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Togo: La guerre des frères:
Coup de chaud à Lomé
09 avril 2010
La présidentielle est prévue pour 2010 et les
appétits s’aiguisent. Les héritiers d’Eyadèma
prennent leurs marques, sous l’œil d’une opposition
désunie et d’une population qui souffre. La précédente
en avril 2005 qui avait vu la victoire de son fils Faure. Une
victoire qui avait été contestée par une
partie de l’opposition. Un accord, l’accord politique
global (APG) avait finalement été signé à Ouagadougou
sous l’égide du président Blaise Compaoré pour
apaiser les esprits. Depuis, le calme est revenu. Et pourtant… Le
feu couve sous les cendres. Promenade dans un paysage politique
et social togolais qui peut se dessiner en trois tableaux.
Premier tableau: quand les frères Gnassingbé rejouent
Dallas
«Gilchrist Olympio et ses partisans croient que le
prochaine élection présidentielle se jouera entre
Faure Gnassingbé et eux. Ils se trompent. Elle
se jouera entre les frères Gnassingbé». Ce
jugement d’un homme de culture bien connu au Togo traduit
ce que pensent la plupart de ses compatriotes: la rivalité entre
Faure, 43ans, président de la République et Kpatcha,
de deux ans son cadet, n’est plus un secret. Quelle en
est la raison? Selon lui, qui connaît bien les allées
du pouvoir local, cette rivalité aurait pour origine,
la succession de leur père, feu Gnassingbé Eyadèma
qui dirigea le pays d’une main de fer durant une quarantaine
d’année. «Vers la fin du règne
d’Eyadèma, il était évident pour
l’armée qui est composée à 90% de
kabyès, l’ethnie du président, que le pouvoir
devait échoir à l’un de ses fils afin de
préserver les intérêts de tout le clan.
Kpatcha avait rêvé de ce pouvoir. Mais à la
mort brutale du père, c’est Faure que l’armée
avait choisi. Peut-être à cause de son parcours
universitaire, puisqu’il a fait des études d’économies
aux Etats-Unis. Peut-être parce qu’il était
celui que Eyadèma avait préparé à sa
succession. Ou peut-être parce que sa mère est
du sud, et que l’armée pensait qu’il serait
mieux accepté des autres togolais. Kpatcha ne l’a
pas encore digéré».
Christian, un confrère togolais donne une version légèrement
différente: «A la mort du père, les deux
frères s’entendaient parfaitement. Faure ne faisaient
rien sans consulter Kpatcha, à tel point qu’il était
appelé le vice-président. Mais il y a les entourages
et celui de Faure lui a fait comprendre qu’on ne partage
pas le pouvoir, même avec son propre frère. Progressivement,
il a écarté Kpatcha des affaires. Progressivement,
il a écarté Kpatcha des affaires jusqu’à le
limoger de son poste de ministre de la Défense, quand
il a commencé à monter en puissance».
L’année dernière, des rumeurs circulaient à Lomé sur
un coup d’Etat qu’aurait monté Kpatcha pour
renverser Faure. Ceci expliquerait-il cela, à savoir son
limogeage? «Lors des derniers evalas (tournois
de lutte traditionnelle qui se déroulent chaque année
en pays kabyè), on avait vu Kpatcha papillonnant autour
de son frère, explique un journaliste de la télévision
nationale. Tout le monde avait cru en une réconciliation.
Mais le mois dernier, à l’occasion de la commémoration
du dixième anniversaire du décès de la mère
de Kpatcha, leur conflit est apparu au grand jour. A la télévision,
on voyait que les deux hommes évitaient ostensiblement
de se regarder. Faure avait l’air totalement absent. Il
n’a d’ailleurs pas assisté à la veillée
qui devait couronner cette commémoration».
Amadou, un homme d’affaires ivoirien, qui fréquente
aussi les couloirs de Lomé2 (la résidence du Chef
de l’Etat), va plus loin: «Faure avait besoin
de montrer patte blanche devant les instances financières
internationales avec lesquelles il voulait renouer. Mais
il lui fallait nettoyer les écuries d’Augias. Il
donc écarté son frère de tous les circuits
d’affaires, notamment du réseau libanais dont on
disait qu’il était le protecteur. Kpatcha était
aussi le directeur de la zone franche de Lomé et de la
société togolaise de coton, qui avait fait faillite.
La banque mondiale a demandé un audit et Faure a accepté.
Kpatcha a vu la menace. Il a donc démissionné de
ses postes et s’est fait élire député,
pour bénéficier de l’immunité parlementaire.
Son frère aurait-il été jusqu’à le
faire arrêter? Je ne le crois, mais Kpatcha a senti le
vent du boulet». Le conflit entre les deux hommes
serait tel que, selon certains, Kpatcha serait prêt à pactiser
avec l’UFC (union des forces du changement, le parti de
Gilchrist Olympio, l’ennemi juré du clan Gnassingbé)
pour faire tomber son frère. Gilchrist est le fils de
Sylvanus Olympio, le premier président de l’histoire
du Togo, que Gnassingbé Eyadèma est accusé d’avoir
assassiné de ses propres mains. Cette accusation est balayée
par Patrick Lawson, le Premier vice-président de cette
formation. «Lors de la formation du gouvernement qui
a suivi la signature de l’APG, j’avais, à la
demande du président de la république, rencontré son
frère Kpatcha. Les deux hommes avaient l’air de
bien s’entendre à cette époque. Nos rencontres
n’avaient rien de secret. Mais c’est après
que la rumeur a circulé que Kpatcha chercherait à s’allier à nous.
Cela n’a aucun sens. Que gagnerait-il à faire tomber
son frère? Qu’il y ait des histoires entre les deux
frères est tout à fait possible. Dans quelle famille
n’y a-t-il pas de dispute? Mais je ne crois pas qu’ils
iront jusqu’à se faire hara-kiri».
C’est aussi le point de vue de Paul Dodzi Apévon,
le président du comité d’action pour le renouveau
(CAR), le parti de l’ancien Premier ministre Yawovi Agboyibo: «il
est vrai que ce n’est pas la lune de miel entre les deux
frères. J’ai entendu dire que Kpatcha raconte que
c’est lui qui aurait dû remplacer son père à la
tête du pays, qu’il envisagerait d’être
candidat à la prochaine élection, mais ce ne sont
que des rumeurs. Prendra-t-il le risque de faire perdre le pouvoir à sa
famille»?
Une autre rumeur dit que Kpatcha se serait allié à Agbéyomé Kodjo,
l’ancien premier ministre d’Eyadèma, contre
Faure. Solitoki Esso, le secrtaire général du RPT
(Rassemblement du peuple togolais, le parti fondé par
Eyadèma et qui est majoritaire à l’Assemblée
nationale), s’emporte lorsque l’on aborde la question: «c’est
une histoire totalement montée par les journalistes. Quels
actes posés par le député Kpatcha Gnassingbé pourraient
faire croire qu’il y a des problèmes entre son frère
et lui? A-t-il dit qu’il quittait notre parti»?
Il n’empêche. Pour Jean-Louis, un français
installé dans le pays depuis une dizaine d’années,
Kpatcha est en train de tisser patiemment sa toile dans l’ombre. «Regardez
la télévision. Il ne se passe pas un jour sans
que l’on ne le montre en train d’inaugurer une école,
un centre de santé ou de faire un don ici et là.
Pendant ce temps, Faure ne bouge pas, il ne parle pas. Il risque
d’y avoir des surprises lorsque le RPT désignera
son candidat». Effectivement, le candidat est très
présent dans la presse nationale. On le voit à la
télévision, promettant de l’argent pour un
hôpital, présidant l’ouverture de la chasse
en pays kabyè… A la question de savoir quand le
parti au pouvoir désignera son candidat, le secrétaire
général Solitoki Esso répond invariablement: «On
verra cela quand le moment viendra».
Et le reste de la famille, dans tout ça? Personne ne
sait exactement le nombre d’enfants de feu Eyadèma.
Une cinquantaine? Peut-être plus… Mais les plus
connus sont Faure, Kpatcha et Rock, qui dirige la Fédération
togolaise de football. La mère de Kpatcha était
kabyè; celle de Faure, toujours vivante, est du Sud, fief
de l’opposition. «Faure a laissé Rock
reprendre la Fédération de football, nous dit-on,
alors qu’il était directeur général
adjoint du port de Lomé. Ce frère ne semble pas
avoir pour le moment d’ambitions présidentielles.
Toyi, qui est le frère jumeau de Kpatcha, est le directeur
administratif et de la Loterie nationale. Le Chef de l’Etat
a un autre frère de même mère, Mey, chargé de
mission à la présidence. C’est qui agit au
nom de Faure sur le terrain. Il préside plusieurs ONG
qui font des dons par-ci, par-là. Le président
n’est pas aussi inactif qu’on le croit.
Pour ce qui est de la famille, elle est très divisée.
Chacun des deux protagonistes cherche à l’avoir
avec soi». «La famille n’a pas un
grand poids dans cette affaire, affirme Christian. C’est
l’armée le grand arbitre ici. C’est elle
qui, en réalité, choisit celui qui doit diriger
le pays. Kpatcha y a de solides soutiens. Il a vraiment été aux
petits soins pour les militaires, lorsqu’il était
ministre de la défense. Le Chef d’Etat major,
Zakari Nandja, est kabyè et il est très puissant.
Mais le président qui n’ignore rien des ambitions
de son frère, soigne aussi l’armée et il
a ses inconditionnels. On ne sait pas encore pour qui penchera
l’armée. Il est clair qu’elle choisira celui
des deux qui défendra le mieux ses intérêts».
Deuxième tableau: quand l’opposition se
noie dans des querelles byzantines
C’est blaise Compaoré à Ouagadougou, qui,
en tant que facilitateur, a permis au pouvoir et à l’opposition
de former un gouvernement d’union en 2006, en vertu de
l’APG. Six partis étaient signataires. Le Chef de
l’Etat vient de créer un cadre permanent de dialogue
et de concertation (CPDC), dans lequel il veut les inclure. Mais
les deux principales formations de l’opposition le CAR
et l’UFC qui sont avec le RPT les seules présentes à l’Assemblée,
ne veulent pas entendre parler des autres. Pour Patrick Lawson
de l’UFC, il fallait une référence, en l’occurrence
les législatives d’octobre 2007 qui ont désigné les
représentants du peuple. Ce sont donc les partis ayant
des députés qui doivent être au CPDC. «Et
ce, d’autant que tout le monde étaient tombé d’accord:
ce serait uniquement ceux qui disposeraient d’élus
qui siégeraient dans cette instance. A cette époque,
il est vrai, chaque parti pensait qu’il serait à l’Assemblée.
Mais le peuple a choisi». Pour Paul Dodzi Apévon
du CAR «parce que le RPT a en face de lui l’UFC et
le CAR, qui défendent les mêmes positions, il a
fait venir ses satellites que sont les signataires de l’accord
pour le soutenir. C’est de la manipulation. Pour Solitoki
Esso du Rpt, le CPDC est un cadre seulement consultatif. Il n’y
a donc pas de raison que l’on exclut les partis qui ont
signé l’accord. Pour Jean-Lucien Savi de Tové,
premier vice-président du parti d’Edem kodjo, la
CPP (Convention patriotique panafricaine) que les autres recusent,
il faut un autre cadre de dialogue que l’Assemblée
nationale, parce que la crise n’est pas finie: «nous
ne cherchons pas à entrer par la fenêtre, mais nous
pensons que même si nous n’avons pas de représentants à l’Assemblée,
nous pouvons apporter notre contribution à ce dialogue.
L’exclusion pour être mortelle pour notre pays. Le
CPDC ne doit pas être une commission de l’Assemblée
extramuros». Le samedi 7 mars, le représentant
du facilitateur a convoqué une réunion du comité de
suivi de l’accord. Le CAR et l’UFC ont brillé par
leur absence. Les deux principaux partis de l’opposition
pourront-ils s’entendre pour bouter le clan Gnassingbé hors
du pouvoir? Rien n’est moins sûr. Un cadre important
du CAR nous disait sous le sceau de l’anonymat, que «Gilchrist
Olympio a trop d’ego, est trop suffisant. Pour lui, les
autres partis n’existent pas. Il a dit publiquement qu’il
n’y a que deux forces sur la scène politique togolaise,
son parti et le RPT». Commentaire de notre homme de
culture: «je vous l’ai dit, les choses se joueront
entre les frères Gnassingbé. Ce n’est pas
cette opposition désunie qui chassera un jour le Rpt du
pouvoir».
Troisième tableau: quand le peuple, lui, continue de
broyer du noir
Pendant ce temps, l’ambiance à Lomé est des
plus moroses. Les rues sont de plus en plus défoncées
et l’argent de plus en plus rare dans les poches. L’affaire
qui fait jaser dans les chaumières togolaises est l’achat
par le président de la République d’une mercedès
Maybach blindée. Les journaux parlent d’un coût
d’un milliard de FCFA, voire de plusieurs milliards. Patrick
Lawson nous précise qu’elle a dû coûter
tout au plus, 700 millions de FCFA, à cause du blindage: «on
peut concevoir que le Chef de l’Etat s’offre une
voiture blindée pour des raisons de sécurité.
Mais n’est-il pas possible de l’avoir à un
coût moins élevée»? Dans l’hebdomadaire
Forum de la semaine, l’éditorialiste rappelait à Faure
sa promesse d’offrir aux jeunes des maisons bon marché. «A
la place de ces maisons, écrit-il, c’est un château
que nous avons vu pousser à Kpalimé».
Kpalimé, le village de la mère du président.
Les activités du port de Lomé ont chuté de
47%, à cause de nouvelles mesures prises par les autorités
douanières afin de s’assurer de l’âge
réel des voitures importées dans le pays et les
taxer en conséquence. C’est la Compagnie togolaise
d’évaluation et de contrôle (COTEC) qui a
mis en place ce système. Le 2 février, les importateurs
de véhicules d’occasion et les transitaires se sont
mis en grève pour protester contre ces mesures, qui, disent-ils,
les pénalisent. Et c’est vers les ports de Cotonou
et d’Accra que se dirigent désormais une partie
des véhicules importés. Il ne se passe pas un jour
sans que les journaux fassent état d’agressions
et de crimes. L’ambassade de France a écrit à ses
ressortissants pour les mettre les garde et leur donner des consignes
de sécurité.
Quel bilan peut-on alors dresser des quatre années de
Faure Gnassingbé au pouvoir? Pour le secrétaire
général du Rpt, il est globalement positif: «il
a décrispé la vie politique et contribué à créer
un climat apaisé et serein. Cela nous a permis d’avoir
des élections législatives crédibles et
transparentes. Sur le plan social, il a instauré la scolarisation
gratuite et revalorisé la fonction enseignante. En matière
d’infrastructures, des centaines de kilomètres de
routes ont été réparés. Tout cela
dans un climat international marqué par la crise que tout
le monde connaît. Ce n’est pas rien».
Mais il y a des avis plus contrastés. Tel celui de l’ivoirien
Amadou. Selon lui, le Chef de l’Etat togolais a passé ces
années à assainir la situation économique
du pays afin de faire revenir les bailleurs de fonds et les investisseurs.
Le pays aurait remboursé ses dettes et obtenu le statut
de PPTE (Pays pauvre très endetté). «A
la fin de l’année, le Togo disposera d’une
capacité de financement d’environ 2 mille milliards
de FCFA. Le problème de Faure, c’est qu’il
ne sait pas communiqué sur ce qu’il fait de bien».
Paul Dodzi Apévon, lui, a vu dans les débuts de
Faure Gnassingbé, une volonté de changer les choses: «c’est
grâce à lui que nous avons pu dialoguer. Mais aujourd’hui,
on a l’impression qu’il est l’otage de l’armée
qui a toujours tiré les ficelles dans ce pays et qui gouverne
en sous main. Il y aussi son entourage. Ce sont des jeunes, mais
veulent perpétuer le même système. Faure
ne donne pas le sentiment d’avoir de la poigne. Le Togo
est dirigé au jour le jour, on ne voit pas d’orientation.
Et le président parle très peu, pour ne pas dire
jamais si bien qu’on ne sait pas du tout où il nous
conduit». Pour l’écrivain Kangni Alem,
si le niveau de vie des populations n’a pas changé de
façon significative, elles vivent cependant dans un climat
totalement différent par rapport au passé: «il
y a la liberté d’expression, et on ne voit plus
les vestiges de la dictature. Le président Faure a enlevé l’armée
des rues. On n’y voit plus que des policiers qui règlent
la circulation. Auparavant, il était impossible de faire
un km sans tomber sur un des barrages militaires qui servaient
essentiellement à racketter les populations. Aujourd’hui,
vous pouvez aller au tribunal et gagner contre un militaire.
C’était impensable il y a quelques années.
C’est très important tout ça. Mais comme
c’est immatériel, le peuple ne voit rien. Il attend
de voir le contenu de son assiette augmenter. Et ce n’est
pas encore le cas». Pour Patrick Lawson, en revanche,
le bilan de Faure est tout simplement décevant: «je
suis déçu parce que Faure et son équipe
ont pour eux la jeunesse. Et pour moi, tout jeune a envie de
travailler, de construire. Or ce que je vois, ce sont des gens
qui ne cherchent qu’à s’enrichir. De plus
il n’y a aucune vision, on ne sait pas où l’on
va. Pour moi, c’est incompréhensible».
Pour Raymond, un chauffeur de taxi, rien n’a bougé dans
le pays depuis de longues années. «On ne fait
que s’enfoncer dans la misère tous les jours. On
ne peut plus rien acheter au marché, on ne peut plus se
soigner. Rien ne va».
Pour le moment, ce que les togolais voient venir avec angoisse,
c’est la saison des pluies. L’année dernière,
elle avait inondé plusieurs quartiers de Lomé et
ses environs. Et causé des dizaines de morts. Cette année,
plusieurs mois avant son arrivée, le gouvernement a lancé un
plan d’urgence pour les bassins et zones à risque
et entrepris des travaux de curage des caniveaux bouchés
et de réfection des autres ouvrages, tout en sensibilisant
les populations. Quelque chose serait-il en train de changer
au Togo? Peut-être. A moins que ce ne soit de l’ordre
du cosmétique… Auquel cas, ces trois tableaux pourraient
bientôt se compléter d’un quatrième:
l’explosion de la cocotte-minute qu’est devenu ce
pays depuis quelques années.
Source: Afrique Magazine (AM) N° 283,
avril 2009
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