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Présidentielle 2010 au Togo:
Kofi Yamgnane, Objectif Togo
06 juillet 2009
Il s'ennuyait ferme, au Conseil général des ponts
et chaussées. "On m'avait mis là,
raconte Kofi Yamgnane, parce que les préfets balisaient
d'avoir un ancien ministre sous leurs ordres." Du coup, à 63
ans, l'ancien secrétaire d'Etat pour l'intégration
s'est inventé un nouveau défi: devenir, en mars
2010, président de la République du Togo, son pays
natal.
En 2005, déjà, l'envie l'avait tenaillé;
mais ce n'était pas le bon moment. Evidemment, ce n'est
pas gagné. "L'ignorance de la population conjuguée à la
peur, ça marche...", dit-il. Il voit cela comme
un devoir. "Je me suis levé un matin, en me disant
: "Tu rentres au Togo". Je sais que si je
ne fais rien pour le Togo, alors l'histoire sera féroce
avec moi..."
Ces temps-ci, on peut le croiser, dans les faubourgs de Lomé,
suant sous une plaque de tôle surchauffée. Le gouvernement
lui a interdit de tenir des meetings, alors il prend la parole
dans des endroits reculés, interrompu par les jappements
de chiens errants, devant un public de curieux. Il semble y croire,
vraiment.
Il arpente les 342 cantons du pays, l'un après l'autre,
distribue son programme, n'hésite pas, comme ce lundi
22 juin, à parcourir des heures de mauvaises pistes pour
expliquer sa vision des choses à 25 paysans togolais endimanchés
pour l'occasion. "J'irai l'arracher, le pouvoir, si
vous m'élisez", lance-t-il à quelques
dizaines de personnes qui finissent par l'applaudir.
Il a réponse à tout. Comme lorsqu'une jeune femme
l'interpelle brusquement : "Les autorités nous
parquent comme des animaux sauvages, on ne croit plus à leurs
promesses, alors, nous, les femmes, on a décidé de
ne plus voter..." Ici, dans le fief du Rassemblement
du peuple togolais (RPT) - le parti du président Faure
Gnassingbé, au pouvoir depuis les élections sanglantes
de 2005 - c'est déjà courageux d'oser recevoir
celui qui revient au pays en défiant le régime
en place.
De fait, Kofi Yamgnane ne fait pas de promesses impossibles,
il ne distribue pas d'argent. D'ailleurs, il n'en a pas. Simplement
il parle vrai, et les gens l'écoutent, le reconnaissent,
même si cela ne garantit pas une élection, surtout
dans ces contrées où les voix se vendent contre
quelques centaines de francs CFA.
Au Togo, les 5 millions d'habitants le croyaient en France,
tranquille ; il n'était plus qu'une belle image d'expatrié glorieux,
celle du jeune Kofi, repéré par un père
missionnaire dans son village natal, avec la bienveillante attention
de Kankassi, le crocodile-totem de la communauté. Il découvre
la Bretagne à 17 ans, où on l'envoie faire maths
sup pour être ingénieur. La suite est connue : il
devient maire de Saint-Coulitz (Finistère), crée,
sur le mode africain, un conseil des sages qui le rend célèbre,
et le voilà au gouvernement en 1991, repéré par
François Mitterrand. Il sera ensuite député,
conseiller général, avant de connaître les
joies des placards dorés.
Le voilà donc de retour chez lui. Et il se lâche,
sans fard. "Faure Gnassingbé n'est pas populaire,
il est craché, vomi, dit-il. Son père, le général
Eyadema, au pouvoir pendant trente-neuf ans, a créé un
théâtre de guignols, où tout le monde s'en
met plein les poches. Mais faire de la politique, c'est aimer
les hommes. Alors, oui, je suis candidat, et j'irai jusqu'au
bout."
Il veut se battre pour la santé des Togolais, refaire
les routes, les ponts, donner du travail, endiguer la corruption,
bref, créer un pays qui n'existe pas. "On fait
une campagne de va-nu-pieds, raconte-t-il. On roule sur ma caisse
personnelle." Les 4 × 4 fatiguent, on mange des
sandwichs pendant les trajets. Mais on sent un enthousiasme,
en même temps que l'on devine une attente. L'équipe
est resserrée, deux proches, des ingénieurs agronomes,
dirigent la campagne et se coltinent les heures supplémentaires.
Un logo a été créé, et à chaque
déplacement, un comité de soutien est installé.
La campagne vise les jeunes, par Internet à Lomé,
les femmes, les prêtres. S'il est élu, il y aura
15 ministres, pas plus. "Je nationalise les grosses entreprises,
déclare le candidat, et je me débarrasse de tous
les suceurs de sang, sans lancer de chasse aux sorcières." Et
parce que la peur fait et défait les élections,
au Togo, Kofi Yamgnane laisse à chaque fois son numéro
de téléphone personnel, au cas où un préfet
ferait un peu de zèle...
Il prend des risques, c'est sûr. "On peut m'assassiner,
je le sais", assure-t-il. Il a fait venir sa femme,
la Bretonne Anne-Marie, professeur de mathématiques à la
retraite, installée depuis octobre 2008 à Lomé.
Il sait les sacrifices qu'elle consent: "Elle le fait
par amour pour moi, elle ne va pas lâcher son vieux comme ça..." Les
deux enfants sont casés, il ne reste plus qu'à se
jeter dans l'arène. Où il est attendu par de
beaux gladiateurs.
Le régime de Faure Gnassingbé va tout faire pour
l'empêcher de se présenter. "Ils ne sont
pas près de m'éliminer de la course", jure-t-il.
Il va devoir renoncer à sa nationalité française. "Un
crève-coeur", dit-il. Le code civil précise
qu'il lui faudra obtenir l'accord du gouvernement français.
Mais il n'a pas le choix, la Constitution togolaise a été conçue
pour dissuader les candidatures de la diaspora.
Il devrait bénéficier, au pire, de la neutralité de
la France. Il a rencontré le député Patrick
Balkany, missionné sur l'Afrique par Nicolas Sarkozy,
puis Bruno Joubert, le M. Afrique officiel, et une rencontre
est même prévue à l'Elysée avec le
chef de l'Etat en juillet. Il n'aura pas de problèmes
de ce côté-là. Au Togo, en revanche, rien
ne sera simple.
L'opposition, reléguée à l'arrière-plan
depuis quarante-trois ans, ne veut pas de lui. Le leader du Comité d'action
pour le renouveau (CAR), Yawovi Agboyibo, ex-premier ministre,
candidat non déclaré à la présidence,
ne croit pas en ses chances. "Kofi est un sujet de curiosité pour
les Togolais, lâche-t-il. Ici, on est habitués à ce
genre d'ambitions. Se ranger derrière lui est exclu!" C'est
un discours de façade. En réalité, tout
le monde attend de voir si l'effet "Kofi" prend. Et
d'ailleurs, M. Agboyibo glisse, dans la conversation: "Si
Kofi s'enracine, pourquoi pas?"
Les tractations sont en cours, bien sûr. Comme avec l'autre
parti d'opposition, l'Union des forces de changement (UFC), dont
le patron, Gilchrist Olympio, le résistant historique,
n'a jamais réussi à conquérir le pouvoir.
Il a 73 ans, et peine à faire lever les foules sur son
passage. Mais il ne cédera sa place pour rien au monde.
Kofi Yamgnane, lui, n'a pas accès aux chaînes de
télévision gouvernementales; les journalistes l'ignorent,
alors il trace son sillon. Eva Joly, la députée
européenne écologiste, et Ségolène
Royal ont juré d'apporter leur soutien. A son domicile,
Kofi Yamgnane a conservé l'enregistrement de François
Mitterrand lui annonçant, au téléphone,
sa nomination au gouvernement. Ça le stimule.
Parcours
1945: Naissance à Bangeli (Togo).
1983: Il devient membre du Parti socialiste.
1989: Elu maire de Saint-Coulitz (Finistère).
1991: Nommé secrétaire d'Etat pour l'intégration
dans le gouvernement d'Edith Cresson.
1997: Il est élu député dans le Finistère.
2009: Il déclare officiellement sa candidature pour l'élection
présidentielle de 2010 au Togo.
Gérard Davet, lemonde.fr
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