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Jimi Hope et King Mensah:
Une rivalité qui déborde le cadre de la musique, jusqu'à quand encore?

Samedi 12 décembre 1999. Jimi Hope faisait trembler les rideaux et les planchers du Palais des Congrès de Lomé avec son concert annoncé depuis des semaines comme le concert de la VERITE. J’étais censé accompagner le Roi de Africa Rock au cours de cette soirée mais devais ce même jour me rendre à Bouaké avec ma troupe «Tambours Théâtre de Lomé» pour un Festival. Je m’excusai auprès de Jimi et me rendis à la frontière d’Aflao pour prendre un bus avec le groupe en destination de cette cité ivoirienne.

Mais quelques membres de mon groupe et moi-même nous nous sommes retrouvés toute la journée enfermés à la Direction de la Police Nationale et quatre de mes acteurs sauvagement torturés pour avoir porté des treillis lors d’un tournage vidéo.

Mais passons, ce n’est pas ici l’objet de ma réflexion. Je me retrouvai à Lomé cette nuit-là mais ne pus effectuer le déplacement du Palais des Congrès, occupé à faire soigner mes camarades artistes. Toujours est-il que le lendemain matin, la ville grouillait de commentaires sur ce spectacle qui aurait permis à Jimi de montrer à l’autre artiste la différence entre «12 et 21». L’autre artiste en question, c’était King Mensah.

Ce fait révélateur aura été le ferment d’une radicale hostilité entre les deux artistes masculins les plus médiatiques de la scène musicale togolaise. Mais à quand remonte cette rivalité qui dépasse, pour ceux qui connaissent bien les deux hommes, le cadre ordinaire de l’art?

«Jimi Hope fait du faux Rock», la déclaration de guerre
Pour les habitués de Jimi Hope, une bonne discussion avec la Star du Rock devra absolument éviter de faire allusion à King Mensah. Essayez-le et vous constaterez de visu que la bonne ambiance s’évaporera.

Pendant toute ma carrière d’animateur à Radio Lomé et à la TVT ainsi que les 18 mois pendant lesquels j’ai géré les programmes à TV2, je m’étais toujours efforcé de «travailler diplomatiquement» avec ces deux artistes aux talents opposés mais avérés. Quelques faits majeurs me viennent à l’esprit.

Jimi Hope n’a presque jamais digéré une interview de King Mensah, qui arrivait nouvellement sur la scène musicale dans une revue de littérature noire au tout début de 1997 où celui-ci fit la malencontreuse déclaration qui créera chez Jimi Hope la colère et la rancune les plus tenaces que notre musique ait jamais connue.

En effet, s’étant cru obliger d’attaquer Jimi Hope et de lui dénier ce qui constituait aux yeux de tous la qualité unique de la bête de scène de la famille Sénaya, la Rock Music, King déclara qu’il a choisi la musique traditionnelle, puisant dans les richesses de notre terroir pour ne pas faire la même chose que «ceux qui font du Rock». Cette revue se trouvait encore dans les affaires de Jimi Hope avant que je ne quittasse Lomé au début de l’année 2003 car il a pris cette déclaration comme une déclaration de guerre.

J’essayai en mon temps de convaincre Jimi de ce que King ne parlait pas de lui spécifiquement, mais ma tâche était vouée à l’échec, vu que sur tout le continent notre Jimi était le seul rocker.

A partir de cette interview, King qui n’était, en ce moment-là crédité que d’un seul CD sur le marché avec le titre phare Sesime se croyait, comme tout débutant, déjà au sommet de la gloire. Toujours est-il que Jimi Hope en prit furieusement ombrage et l’espoir de voir King et Jimi se parler ou collaborer sur un titre fut inenvisageable pour tous ceux qui aimaient la musique des deux hommes.

Jimi Hope : bête de scène, roi du Live, poète et peintre
Kofi Sénaya, alias Jimi Hope, est un artiste tout né. Ceux qui l’ont connu depuis le Lycée de Kpodji rendent témoignage de sa complexité artistique et de sa densité musicale. Jimi Hope maîtrise et a enseigné la guitare à plein de jeunes à Lomé qui en vivent aujourd’hui à l’étranger.
Grand Seigneur, il n’hésitait pas à jouer gratuitement dans la rue ou pour des causes humanitaires comme ce fut le cas lors de la maladie de l’étudiant Komlan Adjato en 2002.
Depuis son premier album Africa Rock dont les titres Aglan ou Biewo hun ont démontré dans le milieu des années 80 sa particularité et le sérieux avec lequel il entamait sa carrière. Beaucoup de titres pleuvront, les uns aussi originaux que les autres: Woman, Born to Love, Manolekea, Ayayena, I can’t take it, Quand tu me touches et plus récemment Africa gblé, Agbégnigan, It’s too late et j’en passe.

Le répertoire de Jimi Hope est multi rythmique, swinguant entre Rock’n’Roll, ballades amoureuses ou Akpèssè. Les messages de Jimi Hope, il faut les décoder et en saisir la substance car il parle toujours en paraboles. Parle-t-il de banalités? Peut-être pas! Des fois même qu’il envoie des messages codés.

A Abidjan, Jimi Hope est ami très respecte d’Alpha Blondy. Au Bénin, on ne le présente plus. A Paris, Bruxelles, Lille, Amsterdam, Londres ou dans les hot places de la Rock Music, ou aux USA il est reconnu comme The Man.

Mais Jimi, comme je le disais plus haut est multidisciplinaire. Chef d’orchestre averti, il joue à tous les instruments de musique, ou presque.

Mais mondialement son talent de peintre est plus reconnu. Ses toiles se vendent partout et décorent des musées ou des appartements privés de par le monde. Tous les critiques d’art s’accordent sur sa vision de la peinture qui est très abstraite et métaphorique.
Avec toutes ces qualités, peut-on imaginer pourquoi Jimi considère le jeune de Be-Kpota comme un adversaire? Pas aisément mais tout de même….

Il était une fois King Mensah: d’Azé Kokovina aux Kora Music Awards
Lorsque King Mensah fit son entrée sur la scène musicale togolaise en 1997, il y avait déjà tout en place pour qu’il réussisse. Contrairement à Jimi qui avait commencé avec pour seuls organes de diffusion Radio Lomé et la TVT, King arriva sur un marché où les radios privées rivalisaient pour s’assurer la plus large audience. A son premier album Madjo, il vivait encore à Paris où l’album avait été réalisé. Mais pour les curieux, celui qui se targue d’avoir gagné par deux fois les Koras de la Musique africaine en catégorie musique traditionnelle, avait eu la fibre artistique très jeune.

L’humoriste Azé Kokovina l’avait sélectionne dans les artistes qu’il emmenait à Limoges pour le festival de Théâtre francophone le plus connu en Afrique. Presque tout le monde reviendra au Togo après le festival, sauf Papavi Mensah, connu plus tard sous le King Mensah. Il resta un moment en France puis l’on retrouvera ses traces sur les bords de la Lagune Ebrié à Abidjan où il se fit enrôlé dans le mythique Village Ki-Yi de la Camerounaise Were-Were Liking. Ce village se chargera de façonner la personnalité artistique de King Mensah et il y mit au point sa complexion vocale très aigue et déchirante qui en fera plus tard sa particularité. Retourné en France, on ne l’entendra que lorsqu’il sortira son premier album.

King est beaucoup plus l’artiste comédien que le Ki-Yi Mbock a façonné. Très à l’aise dans le drame, il n’a certainement pas les nombreuses facettes de Jimi Hope. Il joue peu ou prou à un instrument musical et n’est pas un peintre. Mais pour avoir travaillé dans les médias togolais, je pourrais certifier ici, qu’il est un redoutable metteur en scène de clips vidéo. Sur scène, il est plutôt décevant et sa voix très fragile ne met pas longtemps pour casser, ce qui a longtemps été un objet de raillerie dans le camps des inconditionnels de Jimi qui peut tenir six heures de concert live.

King se révéla aux medias africains en recevant à Sun City en Afrique du Sud, le Kora de Meilleure Musique d’Inspiration Traditionnelle en 2001. Aujourd’hui fort de quatre albums aux titres aussi célèbres que Akabaraka, Dodji, Sesime, YeleYele, Odadje et bien d’autres, King parle souvent de la famille, des malheurs de la condition humaine et de l’espoir pour les vaincre. Certains mauvais esprits lui prêteront des interprétations politiques à certaines de ses chansons, mais cela reste à vérifier.

Deux personnalités différentes, deux publics différents. Deux générations différentes?
Ainsi que je l’avais introduit, l’antagonisme entre Jimi Hope et King Mensah a pour fait fondateur, cette malheureuse faiblesse dans le choix effectué par King Mensah au cours de cette interview. Mais bien d’autres choses viendront corser cette impossible entente.
Tout d’abord les admirateurs. La maison de Jimi Hope désemplit rarement de jeunes garçons. A tort ou à raison, il est devenu ou est vu comme le symbole d’une jeunesse togolaise qui se cherche, partagée entre l’occident et le pays. Il est également considéré comme une force physique, une bête de scène que les jeunes veulent s’approprier l’énergie pour lutter contre leurs propres faiblesses et difficultés du quotidien. Jimi chante alors pour eux, leur parle de leur misère (Ayayena), de la mort (Manolekea) et bien d’autres choses que chacun décode a sa façon. En plus, Jimi Hope n’est jamais avare de prestations pour les pauvres. Il est, pour tout dire, l’homme du peuple, des plus démunis.

Pour sa part, King Mensah semble destiné son message à une certaine catégorie rurale, tablant sur son background traditionnel (sa mère est une vodousi, une prêtresse vodou) pour fédérer un public togolais qui forcement n’est pas celui de Jimi, même si celui-ci est très adulé également à l’intérieur du pays. Les chansons de King Mensah sont souvent un chapelet de complaintes et un récital de proverbes, le genre de thématique très propre aux masses paysannes. Mais contrairement à Jimi Hope, King sait lire son audience et la diversifier. Le succès de Ménéou et de YeleYele dans la partie septentrionale du Togo n’est pas gratuit. King sait fédérer son audience et est très business oriented. A l’instar de Jimi Hope, il s’entoure presque toujours d’une horde de fanatiques et de gros bras. Des gens qui bien entendu voient la main de Jimi lorsque King se casse la voix sur scène ou lorsqu’il pleut à ses concerts.

Qui est du régime et qui ne l’est pas?
Etant encore au Togo, j’ai été souvent témoin de discussions très ardues au sujet de l’orientation politique des deux artistes. Si pour certains, le rocker est le plus «propre» de tous les artistes togolais de la chanson, parce que n’ayant jamais composé la moindre chanson pour Eyadema du temps du parti unique où tout le monde l’a fait, le héraut de Bè Kpota, est vu à tort ou à raison comme étant ou avoir été dans les bonnes grâces de la famille Gnassingbé. Pour des raisons d’impartialité, je n’en dirai pas sur ce que j’en sais. Je vais juste rappeler trois faits majeurs qui ont radicalisé les positions des fans des deux camps.

Juillet 2002: en pleine tournée musicale sponsorisée par une compagnie de cigarettes sur tout le territoire national, Jimi m’apprit dans sa cabine privée que des gendarmes habitant chez lui comme locataires venaient d’être arrêtés et accusés d’entreposer des armes chez lui. J’eus très peur et lui conseillai de quitter Sokodé ou nous nous produisions pour rejoindre immédiatement le Bénin. Mais c’était mal connaître Jimi qui avait déjà essuyé chez lui des mois plus tôt les tirs à balles réelles de nos éternels éléments incontrôlés. Jimi protégea sa pauvre vieille mère cette nuit contre les agresseurs qui repartirent sans rien emporter.

Août 2002: en service à TV2, King m’invita a venir couvrir les festivités de son 30è anniversaire à la plage. Sur les lieux, je le vis assis devant des artistes chantant ses louanges et des jeunes buvant à sa gloire. Evidemment à la table d’honneur il y eut des enfants d’un haut responsable politique du pouvoir que je ne saurais nommer. Je fus surpris par l’allure de cette manifestation qui me rappela les banquets que j’animais pour le Président Eyadema. Je diffusai les extraits de cet anniversaire pas comme les autres. Les coups de fils de protestation et d’indignation que je reçus le soir même me firent comprendre que King était certainement en train de jouer un sale jeu avec sa carrière.

Enfin les Koras de King Mensah ont souvent été présentés par ses partisans comme le cachet définitif de sa supériorité sur Jimi Hope. Ce qui déclenchait chez les durs à cuir de Jimi une réaction plutôt moqueuse. Ils trouvaient que ces trophées étaient ridicules car leur idole n’avait pas besoin de mendier sa reconnaissance ou alors, ils juraient que ces Koras ont été négociés puis achetés. Ce qui me paraît très injuste comme jugement.

Que faire?
Je sais que la rivalité dans la musique a toujours existé sous tous les cieux. Tupac et Notorious BIG aux USA, Elton John et George Michael en Grande Bretagne, Joe Star et Akhenaton en France, Papa Wemba et Koffi Olomide ou encore Werrason et JB Mpiana en RDC….le compte est long. Mais est-ce une raison pour laisser deux talents comme King Mensah et Jimi Hope se regarder en chiens de faïence? Je ne demande pas qu’ils deviennent les meilleurs amis du monde. Je voudrais juste qu’ils ne demandent pas aux fans d’être des ennemis selon celui qu’ils préfèrent. C’est cette confrontation entre leurs admirateurs que je souhaite éviter. Peut-on donc être un fidèle de Jimi Hope sans détester King Mensah ou vice versa?

Richard Lakpassa University of North Texas, daholega@yahoo.fr

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