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Interview exclusive:

Jacques Dupuydauby: «Notre combat a commencé à dater de ce jour, dès que nous avons eu la certitude de ce qui s’était joué dans notre dos…»

17 juillet 2009

Jacques Dupuydauby, le patron de ProgosaDepuis quelques semaines déjà, une saga politico-économique secoue le landernau politique togolais. Il s’agit d’un véritable gangstérisme économique d’Etat dont seuls les laboratoires du régime monarchique togolais ont le secret. Avec comme chef d’orchestre, un certain mercenaire politique et juridique français, Charles Debbasch. La machination est simple. Longtemps dans les bonnes grâces de Gnassingbé père et fils, le patron du Groupe Progosa, une société spécialisée en manutentions portuaires, Jacques Dupudauby, a été sans management, viré comme un mal propre du Port de Lomé. Son groupe a été rétrocédé à son ennemi intime Vincent Bolloré propriétaire du groupe du même nom, un très proche ami de Nicolas Sarkozy, le président français. Or, Faure Gnassingbé, le monarque togolais, dans la perspective des échéances électorales présidentielles de 2010 qu’il sait d’avance perdu, veut à tout prix demeurer dans les bonnes grâces de l’Elysée. La conclusion est donc évidente.

Pour comprendre ce qui se trame derrière la décision de la justice togolaise de déposséder M. Dupudauby de ses acquis et comprendre les circonstances et les termes du contrat qui liait le Goupe Progosa aux autorités togolaises, nous avons tendu notre micro à son président, M. Dupuydauby, qui sans détour et avec une certaine verve, dévoile les dessous des cartes et annonce sa détermination à récupérer ses biens. Lecture

M. Dupuydauby, bonjour! Quel est aujourd’hui votre état d’esprit suite à la saga politico-économique qui se déroule entre vous et le Togo?

Je suis bien évidemment scandalisé de voir comment un groupe qui s’est investi et a investi au Togo comme l’a fait Progosa peut être chassé du jour au lendemain, sans raison, et dans des conditions d’une brutalité inouïe.
Je suis également désolé pour le peuple togolais, que l’on prive des investissements indispensables à la bonne santé économique et sociale du pays. Non seulement, le Togo a chassé une entreprise durablement impliquée dans le développement du pays, mais il a de la sorte découragé beaucoup de nouveaux investisseurs de venir s’implanter sur le territoire togolais…
 
Mais plus que tout, je me sens déterminé à faire toute la lumière sur cette affaire, à en dénoncer les conditions intolérables tant sur le fond que sur la forme et à identifier les responsabilités de chacun dans ce dossier.

Avant d’aller dans le vif du sujet, avez-vous eu des nouvelles du Président du Burkina-Faso, Blaise Compaoré que vous aviez rencontré quelques heures avant le début du mandat d’arrêt international à votre encontre? Si oui que vous a-t-il dit?

Cela relève du confidentiel. Je ne souhaite pas faire de commentaires à ce sujet.

Estimez-vous que la rétrocession du Port de Lomé à Bolloré réponde à des impératifs politiques à la veille du scrutin présidentiel de 2010?

Cette hypothèse est celle qu’ont retenue un certain nombre d’observateurs internationaux, parmi lesquels le quotidien Le Monde, qui dans un article du 10 juillet écrit: «Le président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis le décès de son père, le général Eyadéma, en 2005, n'a-t-il pas simplement voulu s'attirer les bonnes grâces de la France, à l'approche de l'élection présidentielle de 2010, en précédant les désirs de M. Sarkozy?»

Force m’est de reconnaître que cette supposition publiée dans les colonnes d’un grand quotidien français, reconnu comme un journal de référence, ne semble malheureusement pas totalement surréaliste, et que l’on peut lui prêter une certaine vraisemblance…

Que répondez-vous à ceux qui disent que  les brouilles entre Progosa et les autorités togolaises sont une stratégie qui consistent à aider Faure Gnassingbé à conserver le pouvoir au-delà de 2010 et à vous restituer le Port de Lomé une fois le régime réinstallé? 

La première partie de votre question appelle bien évidemment une réponse positive. Quant à la deuxième partie, c’est une plaisanterie.

On vous accuse de fraudes fiscales estimées à des millions de francs CFA. Avez-vous honoré vos engagements fiscaux vis-à-vis du Togo? Quelles preuves peuvent étayer une réponse affirmative? Vos livres de comptes peuvent-ils être consultés?

La réponse à cette question peut facilement vous être apportée par Debbasch. Profitez-en pour lui demander à qui profite le crime. Croyez-moi, il est très au courant! D’ailleurs, je serai amené le moment venu à m’expliquer longuement sur ce qui se passait tous les mois…

Quels étaient les termes du contrat qui liaient Progosa à l’Etat togolais pour la gestion du Port de Lomé? Avez-vous honoré vos engagements, dont ceux liés à la construction d’un troisième quai?

L’Etat Togolais, en septembre 2001, a libéralisé le secteur de la manutention des conteneurs au Port Autonome de Lomé en accordant deux licences de manutention à des opérateurs privés. 

Le Groupe Progosa, à travers sa filiale togolaise SE2M, s’est vu attribuer une de ces deux licences. Elle a démarré ses activités le 15 janvier 2002 pour une durée de 10 ans. Les résultats ne se sont pas fait attendre, le trafic conteneur du Port de Lomé passant de 30.000 mouvements en 2001 à 250.000 mouvements en 2008, avec une courbe de croissance assurant au Port de Lomé l’une des meilleures progressions de port Ouest Africain.

Au niveau des engagements, la SE2M a investi, tant au niveau immobilier que matériel et humain, plus de 7 fois la demande de l’Etat Togolais.

En 2003, voyant l’essor que prenait le Port de Lomé, le Président Eyadema m’a demandé d’étudier un projet d’agrandissement ; de là est né le projet dit du troisième quai. En 2004, je lui ai présenté une proposition d’extension de 200 mètres qu’il jugea insuffisante. Je me suis donc mis en quête de partenaire ; ainsi Progosa a conclu un accord avec le Groupe CMA CGM, troisième armateur mondial.

Le 17 novembre 2004, la SITC (Société commune entre CMA CGM et Progosa) a signé avec le Ministre de l’Equipement, des Mines, et des Postes et Télécommunications, Monsieur Faure Essozimna Gnassingbé, actuel Président de la République, un protocole d’accord ayant pour intitulé «Protocole d’accord sur la construction, l’exploitation et l’entretien des infrastructures pour la réception des navires porte conteneurs au Port de Lomé».

Ce protocole prévoyait un renforcement et une extension des structures d’accueil réparti en trois phases, la signature de la convention de concession intervenant après la réalisation de la première phase. Cette première phase comprenait l’accroissement de la capacité de réception du Môle 2 et l’installation de grues mobiles nécessaires au déchargement des portes conteneurs non gréés.

Cette première phase, le Groupe Progosa l’a réalisé en totalité, avec pour point d’orgue l’inauguration, le 26 juin 2006, par le Chef de l’Etat, des deux grues mobiles Lhiebber LHM 400.

En février 2007, j’ai personnellement remis le dossier complet du projet troisième quai au Président de la République, Faure Essozimna Gnassingbé. Ce dossier comprenait les offres techniques, financières et juridiques nécessaires à la construction d’un ouvrage de cette ampleur.

Depuis 2007, en dépit de multiples relances de ma part, ce dossier n’a pu aboutir. Malgré le protocole d’accord, malgré le dossier juridique complet remis aux plus hautes autorités de l’Etat, mes collaborateurs et moi-même n’avons jamais réussi à signer la convention de concession qui nous aurait permis de démarrer les travaux d’extension du Port Autonome de Lomé.

Donc, pour répondre à votre question, en huit années de présence effective au Togo, je pense avoir honoré tous mes engagements, notamment ceux lié au Port Autonome de Lomé et à son développement.

A la fois, la SE2M et la SE3M sont accusées d’avoir siphonné une partie de l’économie togolaise à travers le Port de Lomé (PAL). Que répondez-vous?

Il suffit pour se convaincre du contraire d’observer le développement qu’a connu le port de Lomé ces dernières années sous l’impulsion de Progosa.

C’est près de 20 milliards de FCFA que Progosa a investi au total à travers ces deux sociétés depuis le démarrage de ses activités. Comme indiqué précédemment, le groupe a notamment procédé au renforcement du quai et à la mise en service, en partenariat avec CMA CGM, de deux grues mobiles de grande capacité. Progosa employait sur le site près de 500 agents permanents, dont 99% d'origine togolaise. Sous notre impulsion, Lomé est devenu le 6ème port à conteneurs de la côte atlantique d’Afrique, avec un trafic conteneurs annuel de 280.000 TEUS en 2008 contre 50.000 en 2001, soit une croissance de 260%!

C’est en réinvestissant dans le port les bénéfices réalisés en partenariat avec les togolais que Progosa a permis au port de Lomé de connaître un tel essor. Bien loin de «siphonner» le port de Lomé, Progosa a donc grandement participé au développement de l’économie togolaise.

Si vous n’avez rien à vous reprocher, pourquoi ne retournez-vous pas au Togo pour affronter la justice togolaise et le pouvoir politique d’autant qu’on vous savait proche de ceux-ci au temps d’une embellie qui ne date pas d’il y a longtemps? Avez-vous peur d’une justice à deux vitesses?

Nul n’ignore que certaines personnes au Togo, parmi les plus puissantes du pays, rêveraient de me voir derrière les barreaux, et il faudrait une grande naïveté, au vu des événements des dernières semaines, pour penser que mon innocence peut suffire à me protéger d’un tel désagrément…

Chacun comprendra que je ne souhaite pas prendre un tel risque, ni pour moi, ni pour aucun de mes collaborateurs.

Pourquoi avoir attendu seulement maintenant que la brouille est effective entre vous et le régime togolais pour dénoncer M. Debbasch, le procureur Bakaï et tous ceux qui font l’objet de sujets, preuves à l’appui, sur votre blog?

Ce n’est que récemment que nous avons eu en main tous les éléments pour comprendre la machination au cœur de laquelle nous nous sommes retrouvés.

Et c’est précisément quand nous avions fini de rassembler tous les éléments prouvant que Progosa a été utilisé à son insu comme un pion au cœur d’un vaste système imaginé par certains pour servir leurs intérêts personnels, que nous avons été chassés du Togo dans les conditions que l’on sait.

Notre combat a commencé à dater de ce jour, dès que nous avons eu la certitude de ce qui s’était joué dans notre dos et que nous avons pu identifier tous les rouages du système.

Aviez-vous soustrait de vos locaux à Lomé des documents compromettants et des disques durs pour brouiller l’enquête?

Non. Pourquoi l’aurais-je fait ? Les inspecteurs des impôts étaient présents depuis plusieurs semaines dans nos locaux.

Nos archives étaient disposées dans deux endroits : les documents de moins d’un an étaient au Port de Lomé. Les documents de plus d’un an, pour une raison de place, étaient situés dans une villa au quartier Forever, à quelques pas du siège du RPT. C’est cette villa qui a été prise brutalement d’assaut par la gendarmerie le mardi 26 mai 2009 au soir, et ceci sans qu’aucun document juridique ne les y autorisent.

Ceci dans quel but? Je ne me l’explique pas…

Vos employés au Togo sont-ils orphelins aujourd’hui? Quels sorts leur sont réservés?

Suite à un jugement inique rendu par la cour d’appel de Lomé, mes sociétés SE2M et SE3M ont été données au Groupe Bolloré.
Tous mes employés avaient des contrats de travail enregistrés et étaient régulièrement déclarés à la CNSS. Ils restent donc salariés des sociétés SE2M et SE3M.

M. Dupuydauby, sans langue de bois, la famille Gnassingbé est-elle actionnaire du groupe Progosa? Sinon comment expliquez-vous cette intimité qu’il y avait entre vous et le défunt président Eyadema et des membres de sa famille dont son fils, l’actuel Chef de l’Etat?

Aucun des membres de la famille Gnassingbé n’a jamais été actionnaire du Groupe Progosa. J’ai connu le Président Eyadema en 1977 au cours d’un déjeuner organisé par le Président Houphouët Boigny. En ce temps, j’étais président de SCAC SOCOPAO que Vincent Bolloré racheta en 1986.  En 1999, par l’intermédiaire d’un ami commun, le Président Eyadema m’a demandé de trouver une solution pour que le Port de Lomé retrouve sa compétitivité perdue. De nos discussions et de notre travail est né SE2M, et par ricochet, SE3M. A cette époque, le Président Eyadema m’avait demandé de travailler avec son fils, ce que je fis.

Cette intimité n’explique-t-elle pas l’arrestation des cadres du groupe Bolloré à Lomé en 2005?

Je vous remercie de cette question qui a tant fait couler d’encre. A cette époque, beaucoup de gens ont vu ma main derrière ces arrestations. Je tiens à préciser aujourd’hui que je n’y suis pour rien. Je me trouvais chez moi à Séville lorsque cela s’est produit et je ne l’ai su que plusieurs heures plus tard.

Les gens qui pensent que je suis à l’origine de cela se trompent et devraient chercher la responsabilité de ces arrestations à d’autres niveaux.

Quel est l’origine du litige entre vous et Bolloré dont vous étiez un employé?

Je n’ai jamais été un employé de monsieur Vincent Bolloré. J’étais l’un de ses nombreux consultants. J’ai collaboré avec lui par le passé sur certains dossiers en tant que conseil. Il me devait de l’argent sur une opération qu’il a réalisée en partie grâce à moi. Afin de me payer et de solder nos comptes, il a investi dans Progosa.

A partir du moment où le Port de Lomé et Progosa devenaient un danger pour le Port d’Abidjan et le Groupe Bolloré, Vincent Bolloré a prétendu que l’argent qu’il avait versé en paiement de ses dettes était à lui.

Avez-vous porté plainte contre la justice togolaise suite aux accusations dont vous êtes l’objet?

J’ai demandé à mes avocats d’étudier toutes les possibilités juridiques de ce dossier. Je souhaite rentrer dans mes droits et que mon nom soit blanchi des accusations qui me sont reprochés. Néanmoins, personne n’ignore le fait qu’au Togo la justice n’est pas indépendante et que mon dossier ne serait pas étudié de manière juste et équitable.

Pour conclure que direz-vous à l’opinion, principalement à celle du Togo et à vos employés qui ne comprennent rien à ce qui se passe et à certains d’entre eux qui pensent que Progosa et le pouvoir togolais, c’est bonnet blanc et blanc bonnet?

Dans ce dossier beaucoup de gens tentent de nier leurs responsabilités et de paraître meilleurs et plus honnêtes qu’ils ne le sont vraiment. La vérité finira par éclater un jour… et peut-être plus tôt que certains ne le pensent… ou ne le craignent!

M. Dupuydauby, je vous remercie

Interview réalisée à Paris par Jules S.


 

 

 

 

 

 

           

           

 

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