Bolloré et Dupuydauby, deux requins
dans les ports africains:
Pour tromper Nicolas Sarkozy, Faure Gnassingbé attribue
le port de Lomé à Bolloré. Les dessous
de la décision d’une justice togolaise aux ordres
05 juin 2009
Le dossier ci-dessous publié par nos confrères
de Libération est révélateur
du jeu et de la manigance qui entourent l’attribution du
port de Lomé au groupe Bolloré par la justice togolaise,
que dis-je, par le chef du clan Faure Gnassingbé. Quelques
précisions.
Il y a trois ans, sur plainte de Jacques Dupuydauby, les autorités
togolaises arrêtent à l’aéroport de
Lomé, des hauts cadres du groupe Bolloré sur plainte
du PDG du groupe Progosa. Ils ne seront relâchés
que contre versement d’une caution de 1 million d’euros.
Quelques mois plus tard, Faure Gnassingbé qui est toujours
en mal de reconnaissance de légitimité de la part
de la France et donc de Nicolas Sarkozy, est reçu en moins
d’une demi-heure à l’Elysée. Sarkozy
lui glisse alors à l’oreille: «lorsqu’on
est en quête de légitimité et de soutien
de la part de la France, on n’arrête pas des
amis et on ne confie pas les affaires aux autres».
Sous-entendu les cadres du groupe Bolloré. Cette phrase
n’est pas rentrée dans les oreilles d’un sourd.
Surtout que dans la perspective des élections présidentielles
de 2010 qu’on s’apprête une fois de plus à truquer,
il faut être dans les bonnes grâces de l’Elysée.
Or justement, Nicolas Sarkozy était très remonté du
fait que la confidence faite à Faure Gnassingbé à l’époque,
se soit retrouvée dans la presse. Il en a gardé une
dent.
L’attribution du Port de Lomé donc à Vincent
Bolloré, l’ami de Nicolas Sarkozy à qui il
a prêté son yatch au lendemain de la victoire de
ce dernier, ne trompe donc guère. Sauf qu’à l’Elysée,
cette attribution du port à Bolloré est loin de
calmer le président français et surtout l’irrite
lorsqu’au sein de la cellule africaine de l’Elysée,
on ne digère pas le plan concocté par Lomé pour
permettre à Bolloré de s’accaparer du port
de Lomé.
Pour des diplomates élyséens spécialistes
de l’Afrique qui nous ont fait des confidences, le jugement
de la justice togolaise est un coup monté et qui devrait
nuire aux intérêts français après
la reconnaissance en 2010 de la victoire de Faure Gnassingbé par
la France au sortir du scrutin présidentiel. Le scénario
est simple.
Un. Attribuer le port à Bolloré en
lui donnant raison en justice sur Dupuydauby. Ce qui vient d’être
fait. Bolloré s’accapare du port investi et fait
ses affaires. Tout roule donc. Faure Gnassingbé jubile
du moment que c’est un ami de Sarkozy qui a la côte à Lomé.
De ce fait, Bolloré va jouir des mêmes privilèges
que naguère jouissait le patron de Progosa auprès
des autorités togolaises.
Deux. Le scrutin présidentiel de 2010
se déroule dans des conditions chaotiques (ce qui est
le propre du régime Gnassingbé). On poursuit les
opposants, on tue et on matraque les contestataires. Le calme
revient et Faure Gnassingbé appelle à une ouverture.
La CEDEAO comme à son habitude approuve le coup de force.
Trois. Lomé attend les réactions
de la communauté internationale et surtout de la France.
On pense qu’il sera positif étant entendu que Bolloré est
choyé à Lomé.
Et c’est à ce point que les choses se gâtent.
Selon des sources sûres à l’Elysée,
le plan du régime togolais justement de bénéficier
du soutien de la France et après de lui planter un couteau
dans le dos après les élections de 2010, consiste à débouter
Bolloré des acquis du port de Lomé une fois qu’on
serait sûr que le clan sera encore au pouvoir pour un quinquennat.
Ceci se traduira par un pourvoi en appel ou en cassation de Dupuydauby
devant la justice togolaise de la décision rendue attribuant
le port à Bolloré. La cour d’appel de Lomé donnera
raison à Progosa sachant que le clan Gnassingbé détient
des parts dans ce holding qu’il ne pourrait abandonner
pour faire plaisir à Sarkozy. D’ailleurs en écoutant
Dupuydauby sur RFI et son air de monsieur ça ne fait
rien», on se rend à l’évidence
que ce plan est bien concocté et approuvé à la
fois par Faure Gnassingbé et son entourage que par le
PGD du groupe Progosa.
Seulement voilà, l’Elysée n’est pas
dupe et beaucoup de pressions sont exercées en ce moment
pour que Nicolas Sarkozy n’oublie pas ses phrases de désapprobation
de la victoire de Faure Gnassingbé lors de sa campagne électorale
lorsqu’un étudiant lui demandait s’il reconnaissait
la victoire du clan aux élections sanglantes d’avril
2005.
Et sur ce point précis la cellule africaine de l’Elysée
se dit prête à taper du point sur la table pour
que le processus électoral déjà très
en retard de 2010 se déroule dans de meilleures conditions.
Sarkozy doit impérativement se montrer vigilant pour
qu’une fois encore, ce régime de Faure Gnassingbé caractérisé par
la voyoucratie et le gangstérisme politique ne vienne
ternir son image déjà écorné dans
cette Afrique en lutte pour un Etat de droit et une démocratie
censée balisée le chemin vers un progrès
politique et économique.
Jules Symféïtchéou,
Etiame.com
Voici le dossier de nos confrères
de Libération
Vincent Bolloré versus Jacques Dupuydauby: partenaires
ou ennemis, selon les circonstances, on ne se lasse pas du feuilleton.
Finance, politique et justice, leur salade africaine recèle
tous les bons ingrédients. Au Togo, un mandat d’arrêt
vient d’être lancé contre Jacques Dupuydauby,
trois ans après l’arrestation de l’Etat-major
de Bolloré. Les temps changent.
Leur «guerre des ports» en Afrique, Jacques
Dupuydauby la résume ainsi: «Deux supermarchés
s’affrontent. Le patron de Carrefour [Bolloré, ndlr]
considère que la proximité d’un Shopi [Dupuydauby]
n’est pas trop gênante. Pas de pot… le Shopi
devient un centre Leclerc.» L’avocat de Vincent
Bolloré, maître Olivier Baratelli, rétorque
: «On l’a peut-être bridé dans son
développement, mais ça ne l’autorise pas à nous
piquer des actifs.» Car le «Shopi»,
avant de devenir un «Leclerc», était
une vraie-fausse filiale de «Carrefour»…
De l’opacité des affaires
Vincent Bolloré a toujours été adepte des
montages complexes, à l’aide de discrètes
coquilles financières. En Afrique, il a d’autant
plus raison d’avancer masqué que ses différents
métiers (plantations, trains, manutention, fret…),
complémentaires, peuvent indisposer les pouvoirs publics,
soucieux de voir un groupe truster la chaîne du ravitaillement.
Cas d’école au Togo. Jacques Dupuydauby est à tu
et à toi avec le président Eyadèma (moins
avec son successeur de fils). Mais pas Bolloré: le général
togolais a de surcroît racheté sa maison d’enfance.
Depuis 1998, Dupuydauby sert donc de poisson pilote à Bolloré,
contre 30 000 euros d’honoraires mensuels. En 2001, il
obtient le marché de la manutention du port de Lomé.
Dupuydauby n’a pas un sou vaillant, c’est donc Bolloré qui
finance en injectant 11 millions d’euros dans un holding
espagnol, Progosa. Qui sera contrôlé par Bolloré,
mais dirigé par Dupuydauby.
Tout baigne, l’investissement togolais est vite rentable.
Dupuydauby voit grand, trop grand aux yeux de Bolloré:
Lomé risque de concurrencer ses activités portuaires
voisines (Côte-d’Ivoire, Gabon, Cameroun, etc.).
A Progosa, qui envisage de construire un troisième quai,
Gilles Alix, directeur général du groupe Bolloré, écrit
sèchement en 2002: «Concernant les perspectives
de développement du port de Lomé, je pense qu’il
convient d’être extrêmement prudent car l’installation
d’un hub pourrait être très préjudiciable à nos
activités maritimes et terrestres, en banalisant l’opération
de transport en Afrique.» Mais Dupuydauby persiste,
jouant de l’antagonisme Eyadèma-Bolloré.
Ce dernier accepte de se retirer du capital de Progosa, mais
pas tout à fait quand même, histoire de contrôler à distance
la suite des événements. Il cède donc ses
parts au groupe Hottinger, un ami franco-suisse qui n’entend
rien à l’activité portuaire, avec promesse
de rachat. En jargon financier, cela s’appelle un portage;
en langage commun, un faux nez.
Petit manuel du portage
Une note interne du directeur juridique de Bolloré que Libération a
pu se procurer, l’ancien juge Jean-Louis Delahaye indique
la marche à suivre: «Cession de la participation à une
structure opaque à créer (trust, par exemple) ou à des
actionnaires extérieurs (portage).» Suit la
suggestion d’une cascade de holdings intermédiaires
- «contrôle», puis «contrôle
partiel» et enfin «aucun contrôle» de
Bolloré. Dans son petit manuel du portage, l’ex-magistrat évoque
les «risques» de perdre le contrôle
de l’usine à gaz. Et de recommander: «Il
pourrait être envisagé de faire nommer des auditeurs
proches du groupe mais n’apparaissant pas trop liés à lui,
aux différents étages.» Son message
est annoté par Bolloré: «OK, prendre
les mesures nécessaires.»
Un portage fonctionne tant que porteur et porté marchent
main dans la main. Or Dupuydauby n’en fait qu’à sa
tête. Profitant que le groupe Hottinger se comporte en
sleeping partner, il exfiltre les actifs portuaires de Progosa.
Après avoir envisagé de les céder à sa
propre épouse, il les confie, fin 2004, à des «investisseurs
luxembourgeois», derrière lesquels se dissimuleraient
quelques dignitaires africains. Quand Bolloré se réveille,
en 2005, rachetant sa participation à Hottinger, il est
trop tard: «Mon pote, tu es l’heureux propriétaire
d’une coquille vide», lui signifie Dupuydauby.
Son directeur juridique, Gérard Perrier, joue au naïf
dans un courrier à Gilles Alix: «J’étais
convaincu d’être recruté par le principal
concurrent de Bolloré, alors que je travaillais en fait
pour une société détenue clandestinement
par votre groupe.»
De la justice en Afrique
Outre leurs plaintes en Europe, Bolloré et Dupuydauby
multiplient les procédures en Afrique. Dans un premier
temps, Bolloré obtient gain de cause devant le tribunal
de Lomé: en février 2006, il annule la cession
des actifs aux curieux actionnaires togolo-luxembourgeois. Dupuydauby
contre-attaque en portant plainte pour corruption de magistrat.
Dans la foulée, quatre dirigeants du groupe Bolloré se
retrouvent en garde à vue, libérés contre
une caution d’un million d’euros après intervention
du Quai d’Orsay.
Dupuydauby sait de quoi il retourne: lui-même rémunère
grassement (255 000 euros en deux ans) Charles Debbasch, ex-doyen
de la faculté d’Aix, condamné en France
dans l’affaire Vasarely et réfugié en Afrique
en tant que conseiller très spécial du président
du Togo. Pour plus de sûreté, Dupuydauby a recruté l’ex-Premier
ministre togolais. Sur l’exfiltration des actifs portuaires,
il se prévaut de «l’aval des autorités».
Au Gabon, la justice est plus rapide - plus folle, aussi. Mêmes
causes, mêmes effets: Bolloré, avec ses multiples
casquettes, ne pouvait tout rafler. Lauréat de la manutention
portuaire, difficile de concourir à la concession des
ports d’Owendo et de Port-Gentil. C’est donc la coquille
de Dupuydauby qui emporte l’appel d’offres en 2003.
Sitôt fait, il l’exfiltre au Luxembourg par le même
truchement. Bolloré porte plainte. Après conflit
au sein de la cour d’appel de Libreville, entre le premier
président (favorable à Bolloré) et le président
de la chambre commerciale (pro-Dupuydauby), la cour de cassation
donne raison au second avec cet attendu qui en dit long: «Le
ministre de la Justice a fermement enjoint au Premier président
de se dessaisir.» Au Gabon, il y a désormais
autorité de la chose jugée. Dupuydauby a niqué Bolloré en
tout bien tout honneur.
Un ubuesque mano à mano judiciaire, le différend
se règle à coup de plaintes et contre-plaintes
entre Paris et Séville
Au plan pénal, Bolloré mène pour l’instant
aux points contre Dupuydauby. Du moins devant la justice occidentale.
Sa plainte déposée en Espagne est en phase terminale:
poursuivi pour détournement d’actifs, Jacques Dupuydauby
est en passe d’être renvoyé en correctionnelle.
Vincent Bolloré avait saisi en 2005 le tribunal de Séville,
ville où siège son holding Progosa. Sa plainte
vise les actifs togolais et gabonais exfiltrés par Dupuydauby
au Luxembourg, évaluant son préjudice à 60
millions d’euros.
Aimable. Parallèlement, un contre-feu a été allumé devant
la justice française, par une plainte déposée à la
même époque par le directeur juridique de Progosa,
Gérard Perrier. La plainte du partenaire de Dupuydauby,
pour «informations trompeuses susceptible d’influencer
le cours de Bourse», vise le portage, via la société Hottinger,
non déclaré dans les comptes du groupe Bolloré.
Cette contre-plainte a longtemps lanterné dans les couloirs
de la justice française. Le parquet de Paris, toujours
aimable avec les amis du pouvoir, a bataillé pendant deux
ans: informé par le groupe Bolloré que Perrier
est un ancien avocat radié du barreau pour fraude fiscale,
le procureur s’est opposé à l’ouverture
d’une information judiciaire. Dans le même temps,
l’AMF (le gendarme de la Bourse), souvent bienveillant
avec les ténors du CAC 40, estime que le portage luxembourgeois,
non déclaré par Bolloré, serait trop minime
pour affecter la sincérité des comptes…
En 2007, la chambre de l’instruction a tranché:
il y a bien «lieu à informer». Tous
ces artifices de procédures n’ont servi qu’à reculer
l’échéance. Sauf qu’entre-temps, le
juge d’instruction en charge de l’affaire, Michel
Gazeau, a été muté. Son successeur doit
tout reprendre de zéro, grandeur et langueur de la justice
française. En parallèle, le groupe Bolloré avait
porté plainte en diffamation contre Capital.fr, qui s’était
fait l’écho de propos tenus par Jacques Dupuydauby.
D’où perquisition au siège du site du mensuel économique
et émoi dans le landerneau médiatique. Cette sous-affaire-là a
fait long feu: le plaignant, Bolloré, refusant de délivrer
des documents luxembourgeois prouvant sa qualité de victime.
Barnum. Les procédures françaises en deviennent
ubuesques. Car tout se passe au Luxembourg: siège des
sociétés offshore de Bolloré organisant
le portage, mais aussi siège des coquilles de Dupuydauby
ayant exfiltré les actifs africains. Victime (de diffamation)
un jour, soupçonné (d’information trompeuse)
un autre, Bolloré trouve sa cohérence sur ce point:
la justice française n’est pas compétente à juger
de ses affaires. Le barnum pénal s’achèvera-t-il
en une discrète transaction? Dupuydauby aurait réclamé 25
millions de dollars (17,5 millions d’euros) contre la paix
des braves; Bolloré aurait refusé. A Paris, un
tribunal vient de débouter Dupuydauby de sa plainte en
diffamation contre Bolloré, lequel avait fait état
de la procédure espagnole (la principale et la plus avancée)
pour dénoncer des «actes dont il s’est
rendu coupable».
Une «amitié» de plus de
vingt ans…
1986. Vincent Bolloré rachète
la Scac (fret entre la France et l’Afrique) et débarque
Jacques Dupuydauby de sa présidence. Première
fâcherie entre les deux hommes.
1987. Jacques Dupuydauby est nommé vice-président
de Bouygues, le temps de racheter TF1. Il sera mis en examen
et incarcéré pour fausses factures avant de bénéficier
d’un non-lieu.
1998. Raid boursier de Vincent Bolloré sur
Bouygues. Il se réconcilie avec Jacques Dupuydauby, alors
en conflit avec Martin Bouygues.
2001. Jacques Dupuydauby obtient le marché de
manutention du port de Lomé (Togo). Vincent Bolloré le
finance en coulisses.
2005. Bolloré tente de reprendre le
contrôle effectif de la manutention portuaire à Lomé.
Deuxième fâcherie: Jacques Dupuydauby exfiltre au
Luxembourg les actifs industriels.
2006. Sur plainte de Jacques Dupuydauby, quatre
dirigeants du groupe Bolloré sont brièvement arrêtés à Lomé.
2007. La justice gabonaise donne raison à Jacques
Dupuydauby contre Vincent Bolloré.
2008. Sur plainte de Dupuydauby, des dirigeants
de Bolloré sont convoqués au Cameroun.
2009. La justice togolaise donne raison à Vincent
Bolloré et lance un mandat d’arrêt international
contre Jacques Dupuydauby.
Par RENAUD LECADRE, Liberation.fr
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