopération
de l’Union européenne (UE) avec le Togo. La nomination
du nouveau Premier Ministre est également marquée
par un ensemble de comportements qui ont laissé interrogateur
et perplexe tout observateur attentif de la vie politique togolaise.
En effet, elle intervient en un moment où le pays est particulièrement
confronté à d’innombrables difficultés
allant de la flambée des prix de produits alimentaires
et pétroliers aux dégâts causés par
les catastrophes naturelles, en passant par l’organisation
des consultations nationales en vue de combattre l’impunité,
et, la pression d’une partie de la classe politique en
faveur de l’application des réformes constitutionnelles
et institutionnelles. Cette nomination dont nous venons de noter
le caractère précipité, a donné l’impression
de répondre plutôt à une urgence bien connue
des seules autorités, qu’elles n’ont pas jugée,
du reste, nécessaire d’en informer les populations
et les autres parties signataires de l’APG. Cette précipitation
apparaît également dans l’organisation
et le calendrier du nouveau Premier Ministre obligé de
repartir vers l’institution où il était employé,
avant de revenir une semaine plus tard pour former le nouveau
gouvernement, présenter son programme à l’Assemblée
nationale et repartir dès le lendemain à la Table
ronde de Bruxelles pour solliciter l’appui des bailleurs
de fonds. Elle constitue, sans doute, la prise de conscience
de l’urgence de résoudre en un délai de temps
réduit un ensemble de problèmes vitaux.
Le nouveau Premier Ministre semble reconnaître volontiers
une telle urgence lorsqu’il laisse entendre la nécessité d’obtenir
des résultats significatifs au terme de six mois d’activité au
lendemain de sa nomination. Le GRAD pense qu’il est aussi
conscient des contraintes d’ordre politique, économique
et financier qui jalonnent son parcours, compte tenu de l’impact
des expériences antérieures du régime togolais
en ce domaine. Le GRAD tient, néanmoins, à noter
la volonté politique d’agir vite ainsi manifestée
par le nouveau Premier Ministre face à l’ampleur
des défis qui caractérisent la crise togolaise.
Il espère que la conscience de l’importance du retard
pris par rapport au calendrier des réformes prévues
ne sera pas perturbée par des considérations politiciennes
liées à la perspective de l’élection
présidentielle de 2010. A cet égard le GRAD craint
que la nomination du nouveau Premier ministre ne s’inscrive
dans une stratégie électorale destinée davantage à faire
croire, d’une part, aux populations apparemment résignées,
complètement abattues par la misère, et, d’autre
part, à la communauté internationale l’illusion
d’un changement, en particulier, à l’endroit
de l’UE, probablement consciente de l’inefficacité de
ses mesures de rétorsion contre les régimes antidémocratiques
qui pénalisent beaucoup plus les populations terrorisées
que les autorités indexées.
B. Formation du nouveau gouvernement
La formation du nouveau gouvernement intervenue le 17 septembre
2008, frappe par le nombre impressionnant de l’équipe
mise en place. En effet sa taille passe de 22 à 26 Ministres
y compris le Premier ministre, avec 3 Ministres d’Etat,
20 Ministres, 2 Ministres délégués et
2 Secrétaires d’Etat. Elle comporte 4 femmes contre
2 pour le gouvernement précédent. On y compte
le même nombre de représentants des partis de
l’opposition non représentés à l’assemblée
nationale soit 2 CDPA, 1 CPP et le même nombre de représentants
issus de la société civile, soit 1 GF2D, 1 REFAMP.
Une analyse de la structure de cette équipe gouvernementale
et la distribution des portefeuilles ministériels montre
que le but recherché dans le cadre du dernier remaniement
gouvernement ne semble pas viser un véritable changement
en profondeur en fonction des grands défis du moment,
imposés par la situation actuelle de notre pays. Il
faut noter que l’ancien Premier Ministre est maintenu
dans la nouvelle équipe gouvernementale avec le poste
de Ministre d’Etat. Il en est de même pour la plupart
des ministres de son gouvernement à l’exception
de quatre. Cela exprime une volonté de continuité qui
cherche à rassurer la majorité au pouvoir et à compenser
les insuffisances liées à la connaissance de
terrain du nouveau Premier Ministre. C’est le lieu de
s’interroger sur la pertinence de ce changement de gouvernement
dans lequel la principale nouveauté se limite à l’arrivée
du nouveau Premier Ministre, quelque peu isolé et démuni
face aux caciques du pouvoir RPT, particulièrement renforcé par
une forte majorité à l’Assemblée
nationale et l’omniprésence du « Grand Blanc
Souffleur » toujours derrière les rideaux de la
Présidence.
Le retard dans l’application des réformes prévues
par l’APG traduit la capacité d’immobilisme
que les tenants du pouvoir peuvent délibérément
organiser à travers les procédures de blocage à l’Assemblée
Nationale et l’absence d’initiatives appropriées
au niveau du gouvernement. Et, pourtant, l’APG en son point
n° 3.2 stipule que les propositions concernant les réformes
constitutionnelles et institutionnelles élaborées
pendant le mandat du Gouvernement d’union nationale (GUN)
seront prises en considération par la prochaine législature
qui a commencé concrètement avec l’installation
de la nouvelle Assemblée Nationale sortie des résultats
des législatives du 14 octobre 2007. Cette responsabilité incombe à toutes
les formations politiques signataires de l’APG, dont les
unes sont représentées à l’AN et les
autres au gouvernement. Dans ce contexte, il apparaît évident
que tous les acteurs engagés pour le changement tel que
prévu par l’APG sont réunis pour réaliser
les réformes constitutionnelles et institutionnelles,
décisives quant à la sortie de la longue crise
togolaise. Mais si le retard persiste, cela doit signifier que
les signataires de l’APG ne s’impliquent pas suffisamment
pour provoquer les réformes souhaitées et prévues.
Cela pourrait apparaître comme un retard délibéré,
voire calculé, qui s’inscrit dans une stratégie
d’immobilisme garantissant le maintien du statu quo ante.
Une telle stratégie du statut quo orientée, tout
compte fait, vers le pourrissement de la situation de crise est-elle
vraiment compatible avec les motivations profondes de l’ensemble
de l’électorat togolais largement sensible à l’appel
au changement que l’organisation du processus électoral
ne permet pas encore de traduire positivement dans les faits
? Pourquoi les signataires de l’APG cherchent-ils à ignorer
l’existence réelle de cet Accord fondamental qui
préconise la voie de la sagesse pour résoudre sans
violence la crise togolaise ? Le nouveau Gouvernement est-il
disposé à prendre effectivement en compte les attentes
des Togolais malmenés par la vie chère, taraudés
par la corruption, sinistrés par les inondations et quotidiennement
préoccupés et fragilisés par l’insécurité croissante
? Le Gouvernement HOUNGBO est-il prêt à résoudre
les principaux problèmes en suspens, légués
par le gouvernement Mally, même si les membres de celui-ci
sont massivement présents au sein de son équipe
gouvernementale?
C. Table ronde de Bruxelles
La table ronde de Bruxelles, officiellement appelée la
Conférence des Partenaires au développement du
Togo, a eu lieu les 18 et 19 septembre 2008 dans la capitale
de l’UE. Elle représente le moment fort symbolisant
la reprise effective de la coopération de l’UE avec
le Togo. En effet elle est marquée par la participation
des principaux pays de l’UE, des représentants de
la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international
(FMI) et d’autres institutions politiques et de financements
censés constituer la communauté internationale
des bailleurs de fonds. Elle vise à apporter à tous
les participants la garantie des autorités togolaises
décidées à respecter désormais les
engagements pris auprès de l’UE, et à organiser
le développement national à travers un certain
nombre d’actions pour lesquelles les organisateurs de la
table ronde sollicitent l’aide des bailleurs de fonds.
Le communiqué final de la conférence souligne,
en outre, que cette importante rencontre est organisée
par le Gouvernement togolais avec l’appui de la Commission
Européenne, du Programme des Nations Unies pour le développement.
Il met l’accent sur le fait que les efforts de réformes
engagés par le Gouvernement togolais ont permis d’obtenir
des résultats qui « doivent conduire à un
réengagement total de la communauté internationale,
avec l’arrivée de nouveaux financements et de nouveaux
partenaires ». Il rappelle clairement que les difficultés
connues par le pays entre 1990 et 2005 ont des « causes
dues principalement à une faible gouvernance tant au niveau
politique qu’économique ».
Dans ces conditions, les organisateurs de la table ronde ont
le souci de tenir compte de cette double cause de la situation
actuelle du Togo dont la fragilité a été « encore
accentuée par les graves événements survenus
en 2008 (crises alimentaires, hausse des prix du pétrole,
inondations) qui appellent des actions urgentes. » Et,
probablement, à cause de l’impact de ces derniers événements
socio-économiques, une attention particulière est
portée ici sur les préoccupations d’ordre économique.
Elles cherchent à répondre à l’urgence
des actions imposées par un ensemble d’exigences
liées à la réparation ou à la reconstruction
des infrastructures démolies par l’usure et les
inondations, à la réduction constante du pouvoir
d’achat, à la survie et à la demande sociale
des populations largement démunies, avec près des
trois quart vivant sous le seuil de la pauvreté (moins
de 1dollar USA par jour).
Cependant les organisateurs paraissent conscients du fait que
la cause politique de la situation économique actuellement
préoccupante ne devra pas être perdue de vue. C’est
ce que le nouveau Premier ministre vise à rappeler à travers « la
poursuite résolue des mesures en matière de gouvernement
politique ». Et ces mesures portent sur les huit points
suivants : 1) la promotion d’un travail législatif
consensuel en matière de raffermissement de l’Etat
de droit et de consolidation de la démocratie ; 2) le
réaménagement du code électoral pour prendre
en considération les recommandations des missions d’observations électorales
; 3) l’opérationnalisation des modalités
de financement des partis politiques ; 4) l’engagement
des discussions destinées à la mise en place d’un
cadre permanent de dialogue et de concertation ; 5) la mise en
place d’un statut de l’opposition ; 6) l’élaboration
d’une feuille de route précisant le cadre de la
décentralisation, qui sera l’objet d’une approche
graduelle ; 7) la préservation d’un esprit d’apaisement
et de dialogue en vue des élections présidentielles
; 8) la mise en place de la Commission Vérité Justice
Réconciliation .
Les discussions de la table ronde doivent permettre d’établir
la confiance nécessaire entre les autorités politiques
togolaises et les bailleurs de fonds représentés
au niveau des pays et des institutions internationales. Elles
doivent pouvoir convaincre que le Togo a effectivement changé selon
les critères d’évaluation établis
par l’UE et la communauté internationale.
Elles doivent montrer que le Togo est devenu fréquentable
et présente une image acceptable, susceptible de séduire à nouveau
l’UE et la communauté internationale. Vue sous cet
angle, la table ronde apparaît davantage comme un haut
lieu de séduction où les acteurs de la vie politique
togolaise sont conviés pour amener les autres participants à être
sensibles à leurs propositions d’action, à leurs
programmes de développement économique et social.
C’est pourquoi, pour améliorer ses chances, il faut
compter sur le lobbying, un ensemble d’appuis et de personnes
ressources capables de défendre avec succès l’intérêt
du groupe solliciteur concerné. C’est dans cette
optique qu’il faut situer le rôle de Louis Michel,
Commissaire Européen au développement et à l’Aide
Humanitaire, unanimement apprécié par les organisateurs
de la table ronde, et, en particulier, par le nouveau Premier
Ministre.
D. Visite de M. Louis MICHEL
Dans le cadre de ses activités au sein de l’administration
européenne bruxelloise, Louis Michel a toujours entretenu
d’excellentes relations avec les autorités togolaises,
incarnant le régime en place depuis plus de quarante ans.
Certains observateurs du monde diplomatiques euro-africain estiment
que parfois les déclarations et les comportements du Commissaire
Européen présentent un degré d’ambiguïté déplorable
au regard du principe de neutralité et d’impartialité pour
le respect duquel sa charge lui fait cependant obligation. Par
exemple, il est indiqué dans le communiqué final
que « dans son mot de bienvenue, le Commissaire Louis
Michel a salué l’importance des réformes
engagées en matière de gouvernance politique et économique
depuis 2005 ». Cette vision optimiste des réalités
togolaises apparaît quelque peu démentie par l’observation
du vécu des acteurs politiques et des populations au Togo,
avant et après 2005. Les organisateurs de la Conférence
des Partenaires au Développement du Togo reconnaissent
l’impact des crises alimentaires, de la hausse des prix
du pétrole, des inondations sur la vie des Togolais ainsi
que la poursuite de huit réformes politiques, non des
moindres, annoncées par le nouveau Premier ministre.
Le soutien du Commissaire Européen M. Louis Michel ne
s’est pas arrêté à l’organisation
de la Conférence de Bruxelles. Il est devenu pratiquement
permanent comme en témoigne sa visite les 3, 4 et 5 octobre
2008 à Lomé. Il est venu par la route en provenance
d’Accra, après sa participation au 6è Sommet
des pays du groupe Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP),
tenu dans la capitale ghanéenne, les 2 et 3 octobre 2008.
La visite de M. Louis Michel est marquée par un nombre
de rencontres spécifiques destinées à renforcer
la confiance des populations locales, de l’UE et de la
communauté internationale en les autorités togolaises,
et à soutenir rigoureusement le programme de redressement économique
que celle-ci ont présenté à Bruxelles. Et
ce programme de relance de l’économie nationale
défendu par le gouvernement togolais met davantage l’accent
sur l’urgence des actions de développement économique
et social, aux dépens de celle des réformes constitutionnelles
et institutionnelles, prévues par l’APG et requises
pour une sotie de crise sans violence. Il a fait l’objet
principal des discussions que le Commissaire Européen
a tenu à organiser avec les membres du gouvernement, les
partis politiques, les parlementaires, les délégations
de la société civile (OSC) et les populations.
Certains discours et prestations comme ceux observés sur
les lieux de micro-réalisations financées par l’UE
semblent s’inscrire pratiquement dans un processus de campagne électorale
plutôt que dans celui d’une simple allocution de
circonstance.
Ces dérapages seraient-ils dus au fait que le Commissaire
Européen aurait une profonde maîtrise du dossier
de la crise togolaise ? En effet, les échanges du Commissaire
avec les délégations des OSC ont permis d’apprécier
sa profonde connaissance des caractéristiques de la longue
crise togolaise, ainsi que sa pertinente évaluation des
chances de réalisation du programme de redressement présenté par
le Gouvernement togolais à Bruxelles. M. Louis Michel
estime que les forces de blocage possible sont la classe politique
et les populations marquées par la misère, «la
déshérence mentale et la résignation».
L’identification des obstacles potentiels au programme
de redressement proposé par le Gouvernement togolaise
ne devra pas se limiter aux seules forces de blocage indiquées
ci-dessus. Elle devra également prendre en considération
l’exigence de la bonne gouvernance qui comporte, entre
autres contraintes morales, la nécessité de transparence,
le culte du compte rendu, l’amour patriotique. Dans ce
cas, la gestion transparente et citoyenne des ressources disponibles
ou allouées pour le développement national s’avère
aussi déterminante sinon plus importante pour le bien-être
des populations que la recherche systématique des moyens
d’action et autres ressources complémentaires à travers
l’aide extérieure, octroyée souvent en des
conditions de plus en plus dures et humiliantes. En effet, il
convient de noter que si les ressources de l’aide devraient
seules suffire à répondre aux attentes des pays
bénéficiaires, le niveau de développement
programmé serait déjà atteint pour un certain
nombre de pays africains, soutenus par l’aide extérieure
depuis leur indépendance, soit près de cinq décennies
pour une bonne moyenne de ces pays. Mais ce n’est malheureusement
pas le cas. Les programmes actuels de réduction de la
pauvreté sont là pour nous le rappeler. Et pourtant
que d’humiliations et de contorsions indignes, au regard
de la souveraineté nationale, les bailleurs de fonds
imposent aux bénéficiaires à travers les
conditions d’octroi de ces programmes d’aide régulièrement
soumis à des modifications visant à assurer la
maîtrise des évolutions plus que rapides dans ces
sociétés en mutation et que les promoteurs de ces
procédures de l’aide cherchent à contrôler
très étroitement ! Ce souci de contrôle apparaît
sans doute plus sélectif et rigoureux pour l’utilisation
des fonds de développement en provenance de l’aide
extérieure que pour la gestion des fonds mobilisés
sous forme de ressources propres à l’intérieur
du pays. Par exemple au Togo, l’audit indépendant
préconisé au lendemain de la suppression du Fonds
d’Entretien routier (FER) n’est pas encore entrepris
jusqu’à ce jour, malgré les recommandations
des acteurs politiques et des populations à travers les
OSC, préoccupés par le phénomène
d’impunité économique organisé autour
d’un système de corruption et de gestion opaque
de l’économie nationale.
E. Impacts de la crise alimentaire, des catastrophes
naturelles et de la flambée des prix
Au moment de la tenue de la table ronde de Bruxelles, l’impact
de la crise alimentaire, des catastrophes naturelles et de la
hausse généralisée des prix est toujours
sensible et visible dans le vécu quotidien des populations
togolaises. Les promesses de financement des bailleurs de fonds
enregistrées en faveur du programme de redressement présenté à la
Conférence de Bruxelles n’ont pas mis fin aux souffrances
des populations dont environ trois quart sont confrontées
aux affres de la faim, à la faiblesse du pouvoir d’achat,
et aux difficultés d’accès aux structures
scolaires et sanitaires appropriées. En effet, les prix
des produits alimentaires, en particulier ceux des céréales
continuent de connaître une hausse inhabituelle pour la
période considérée. Il est vrai que beaucoup
de facteurs tels que l’effondrement des ponts, la dégradation
des routes principales, l’augmentation du prix du carburant
et celle du ciment, interviennent dans le maintien et l’entretien
de cette hausse généralisée des prix dans
l’économie réelle togolaise. Le GRAD avait
présenté dans l’une de ses publications intitulée « Catastrophe
naturelle: le GRAD s’interroge sur les causes de l’ampleur
des dégâts », un ensemble d’observations
et de recommandations relatives au phénomène de
la réduction du pouvoir d’achat, entretenue par
la flambée des prix des produits agricoles et industriels,
la faible productivité de l’économie nationale
et la mauvaise gouvernance axée sur un système
de corruption tentaculaire. L’exigence d’audits en
vue d’identifier les causes et les responsabilités
dans la gestion des infrastructures aujourd’hui défaillantes
s’inscrit dans le processus de lutte contre l’impunité de
crimes économiques qui constitue une conséquence
non négligeable de l’impunité politique.
La gestion transparente des inondations et des populations sinistrées,
la conscience effective des responsabilités des dirigeants
envers les populations, la modernisation rapide de la justice
nationale, la sécurisation performante de la vie de tous
les citoyens, et la volonté des gouvernants de promouvoir
le bien-être constituent également un ensemble d’objectifs
dont la réalisation permet de répondre à l’urgence
de la situation de crise actuelle et à la nécessité de
s’en sortir. La poursuite de ces objectifs de transparence
démocratique est de nature à renforcer la construction
de l’Etat de droit et à accélérer
le processus de relance de l’économie.
F. Publication des résultats des consultations
nationales pour combattre l’impunité
Il convient de rappeler que les consultations nationales sont
une initiative du gouvernement dit d’ouverture. Cette initiative
vise à répondre à la nécessité de
combattre l’impunité, dans le cadre des réformes
prévues par l’APG. Ces consultations nationales,
initiées avec l’appui technique des représentants
du Haut Commissariat des Nations Unies des Droits de l’Homme
(HCDH), sont censées préparer les populations,
les partis politiques et les OSC à l’installation
d’une Commission Vérité - Justice – Réconciliation.
Le rôle de cette nouvelle institution dans le processus
de sortie de crise est reconnu et souligné par l’équipe
des Nations Unies chargée de l’enquête en
vue de l’établissement des faits avant, pendant
et après les élections du 24 avril 2005, celle
de l’enquête nationale conduite par l’ancien
Premier Ministre de la transition post conférence nationale
souveraine M. Joseph KOFFIGOH et les signataires de l’APG,
comme une étape déterminante dans la quête
de la réconciliation. Celle-ci est proclamée depuis
des décennies au point de devenir un simple slogan propre à entretenir
de vains espoirs, à saper la confiance des protagonistes
et à encourager les partisans de la culture de la violence.
Les résultats de ces consultations nationales sont publiés
et même disponibles aujourd’hui sur un site Internet
spécial, accessible à toute personne qui le souhaite.
Ceux-ci permettent-ils d’échapper à ce schéma
de banalisation généralement lié au processus
de réconciliation envisagé par les tenants du pouvoir
dans notre pays?
Une analyse rigoureuse de ces résultats peut aider à identifier
des éléments de réponse à cette préoccupation
fondamentale du GRAD face à la question de l’impunité et
de la réconciliation. La méthode de travail adoptée
pour l’organisation des consultations nationales laisse
entrevoir le souci des promoteurs de toucher toutes les composantes
de la population, la classe politique et des organisations de
la société civile (OSC), ainsi que les personnalités
représentatives des principales périodes et étapes
marquantes de la longue crise togolaise. Elle comporte également
la volonté de transparence soutenue par un ensemble d’efforts
cherchant à garantir la crédibilité des
participants associés aux résultats de ces consultations
programmées. Les résultats proviennent de 112 réunions
regroupant plus de 2000 personnes et de l’administration
de 30500 questionnaires dont 27000 exemplaires sont auto-administrés,
3000 exemplaires remplis par les points focaux, et 500 exemplaires
photocopiées et auto-administrés. Ils indiquent
que sur 30500 questionnaires distribués, un total de 22910
exemplaires sont collectés, respectivement remplis par
16045 hommes et 6865 femmes. Dans cet effectif total de questionnaires
collectés, il faut compter 2174 jeunes de moins de 20
ans.
Ces résultats révèlent la diversité des
opinions exprimées par les Togolais sur la manière
dont ils souhaitent résoudre la question de l’impunité et
organiser les étapes définissant le processus de
sa réalisation. Les orientations proposées par
les personnes interrogées ne sont pas nécessairement
convergentes. Elles appellent la nécessité d’opérer
un choix, un arbitrage permettant de mettre en place une commission
Vérité-Justice-Réconciliation crédible
et opérationnelle. Dans ce cas, la grande question concerne
le mode de désignation des personnes chargées d’animer
cette structure de lutte contre l’impunité en toute
indépendance d’esprit et en toute transparence,
dans le respect des intérêts des populations et
des parties prenantes au règlement de la crise et dans
celui des procédures démocratiquement établies.
Les statistiques relatives à la taille de la population
d’enquête et aux diverses catégories d’échantillons
montrent à suffisance l’importance attachée à la
représentativité des personnes interrogées,
et ce, en fonction de la diversité des populations cibles.
Au plan méthodologique tout cela paraît satisfaisant
et confère une certaine crédibilité aux
résultats d’enquête recueillis. Cependant
ceux-ci, tout en apportant des éléments de réponse
aux principales questions, laissent toujours en suspens la question
décisive de la mise en place effective de la commission
Vérité-Justice-Réconciliation, chargée
de rechercher et d’appliquer les mesures appropriées à une
véritable lutte contre l’impunité. Cette
situation pose la question de crédibilité de
l’entité habilitée à procéder à l’installation
de cette commission nationale incontournable dans le processus
de lutte contre l’impunité. Elle met en relief la
complexité du contexte politique togolais marqué par
la prédominance du parti au pouvoir depuis plus de quatre
décennies, l’une des sept formations parties prenantes
au Dialogue intertogolais et signataires de l’APG. Il faut
noter que le RPT est également majoritaire à l’Assemblée
nationale avec 50 sièges contre 27 sièges pour
l’UFC et 4 pour le CAR. L’APG prévoit que
l’application des réformes constitutionnelles et
institutionnelles soit effectuée dans le cadre de l’actuelle
législature. L’initiative de ce processus de changement
profond peut-elle être celle des tenants du pouvoir, comme ce
fut le cas ailleurs sous d’autres cieux confrontés à des
expériences politiques dominées par les violations
massives des droits humains ? Le GRAD pense que la crédibilité et
la portée réelle des résultats des consultations
nationales semblent dépendre, en définitive de
la justesse de la réponse apportée à cette
dernière interrogation par les autorités nationales.
Il estime en outre que, compte tenu de l’acuité de
la crise togolaise, toute démarche superficielle devrait être
rejetée au profit de toute approche de solution fondée
sur la recherche de crédibilité, la confiance mutuelle
et la transparence. Celle-là visant à entretenir
le dilatoire ne ferait que retarder voire compromettre les chances
de sortie de crise que paraît garantir la volonté d’appliquer
les réformes prévues par l’APG. Ce triste
constat amène le GRAD à établir que les
résultats des consultations nationales conduisent finalement à une
situation paradoxale, dans laquelle les facteurs de changement
profond sont légitimement entre les mains des acteurs
qui ne paraissent pas objectivement disposés à les
utiliser pour répondre aux attentes de la population longtemps
victime de la culture de l’impunité. Et cela rend
particulièrement élevé le risque de voir
les tenants du pouvoir devenir à la fois juge et partie
dans le processus de lutte contre l’impunité. Comment
sortir de ce cercle vicieux? Le GRAD a déjà formulé un
certain nombre de propositions dans ses publications antérieures
: La crise togolaise a-t-elle une issue? Le mémorandum
sur les perspectives politiques du Togo jusqu’en 2012; Œuvrons
ensemble pour une véritable société démocratique
; Nos interrogations sur les consultations nationales.
G. Gratuité des enseignements préscolaire
et primaire
Le communiqué sanctionnant le premier Conseil des ministres
du nouveau gouvernement Houngbo, du mercredi 1er Octobre 2008,
a rendu publique la décision de supprimer les frais de
scolarité, encore appelés écolage pour les élèves
des enseignements préscolaire et primaire.
L’organe de presse officiel, Togo-Presse, dans sa parution
no. 7880 du jeudi 2 octobre 2008, donne de larges extraits de
ce communiqué. Le GRAD apprécie et félicite
le gouvernement pour cette initiative qui s’inscrit dans
les objectifs du millénaire, réalisables à l’horizon
2015.
En effet l’un de ces objectifs est l’éducation
pour tous dans les pays sous développés. De ce
fait, l’école devient obligatoire et accessible à tous
les enfants scolarisables. Ainsi, la décision du gouvernement
pourrait signifier que désormais la faiblesse du pouvoir
d’achat des ménages ne pourra justifier la mise à l’écart
des enfants en âge d’aller à l’école
du processus éducatif dans le préscolaire et le
primaire. Elle représente un engagement déterminant
des autorités d’aller de l’avant dans l’amélioration
de la conscience citoyenne de la jeunesse nationale face aux
défis de la mondialisation et de la modernisation des
populations concernées. De nos jours ce n’est plus
un secret pour personne de constater la relation qui existe entre
l’éducation et le développement des populations à tous
les niveaux d’activité dans toutes les sociétés
humaines, en particulier celles dites modernes et contemporaines.
Le transfert de technologie qu’implique le processus d’industrialisation
inhérent à tous efforts de développement économique
et social des pays africains ne pourrait se faire ou se concevoir
sans une bonne politique d’alphabétisation en faveur
des différentes couches de la population. Les programmes
de l’UNESCO ne cessent d’attirer constamment l’attention
sur ces exigences. L’exemple des pays émergents
tend à en confirmer la justesse. Et la régression
du taux national de scolarisation observé au Togo ces
deux dernières décennies constitue une source de
préoccupations pour le devenir de la jeunesse confrontée à la
délinquance et au chômage, singulièrement
celui des diplômés et des techniciens régulièrement
formés soit sur le tas soit dans des structures de formation
nationales appropriées.
De multiples raisons expliquent cette régression dangereuse
et fort compromettante pour la croissance économique et
sociale du pays. La crise économique généralisée
des années 1980 avec son cortège de mesures draconiennes
de redressement édictées dans le cadre des politiques
d’ajustement structurel de la Banque mondiale (BM) et du
Fonds monétaire internationale (FMI), l’impact de
ces mesures sur le coût de la vie et l’ampleur du
chômage national alimenté par des licenciements
massifs ont contribué à une réduction significative
des revenus des ménages. Ceux-ci confrontés à un
problème de survie tendent, d’abord, à privilégier
les priorités d’ordre alimentaire et sanitaire aux
dépens de celles liées aux impératifs de
l’éducation des enfants. Dans ce contexte, il est également
observé que les parents associent souvent les enfants
aux activités économiques permettant d’atteindre
les objectifs de survie de la famille. L’importance des
frais d’écolage dans le budget familial d’une
part et dans celui de l’école d’autre part
amène les parents à renoncer d’envoyer leurs
enfants à l’école et les directeurs d’école à renvoyer
les élèves à la maison pour défaut
de paiement de frais scolaires nécessaires au fonctionnement
de leurs établissements. C’est pourquoi la suppression
des frais scolaires a suscité l’enthousiasme des
parents et l’indignation voire même la tristesse
des directeurs d’école conscients du manque à gagner
ainsi créé au niveau des directeurs d’école,
acculés ailleurs à soumettre les parents d’élèves à des
cotisations extraordinaires ou parallèles, conduit à se
demander si la suppression des frais scolaires entraîne
une véritable gratuité de l’école
préscolaire et primaire. Cette dernière interrogation
soulève par ricochet un nombre de questions subsidiaires
relatives à la capacité réelle de couverture
des dépenses de fonctionnement des écoles préscolaires
et primaires par l’Etat togolais. L’immensité des
besoins existants en matière de gestion des établissements
scolaires tant publics que privés et l’implication
constante des parents d’élèves sollicités
pour participer au financement partiel du budget des établissement
scolaires (achat de tables bancs, fournitures pédagogiques,
salaires des enseignants, construction et gestion des écoles
d’initiative locales ou édiles, etc.) révèlent
un ensemble de réalités socio-économiques
et de comportements mettant en évidence la confusion des
rôles entre les gouvernants et les populations. Ainsi,
le GRAD estime que l’intérêt actuellement
porté aux conditions de scolarité des élèves
du préscolaire et du primaire devra amener les autorités à se
pencher sur les moyens d’améliorer les conditions
financières et de travail dans le monde éducatif
togolais. Les autorités en sont bien conscientes depuis
la réforme de l’école scolaire en 1975.
IV. Impact de ces événements sur le processus
de sortie de crise
La diversité des événements indiqués
ci-dessus implique également une diversité d’influences
dont les unes et les autres dépendent des caractéristiques
de chaque catégorie de situation définie par la
spécificité de l’événement
considéré. Si le critère de réparation
de ces événements est défini en fonction
de la nature de l’acteur à l’origine de l’événement
considéré, il apparaît que la majorité des événements
relève de l’initiative du gouvernement. En dehors
des consultations nationales, chacun de ces événements
ne semble pas présenter un impact direct sur le processus
de réformes susceptibles d’accélérer
le mouvement de sortie de crise. En effet, le reste de ces événements
est dominé par des préoccupations d’ordre économique
qu’un ensemble de facteurs endogènes et exogènes
ont particulièrement entretenues au cours de la période
considérée. La flambée des prix des produits
alimentaires et pétroliers dans le monde et la faiblesse
du pouvoir d’achat des populations confrontées à la
hausse des prix des denrées alimentaires de base et à celle
du ciment et des carburants accaparent l’attention au point
de reléguer au second plan la promotion effective des
réformes politiques prévues par l’APG. Elles
assignent un caractère d’urgence à la demande
sociale que l’ampleur des catastrophes causées par
les inondations, les dégradations d’infrastructures
stratégiques pour l’économie nationale et
l’isolement des populations sinistrées tend à accroître.
Cette conjoncture renforce le mal vivre des Togolais qui finissent
par se focaliser davantage sur les préoccupations économiques,
bien que pour la majorité des observateurs des réalités
togolaises la crise togolaise soit essentiellement d’origine
politique. Elle rend très sensibles les populations à toute
fluctuation du pouvoir d’achat, à tout indice de
la vie chère et à toute promesse d’aide ou
de concours capable de soulager les difficultés quotidiennes
par l’application des stratégies de réduction
de la pauvreté. Elle semble faire entretenir l’idée
que dans le contexte togolais les solutions économiques
sont prioritaires au regard des solutions politiques, envisagées
en l’occurrence à travers les réformes prévues
par l’APG. Est-ce que cette vision de la crise à dominance économique
répondrait-elle à une stratégie de
recherche de solution visant à banaliser la dimension
politique de la longue crise togolaise ? Si c’était
le cas, cela reviendrait à admettre que les solutions
ou réformes politiques ne seraient pas encore accessibles,
applicables, malgré les discours des principaux acteurs
engagés par le dialogue intertogolais et la signature
de l’APG. La situation actuelle de l’économie
togolaise est si préoccupante que tout citoyen est en
droit de se demander dans quelle mesure la stratégie à dominance économique
pourrait opérer le redressement de l’économie
nationale capable de rendre cette option vraiment crédible.
Dans l’hypothèse où cette stratégie
serait couronnée de succès, pourrait-elle contribuer à surmonter
les frustrations liées aux conséquences des violences
politiques et des violations massives des droits humains ? Il
faut noter que même avec cette stratégie essentiellement
axée sur des considérations économiques
de sortie de crise, des frustrations provoquées par la
corruption et une gestion opaque des ressources nationales pourraient également
faire leur apparition face à une demande sociale de plus
en plus forte. Dans cette optique, il faut craindre que les catastrophes
naturelles, la hausse constante des prix et le rétrécissement
régulier du marché de l’emploi ne créent
une ambiance socio-économique délétère,
particulièrement frustrante pour les populations avec
des risques probables d’explosion.
A. Les catastrophes naturelles
Les catastrophes naturelles ont permis de mettre en évidence
les insuffisances liées à la gestion des infrastructures
routières et à l’organisation des secours
en faveur des populations sinistrées. Elles ont accéléré,
par endroits, la dégradation des routes et ont largement
compromis le trafic par l’effondrement d’un grand
nombre de ponts reliant le sud et le nord du pays. Ce qui
rend très difficile l’accès aux zones de
production et aux marchés de consommation, concentrés
dans les principales villes où la pénurie des denrées
alimentaires entretient la hausse des prix des produits alimentaires
de base et du niveau général des prix. Cette hausse,
amorcée timidement après les violences postélectorales
d’avril 2005, a connu une évolution drastique avec
la flambée des prix des carburants et des denrées
alimentaires dans le monde. L’absence d’explication
du gouvernement sur les raisons réelles de l’inefficacité des
structures de gestion mises en place pour éviter ou réduire
les insuffisances et dégradations observées, a
contribué à accréditer l’idée
d’une mauvaise gouvernance qui caractérise l’économie
nationale. Elle renforce ainsi l’impression que cette situation
de délabrement serait davantage liée au comportement
incivique et égocentrique des dirigeants peu soucieux
des intérêts réels des populations largement
en dessous du seuil de la pauvreté. Cela entretient la
méfiance et la susceptibilité des citoyens à l’égard
des gouvernants souvent associés au développement
de la corruption, au pillage et à la dilapidation des
ressources nationales, en bref au renforcement de la mauvaise
gestion. Et, sous cet angle, la situation conjoncturelle créée
par les inondations et la flambée des prix sont perçue
davantage comme une conséquence de la longue crise politique
que les efforts des signataires de l’APG essaient de subjuguer, à l’issue
du Dialogue intertogolais. Dans cette optique, il y a lieu de
craindre que le marasme économique n’alimente et
ne complique la situation de crise prédominante depuis
des décennies. En effet, le mal vivre lié au mal
développement du pays ainsi généré par
cet état de choses et au comportement des dirigeants,
ne saurait amener les populations à dissocier la crise économique
de la crise politique. Et chaque événement ou chaque
comportement susceptible de renforcer le caractère calamiteux
de la situation économique vient conforter dans la conviction
du manque de volonté politique réelle de la classe
politique, en particulier celle des tenants du pouvoir, d’œuvrer à une
véritable sortie de crise. Le refus de rendre compte au
peuple érigé en méthode de gouvernement et
régulièrement arboré malgré les discours
sur la transparence, la bonne gouvernance et la lutte contre
la corruption et l’impunité, constitue un témoignage éloquent
de cet état de choses. L’exemple le plus récent
de ce comportement réfractaire au changement pourrait être
emprunté à la procédure peu orthodoxe dont
la dissolution du Fonds d’Entretien Routier (FER) et la
création d’une nouvelle structure ont été décidées.
Même si ce fut à l’issue d’un vote à l’Assemblée
Nationale, comment comprendre une telle décision qui ne
demande pas à l’équipe dirigeante du FER
de rendre compte de sa gestion, à travers un audit régulièrement établi
avant cette décision, mais renvoie cet audit aux calandres
grecques ? La réaction de l’Assemblée Nationale
face à cette décision a été par
trop timorée au point que l’on se demande si son
rôle est-il de couvrir les actes répréhensibles
des citoyens d’une certaine catégorie appartenant à la
majorité parlementaire aux dépens des intérêts
vitaux des populations qui ont fait confiance à ces élus
du peuple, à travers les urnes ? Est-ce à dire
que par leur attitude contraire aux intérêts du
peuple traumatisé par de longues années de souffrances
et de difficultés quotidiennes, les députés
estiment qu’ils n’ont pas de comptes à rendre
aux populations qui leur ont permis d’être là où ils
sont ? Leur indifférence au sort des populations signifierait-elle
qu’ils ignorent en toute conscience le rôle des populations
dans leur ascension ?
En effet, en observant le comportement des élus du peuple,
on a l’impression que les populations n’interviennent
dans les processus électoraux que pour avaliser des résultats
obtenus à leur insu. Raison pour laquelle il n’apparaît
pas également nécessaire de tenir compte d’elles
pour prendre des décisions qui engagent au plus haut point
leur existence communautaire et leur survie quotidienne. Les
parlementaires préfèrent continuer de les confiner
au rôle de comparses auquel les combines électorales
et autres dérives politiciennes les encouragent. Ils resteraient
ainsi dans leur logique qui voudrait que la participation des
populations n’étant pas réellement prise
en compte dans l’évaluation des résultats
des élections elles ne sont pas également prises
en considération dans l’évaluation des raisons
qui seraient censées militer en faveur des intérêts
des populations. C’est dans cette optique qu’il paraît
opportun de se poser les questions suivantes : pourquoi fait-on
de la politique ? En d’autres termes, quelles sont les
véritables motivations qui poussent les uns et les autres à s’engager
en politique? Quelle est la conception que les uns et les autres
se font de la politique? L’engagement politique est-il
assimilable à une activité sociale qui s’exercerait
dans un cadre spécifique à l’instar de celui
d’une entreprise économique dans laquelle le risque
pris par l’entrepreneur devra être compensé par
le profit escompté ? Ces questions renvoient à l’importance
des acteurs politiques dans la vie de la nation dont la construction
amorcée par le colonisateur est loin d’être
achevée après plus de quatre décennies d’accession
du pays à la souveraineté internationale. Elles
visent à faire prendre conscience du fait que l’activité politique
ne devrait pas se limiter à des compétitions ou à des
alliances entre formations politiques aux seules fins de garantir
les intérêts de ces acteurs politiques engagés
au service du peuple qui animent ces formations. Par ailleurs,
les réflexions qu’elles suscitent, permettent de
déceler une fois encore l’impact de la crise politique
qui a provoqué l’isolement du pays et le désastre
de l’économie nationale, deux facteurs non négligeables
dans la dégradation des infrastructures routières.
En effet, quand on connaît l’importance du Fonds
Européen de Développement (FED) dans les investissements
relatifs à la promotion de ce type d’infrastructures
dans notre pays, on imagine ainsi le manque à gagner pour
cause de rupture de la coopération avec l’Union
Européenne (UE), pendant près de 15 ans.
B. Nécessité de redoubler de vigilance
Face à l’importance des dégâts causés
par les catastrophes naturelles, le sentiment d’abandon
et de désolation a des chances de prendre beaucoup d’ampleur
au niveau des populations déjà profondément éprouvées
par les difficultés de la vie quotidienne et, en particulier,
les effets de la hausse des prix. Il y a un risque réel
que cette situation évolue en une véritable crise
socio-économique et financière, et ne focalise
l’attention des populations et des principaux acteurs politiques
au détriment de la longue crise politique qui fragilise
les fondements mêmes de toute l’économie nationale.
En effet, les récents événements liés à la
vie nationale et aux orientations prioritaires adoptées
par le gouvernement donnent l’impression qu’il prend
en compte la demande sociale immédiate engendrée
par les préoccupations quotidiennes des populations fort éprouvées.
Ces événements continuent d’entretenir une
ambiance confuse suscitant espoirs et désespoirs,
le gouvernement préférant la forme aux dépens
du fond et privilégiant les actions superficielles et
spectaculaires, capables de frapper les esprits ou d’attirer
promptement le regard aux dépens de l’efficacité réelle
escomptée. C’est ainsi que l’on assiste à l’encombrement
des rues par des ouvriers occupés aux travaux de réparation,
pendant les heures de pointe où le trafic urbain est particulièrement
dense. La distribution des dons offerts par les bienfaiteurs
nationaux et internationaux est organisée en présence
des équipes de journalistes de la presse écrite
et surtout de la presse télévisée. Et pourtant
il semble que les zones sinistrées n’ont pas été suffisamment
asséchées avant que les populations déplacées
ne fussent renvoyées dans leurs lieux de résidence.
Tout cela laisse penser que l’urgence du moment tend à l’emporter
sur la question des réformes salutaires prévues
pour la sortie de crise par l’APG, le principal organe
de consensus politique mis en place à l’issue du
dialogue intertogolais, en août 2006. La stratégie
de la conservation du pouvoir ne consisterait-elle pas à faire
oublier l’importance et l’urgence de ces réformes
au profit des actions économiques requises pour la survie
des populations en mal de vivre, victimes de la mauvaise gouvernance
et de la corruption à tous les niveaux ? Dans ce cas,
une telle approche exprimerait-elle une volonté délibérée,
une organisation consciente en vue de réduire les populations à cette
extrémité, une position socialement et économiquement
dégradante ? Elle s’inscrirait de ce fait dans un
système de manipulation destiné à garantir
le statu quo et à entretenir le cycle infernal de la pauvreté et
du mal développement. Dans ces conditions, le GRAD estime
que les acteurs politiques, signataires ou non de l’APG,
les organisations de la société civile (OSC) et
les populations, devront redoubler de vigilance pour promouvoir
les solutions nécessaires à la sortie de la longue
crise Togolaise. Il rappelle que la crise togolaise n’est
pas réglée avec la reprise de la coopération
du pays avec l’UE et les bailleurs de fonds de la communauté internationale.
Le GRAD tient à souligner que la crise togolaise est essentiellement
une affaire de mal vivre entre togolais, déterminé par
un ensemble de comportements inadmissibles des uns à l’égard
des autres et loin d’être résolu par une simple
intervention des bailleurs de fonds souvent plus sensibles aux
préoccupations du monde des affaires qu’aux souffrances
des populations liées aux dérives politiques. La
crise togolaise n’est pas créée par la rupture
de la coopération avec l’UE. Bien au contraire,
celle-ci est causée par le déficit démocratique
et le non respect de l’Etat de droit. En conséquence,
la reprise de la coopération de l’UE avec le Togo
ne saurait nécessairement signifier la fin de la crise
togolaise de plus de quatre décennies. Et l’histoire
nous enseigne que la rupture de la coopération avec l’UE,
incarnant la situation de crise avec cette organisation internationale,
date seulement de 1993. Elle constitue une décision prise
en réaction aux violations massives des droits de l’homme
perpétrées à l’encontre des manifestants
réunis à la place Fléau, actuelle Place
Anani Santos. Elle représente un soutien de l’UE
en faveur de la démocratisation de la vie politique dans
notre pays, objectif auquel aspire la majorité des togolais.
Les vingt-deux engagements adoptés par le gouvernement
togolais en vue de la promotion de la démocratie dans
le pays ont-ils atteint l’objectif défini par leurs
signataires ? La réponse à cette question appartient à la
fois aux autorités de l’Union européenne
qui ont recueilli ces engagements et aux togolais qui souhaitent
vivre librement ensemble sans subir impunément les violations
des droits humains, le système de corruption et d’exploitation érigé en
mode de gouvernement, et les intimidations fort peu compatibles
avec le respect de la dignité humaine. Les hésitations
et réticences des tenants du pouvoir face à l’application
des réformes institutionnelles et constitutionnelles indiquées
par l’APG, sont autant de signes permettant de douter de
la volonté politique réelle des signataires de
ces vingt-deux engagements en vue d’une démocratisation
de la vie nationale et d’une sortie effective de la crise.
C. Facteurs de pérennisation de la crise togolaise
Une analyse de tout ce qui précède permet d’identifier
les éléments favorables ou défavorables
au processus de changement démocratique défini
par l’APG. La réunion de Bruxelles pourrait aider
les partenaires togolais et européens à parfaire
l’application des vingt deux engagements. Il y va de la
crédibilité même de l’UE dont les efforts
pour la promotion et l’instauration de la démocratie
dans le monde sont bien connus. Le rôle de l’UE dans
la restauration de la confiance des autres institutions internationales à l’égard
du Togo est également capital comme l’atteste l’attitude
récente de coopération et de compréhension
de la Banque Mondiale (BM) et du Fonds monétaire international
(FMI), au lendemain de la reprise de la coopération de
l’UE avec le Togo. Tout semble fait pour renforcer la dimension
de lobbying de l’UE auprès des autres membres de
la communauté internationale. Il convient de noter que
plusieurs pays de l’UE font partie du G8 dont les décisions
sont généralement déterminantes pour l’économie
mondiale. C’est reconnaître par la forte influence
de l’UE dans le système économique mondiale.
Et si elle parraine un pays, celui-ci a beaucoup de chances d’aller
de l’avant, de bénéficier de sérieux
atouts dans le concert des nations industrialisées et
démocratiques. Mais la crainte à ce niveau est
que la vision de l’UE et de la communauté internationale
ne s’aligne sur celle des Etats qui privilégient
en matière de coopération les relations commerciales
ou économiques au détriment des autres. Elle réside
aussi dans le fait que certains responsables ou milieux européens
cherchent à aller trop vite en besogne en présentant
la situation togolaise comme celle d’une crise complètement
jugulée, réglée. Ce qui semble encourager
les autorités togolaises à parler comme si le
pays était parvenu à la fin de sa longue crise.
Le GRAD pense que cet excès d’optimisme dans la
vision de la crise togolaise pourrait entretenir le refus conscient
ou inconscient des dirigeants de soutenir effectivement le processus
de réformes constitutionnelles et institutionnelles prévues
par l’APG. Cette attitude pourrait, en outre, conduire
plutôt à la volonté de saupoudrage qu’à celle
d’un engagement réel en faveur d’un véritable
processus de changement démocratique salutaire pour le
peuple togolais toujours en souffrance. Elle pourrait correspondre
au désir du statu quo appelé à disparaître
avec l’application des réformes recommandées
par l’APG. Ce qui serait contraire à la mission
du Dialogue intertogolais et à celle de l’APG qui
l’a confirmée.
Ainsi, l’organisation des consultations nationales censées
consacrer la lutte contre l’impunité semble s’inspirer
de cette stratégie de défense du statu quo fondée
sur la promotion d’initiatives et actions destinées à créer
l’illusion ou l’apparence d’un processus de
changement qui reste profondément marqué par
des mécanismes internes de blocage. Les résultats
de ces consultations nationales sont actuellement disponibles
et accessible au grand public. Ils soulèvent notamment
la principale question de la mise en place de la commission vérité,
justice et réconciliation chargée d’adopter
les procédures requises pour une éradication effective
de l’impunité. L’Afrique subsaharienne présente
une variété d’expériences relatives
au processus vérité, justice et réconciliation.
Celles qui semblent retenir l’attention des acteurs politiques
togolais sont les cas de l’Afrique du Sud, de la Sierra
Leone et du Maroc. Et, une attention particulière est
portée à l’expérience marocaine par
les autorités togolaises à travers les responsables
de la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH). Celle-ci
avait pris l’initiative d’accueillir une mission
marocaine à ce sujet. En quoi le régime marocain,
une monarchie islamique héréditaire, est-il comparable
avec celui du Togo, une république laïque ? Un récent
séminaire sur le thème : Des consultations nationales à la
création des commissions vérité, justice
et réconciliation ; quelles sont les étapes à franchir
? permet d’identifier quelques éléments
de réponse. Le WANEP-Togo, une organisation de la société civile,
est à la base de l’initiative de cette rencontre
propice à la réflexion et aux échanges sur
ce processus de réconciliation nationale décisif
pour la sortie de la longue crise togolaise. Les enseignements
indiquent que l’expérience de chaque pays dépend
du contexte géographique et historique dans lequel la
crise incriminée a évolué. L’objectif
est d’établir la vérité des faits,
de promouvoir la justice et la réparation en faveur des
victimes, et d’organiser la réconciliation entre
tous les protagonistes. Il ressort de l’analyse des expériences
susmentionnées que les autorités marocaines paraissent
beaucoup plus préoccupées par le principe d’indemnisation
des victimes que par celui de la réconciliation nationale.
En effet, les deux comités créés dans le
cadre du processus vérité, justice et réconciliation,
l’Instance d’Arbitrage Indépendant (LAI) et
l’Instance Equité et Réconciliation (IER),
sont décalés dans le temps et profondément
opposés quant à la composition des membres constitutifs
et aux mandats définis à chacun d’entre eux.
L’IAI, composée des représentantes du corps
judiciaire et du ministère de l’intérieur,
prend des décisions exécutoires sur lesquelles
ni l’Etat ni les victimes n’ont plus à revenir.
Il procède à des indemnisations conditionnelles
des victimes sans attendre la fin du processus de vérification.
L’accent est essentiellement mis sur la réparation
financière. Il est chargé d’examiner les
violations graves des droits de l’homme intervenues dans
une période historique déterminée (1956-1974).
L’IER créée quatre ans plus tard dispose
d’un mandat d’un an pour identifier les violations
graves en matière des droits de l’homme. Elle est
composée de personnalités indépendantes.
Elle ne comporte aucun représentant de l’Etat. Elle
est astreinte à l’obligation de secret. Elle n’a
pas le temps nécessaire pour étudier l’ensemble
des dossiers pendant le mandat accordé. Les préoccupations
de ces comités sont pratiquement limitées aux seules
actions de réparation financière sans aucune possibilité de
recours en justice. Le processus de réconciliation initié par
le pouvoir en place vise davantage à indemniser les citoyens
victimes des violations et agressions intolérables plutôt
qu’à les réhabiliter en vue de réaliser
le vivre ensemble auquel aspire la majorité de la population
nationale. Ce type d’initiative signifierait-il que la
réconciliation pourrait être décrétée
par les tenants du pouvoir face à des victimes assoiffées
de justice et à des populations traumatisées par
de longues années de violences impunies? Ce modèle
d’approche de sortie de crise pourrait-il permettre d’obtenir
une véritable réconciliation nationale, un climat
social apaisé dénué de tout sentiment d’animosité,
de tout désir de vengeance ou celui de se faire justice, à défaut
de la justice réparatrice attendue des tenants du pouvoir
? Le GRAD saisit donc l’opportunité de ces interrogations
pour rappeler que la lutte contre l’impunité ne
devrait pas se réduire à la banalisation des mécanismes
de réconciliation visant à renforcer
l’impunité des auteurs plutôt qu’à rendre
réellement justice aux victimes des violences identifiées
au cours de la période considérée.
C’est pourquoi il convient de souligner qu’à ce
stade les paroles et les actes devraient concrétiser l’esprit
de réconciliation qui aurait prévalu au moment
de la mise en place du processus de sortie de crise. Le
GRAD reste convaincu que cette méthode d’approche a
des chances de redonner confiance aux Togolais profondément
perturbés par les derniers événements évoqués
plus haut, donnant une dimension aggravante à la crise
du pays. Dans cette optique, le GRAD se réjouit que les
autorités aient pris conscience de l’importance
de l’impunité et de l’impact de la corruption à tous
les niveaux sur l’évolution de la vie des Togolais.
Ainsi les consultations nationales semblent un pas vers la bonne
direction, mais elles risquent de s’enfermer dans les contradictions
qu’il faudrait résoudre par d’autres initiatives
suggérées par le GRAD dans l’une de ses précédentes
publications, que les promoteurs des consultations devraient
avoir le courage d’examiner avec attention. Le processus
de réconciliation ne devrait pas permettre à une
catégorie de protagonistes d’être à la
fois juge et partie. Cela entamerait profondément
la crédibilité attachée aux mécanismes
définis dans cette phase cruciale de sortie de crise.
Il faut craindre de ce fait que la volonté de redonner
confiance aux acteurs politiques et aux populations ne soit sérieusement
affectée. C’est pourquoi le GRAD pense que la réussite
du processus de réconciliation implique une réconciliation
effective des Togolais, un regain authentique de confiance entre
les populations et la classe politique, d’une part, et
entre les acteurs politiques eux-mêmes, d’autre part.
Par ailleurs, l’autre volet de la réussite
du processus de réconciliation tiendrait à la lutte énergique
contre la pauvreté, sapée chaque jour par les mécanismes
de corruption opérant dans tous les secteurs de
la vie économique et sociale. Il correspond en réalité à la
lutte contre l’impunité des crimes économiques
qui ont fini par briser l’élan de développement
national et accélérer le rythme de paupérisation
des populations. Cette volonté de lutte contre la corruption
ne devrait pas se limiter uniquement à la création
de structures formelles chargées de corriger la situation
mise en cause. Elle devra en outre refléter l’objectif
de moralisation de la vie socio-politique et économique
censé animer les promoteurs de cette initiative de lutte
contre les dérives antiéconomiques. Le choix des
hommes de qualité et de moralité exemplaires serait
particulièrement déterminant. Le Togo ne semble
pas manquer de ce type de ressources humaines. Notre histoire
nationale a largement mis en relief ces hommes et femmes de valeur,
possédant un sens patriotiques aigu. L’engagement
des acteurs politiques en vue de la réconciliation devrait
répondre à une nécessaire transformation
individuelle et collective des personnalités concernées
ainsi que les populations qu’elles s’efforceraient
de mobiliser en faveur de ce noble objectif d’entente et
de concorde nationale. Et cela ne paraît pas impossible
dans la mesure où cet engagement des acteurs politique
est avant tout une question de volonté politique, une
condition d’action mise en œuvre dans le cadre du
Dialogue intertogolais et de la signature de l’APG, en
août 2006. Ce défi relevé une fois par la
classe politique togolaise pourra l’être une fois
encore, voire même davantage, chaque fois que les intérêts
supérieurs du pays l’exigent. Cette vision des choses
apparaît étroitement liée à une approche
non violente de la résolution des crises préconisée
généralement par la communauté internationale
(ONU, UE, AU, CEDEAO, UEMOA, NEPAD). Elle cherche à privilégier
l’esprit de consensus tel qu’il avait prévalu
au niveau des signataires de l’APG, actuellement présents
au gouvernement et au parlement. C’est pourquoi, au regard
des réticences observées dans l’application
rigoureuse de l’APG, de l’absence de consensus dans
l’organisation des réformes prévues et de
la faible attention accordée au cadre permanent de concertation
préconisé par l’APG, le GRAD se demande si
la finalité des signataires de l’APG est de concrétiser
leur volonté de sortie de crise ou celle d’entretenir
la pérennité de cette crise par un ensemble de
manœuvres politiciennes.
Le GRAD estime que les risques de pérennisation
de la crise ou du statu quo existent encore à travers
la permanence des pratiques et comportements des tenants du pouvoir
qui sont loin de refléter l’application des réformes
définies ou préconisées par la classe politique
et entérinées par l’APG. La volonté politique
qui a animé les signataires de l’APG, aujourd’hui
présents au gouvernement et au parlement, commande d’adopter également
une approche consensuelle pour maîtriser le processus de
réformes et de réconciliation. Une telle approche
consensuelle doit éviter de reproduire les pratiques et
comportements humains qui ont conduit à la situation
socio-politique et économique actuellement décriée,
incriminée. Le GRAD est convaincu que cette approche fondée
sur le consensus, le patriotisme et la conscience de la solidarité nationale
doit aider à éviter les dérives de gouvernement
dénoncées par le mouvement de démocratisation
enclenché dans les années 1990. Ainsi cette approche
consensuelle doit permettre de bannir le retour à des
dérives antidémocratiques et autres pratiques peu
compatibles avec l’esprit de solidarité nationale
et la bonne gouvernance. Le GRAD craint que le défaut
de consensus, de patriotisme et de conscience de solidarité nationale
dans l’application du processus de réformes et de
réconciliation ne conduise à des résultats
superficiels incapables de résoudre effectivement les
problèmes identifiés et ne renforce, au demeurant,
le maintien du statu quo à travers des mesures ou des
réformes qui ne visent pas à attaquer le mal,
la crise, par les racines pour le bien-être de la communauté nationale.
Dans cette optique, le GRAD observe d’ores et déjà certaines
des dérives du régime RPT que le mouvement de démocratisation
cherche à combattre depuis près de deux décennies.
Par exemple, le retour au culte de la personnalité, visant à faire
du Chef de l’Etat un dieu vivant dont les photos géantes
ont inondé, à un moment donné, l’espace
national, en l’occurrence, les rues de la capitale et des
grandes villes du pays. Il est également constaté que
les Ministres, en commençant par le Premier Ministre,
ne peuvent faire leurs discours en se référant
au Président de la République comme au bon vieux
temps du parti unique. Le GRAD est profondément préoccupé par
cette évolution de la vie politique togolaise. Il rappelle
que les ravages du culte de la personnalité sont innombrables
en ce qui concerne les blocages de l’avènement de
l’Etat de droit.
Le GRAD note que le culte de la personnalité soutient
et entretient en général la culture de la violence,
en particulier celle des violations massives des droits humains
et celle de l’impunité que les consultations nationales
récentes cherchent à combattre en vue de la réconciliation
nationale. Le GRAD s’interroge en outre sur la signification
réelle des cérémonies des 5 et 13 janvier
dans le processus de réconciliation amorcé dans
le cadre de l’APG. Quelle est la véritable portée
de ces cérémonies organisées par les autorités
en ce début de l’année 2009 avec une participation
importante des militaires ? Les initiateurs de ces dernières
manifestations de type politico-militaire ont-ils le souci de
contribuer positivement au processus de réconciliation
? Les critères d’évaluation ayant motivé leur
décision ont-ils pris en compte les recommandations des
travaux de la Commission nationale chargée de la réhabilitation
de l’histoire nationale ? La mise en place de cette Commission
nationale au lendemain de l’élection présidentielle
de 2005 n’avait-elle pas pour objectif avoué de
restaurer la confiance entre Togolais divisés, même
en ce qui concerne la reconnaissance du statut officiel
de leurs personnages historiques ?
• La cérémonie du 5 janvier est célébrée
le 5 janvier 2009, en souvenir de l’événement
tragique du 5 janvier 1994, marqué par la perte en vies
humaines y compris celles des éléments des forces
armées et de sécurité. Elle est destinée à honorer à titre
posthume des hommes du rang tombés dans ces circonstances
troublantes. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour penser à eux,
au moment où l’un des principaux témoins,
le Président EYADEMA, était encore là ?
Il était censé mieux connaître plus que quiconque
l’importance de ses fidèles collaborateurs. Comment
comprendre cette tentative tardive pour introduire cet événement
tragique dans l’histoire officielle de la marche du Togo
vers la démocratie et la construction de l’Etat
de droit, en une période où la classe politique
et les populations se préoccupent de la promotion et de
l’efficience de la Commission Vérité, Justice
et Réconciliation ? Est-ce une manifestation ponctuelle
organisée à titre exceptionnel cette année
ou est-elle appelée à se renouveler chaque année,
comme une célébration anniversaire à intégrer
au répertoire des fêtes et cérémonies
de la République ?
• La célébration du 13 janvier, organisée
encore cette année 2009, avec un peu plus de faste, en
comparaison avec celle de 2006 (moins démonstratives et
plus discrètes, à l’intérieur des
camps militaires, en quelque sorte à huis clos) semble
traduire un message de rupture en contradiction avec le langage
d’apaisement, de solidarité et de réconciliation
développé par les tenants du pouvoir depuis quelques
mois. Comment comprendre ce revirement, cette volonté de
statut quo, face aux déclarations élogieuses d’avancées
en matière de démocratie et de changement formulées
par des observateurs nationaux et internationaux ? Le retour
du 13 janvier célébré comme par le passé signifierait
au plan symbolique un refus de changement, celui du processus
de réformes et de réconciliation préconisé par
les signataires de l’APG. Il représenterait, de
ce fait, la volonté de maintien du statut quo, l’option
de la démonstration de force, la culture de la violence
et le recul de l’Etat de droit. En effet, le 13 janvier
rappelle à la classe politique et aux populations le rôle
déterminant des forces armées et de sécurité dans
le processus de déficit démocratique de notre pays.
Le GRAD observe que cette date, qu’elle concerne le 13
janvier 1963 ou le 13 janvier 1967, évoque toujours une
période sombre dans l’histoire de notre république
en construction, perturbée dans sa marche vers la démocratie
et le développement par un coup d’Etat militaire
et une volonté de pouvoir à vie.
• Les cérémonies de présentation des
vœux de nouvel an au Chef de l’Etat ont connu cette
année 2009 une innovation qui semble rapprocher les populations
de leurs gouvernants et prendre en considération toutes
les catégories socio-professionnelles. Limitées
jusqu’ici à Lomé et à Pya, les localités
retenues pour la présentation des vœux au Chef de
l’Etat et aux membres du gouvernement sont étendues
aux chefs-lieux des cinq régions administratives et économiques
du pays. En dehors de Lomé où les représentations
diplomatiques sont présentes, les capitales régionales
accueillent les délégations de fonctionnaires du
secteur public, des employés du secteur privé et
des populations en provenance des différentes préfectures
de la région. L’organisation de ces rencontres ressemble
davantage à celle des campagnes préélectorales
au cours desquelles les gouvernants cherchent à défendre
leur bilan et solliciter la compréhension et le soutien
de leurs administrés. Quelle stratégie des plus
tentantes pour des candidats potentiels à un an d’une échéance électorale
majeure pour les Togolais éprouvés par le scrutin
présidentiel de 2005 ? Quelle est l’ampleur des
coûts liés à la mobilisation des principaux
acteurs et des populations dans un contexte économique
marqué par la rareté des ressources et la vie chère?
C’est pourquoi le GRAD estime, à l’examen
de tout ce qui précède, qu’il est temps que
la classe politique, en particulier le parti au pouvoir, retrouve
l’esprit de consensus qui a prévalu pendant le Dialogue
intertogolais et a conduit à la signature de l’APG.
Il faut que les tenants du pouvoir comprennent que la signature
de l’APG représente aux yeux de la majorité des
Togolais, malgré ses insuffisances, une réelle
manifestation contre la division et celle de l’esprit de
consensus dans le désir de vivre ensemble de tous.
V. Conclusion et recommandations
La classe politique et les populations dans leur diversité sont
conscientes de l’acuité de la longue crise togolaise
et de ses conséquences économiques et sociales
sur la vie quotidienne des citoyens, quels que soient leur sensibilité ou
opinion politique et leur statut dans la société.
L’existence de l’APG témoigne de la volonté des
acteurs politiques de rechercher et d’accepter des solutions
de sortie de crise. L’essentiel n’est-il- pas de
vivre ensemble dans le même pays et de former une nation
véritable ? Le GRAD demeure convaincu que c’est
là l’objectif principal, celui de vivre ensemble
dans le respect mutuel et le sentiment de constituer une communauté nationale.
Et la recherche de consensus garantit la volonté de respect
mutuel. Elle entretient également la conscience de l’intérêt
patriotique. C’est fort de toutes ces convictions que le
GRAD recommande ce qui suit:
a) Reconnaître que l’APG constitue actuellement
la principale plate-forme politique définie par la classe
politique pour la sortie de crise au Togo
b) Prendre conscience de la nécessité de procéder
dans le sérieux et le respect des engagements aux réformes
constitutionnelles et institutionnelles prévues par l’APG,
et ce dans les meilleurs délais.
c) Retrouver par tous les moyens l’esprit de consensus
qui a prévalu pendant le Dialogue intertogolais et la
signature de l’APG au nom de la conscience patriotique
et de la solidarité nationale face aux souffrances des
populations.
d) Engager le processus de réconciliation nationale dans
une approche participative, réaliste, axé sur la
nécessité absolue de justice, de l’éthique
et de la responsabilité et de la dignité de la
personne humaine, du respect, et, surtout, en prenant en compte
la réhabilitation des victimes par les auteurs des violences
incriminées
e) Combattre effectivement le fléau de la corruption
par l’application des réformes et mesures prévues
par l’APG, sans chercher à banaliser les structures
et institutions crées à cet effet.
f) Prendre conscience et agir en conséquence que le phénomène
de l’impunité est le fondement de la crise et de
la culture de toutes les violations des droits humains ainsi
que du sabotage économique.
g) Se convaincre que toute solution de sortie effective de la
crise togolaise est d’abord une affaire des Togolais et
de la volonté politique qui anime les principaux acteurs
politiques, en particulier les tenants du pouvoir dont le réalisme
constructif, la compréhension citoyenne et la conscience
patriotique devraient conduire à l’instauration
d’un Togo de paix, de justice et de concorde, réconcilié avec
lui-même dans l’intérêt de tous.
h) Travailler à l’édification d’une
armée véritablement républicaine, nationale, à l’abri
de tout esprit partisan, de toute tentative de préférence
ethnique, clanique, ou régionaliste, et régulièrement
mobilisée au service des populations sans discrimination.
i) Promouvoir et entretenir le caractère apolitique de
l’armée nationale dont la mission première
est de défendre l’intégrité territoriale
et de garantir les institutions du pays et le respect des règles
de la vie démocratique.
j) Répondre positivement à la nécessité d’améliorer
le processus électoral et s’engager à respecter
les vrais résultats des urnes à l’issue
des scrutins électoraux sanctionnant le choix des populations
appelées à exprimer librement leur opinion face
aux candidats réglementairement retenus pour les consultations électorales.
k) S’organiser en conséquence pour rompre avec
les pratiques d’intimidations et de violences post-électorales,
provoquées généralement par les incompréhensions
et contestations liées à la proclamation des résultats
des scrutins.
Lomé le 13 mars 2009
Victor Alipui, Présdent du GRAD
|
|