Togo - Politique:
Des doutes sur la Commission «vérité,
justice et réconciliation»
27 août 2009
Plusieurs Togolais disent ne pas croire en la Commission «vérité,
justice et réconciliation» installée
il y a quelques semaines à Lomé, la capitale,
par les autorités togolaises alors que le président
de l’institution appelle à l’adhésion
de tous ses compatriotes.
La Commission «vérité, justice et réconciliation» est
présidée par Monseigneur Nicodème Anani
Barrigah-Benissan, évêque de la ville d’Atakpamé,
dans le sud du Togo.
«J’ai été victime de violence
de la part des forces de l’ordre en 2005, mais je n’irai
pas devant cette commission parce je n’ai pas confiance
en elle», a déclaré à IPS,
Koffi Attiogbé. Amputé du pied gauche lors «des
violences militaires» après les élections
présidentielles de 2005, il se rappelle encore les atrocités
commises par les militaires dont il a été victime
dans le quartier populaire de Bè, à Lomé.
Selon le rapport d'une mission d'établissement des faits,
envoyée au Togo par les Nations Unies, "la mission
a reçu des témoignages particulièrement
crédibles indiquant que le nombre de personnes décédées
(en 2005) se situe entre 400 à 500". La mission
a précisé que les données concernant les
exécutions sommaires n'ont pas été suffisamment
prises en compte.
«Je suis convaincu que les autorités en place
ne sont pas prêtes à rendre justice parce qu’elles
font partie des auteurs et des commanditaires de ces barbaries,
et donc, je ne crois pas en cette commission» a
ajouté Attiogbé.
Il est soutenu par Nicolas Lawson, président du Parti
du renouveau et de la rédemption. «Je ne crois
pas en cette commission et je demande à Mgr Barrigah-Benissan
(président de la commission) de laisser ce travail et
d’aller continuer sa mission d’évêque»,
a confié Lawson à IPS. Selon lui, la solution du
Togo n’est pas pour le moment dans la création d’une
quelconque Commission vérité, justice et réconciliation,
mais un changement de régime.
«Notre chef de l’Etat est mal placé pour
parler de réconciliation parce qu’il a des problèmes
avec son frère accusé de tentative de coup d’Etat,
il faut qu’il fasse la réconciliation dans sa
famille avant de l’étendre au peuple togolais», a
affirmé, de son côté, Abass Kaboua, président
du Mouvement des républicains centristes.
Cette commission de 11 membres est chargée de faire la
lumière sur les actes de violences à caractère
politique survenus au Togo depuis 1958, la période de
l'indépendance du Togo, jusqu’en 2005. Elle devra
proposer des voies et moyens d'apaisement et de réparation
des dommages. Et pour que cette mission soit une réussite,
le chef de l'Etat, Faure Gnassingbé, a affirmé que
cette commission sera indépendante et autonome, et sera
dotée d'un budget de fonctionnement.
«Elle n’est pas un modèle clé en
main importé de l’étranger et que l’on
voudrait plaquer sur la réalité togolaise», a
déclaré Gnassingbé lors de l’installation
de la commission. Il a ajouté que cette institution
n’était pas un tribunal et elle n’avait
ni mission ni vocation de juger ou d’amnistier.
Selon le chef de l’Etat, la commission dispose de pouvoirs
d’entreprendre des investigations approfondies auprès
des personnes, des institutions, des administrations, des autorités
politiques, religieuses, traditionnelles et de la société civile,
d’accéder aux archives, aux documents et de recueillir
tout renseignement nécessaire à la construction
de la mémoire collective et à l’établissement
de la vérité.
«Il ne faut pas considérer la commission comme
une superstructure qui va régler tous les problèmes,
mais elle va déblayer le terrain pour une vraie réconciliation
au Togo», a expliqué aux journalistes, l’avocat
Zeus Ajavon, président d’un Groupe de travail
des organisations de la société civile (OSC)
et des médias pour accompagner le processus de la justice
transitionnelle - qui est un processus de recherche consensuelle
de la paix et du développement au Togo.
Dénommé «Plateforme justice transitionnelle
des OSC et des médias», ce regroupement a
pour mission de tout mettre en œuvre pour valoriser le
potentiel des organisations de la société civile
et des médias, et de faire en sorte qu’ils puissent
offrir un accompagnement adéquat aux travaux de la Commission «vérité,
justice et réconciliation».
«La plateforme note avec satisfaction que la commission
a démarré ses activités et se réjouit
de la disponibilité des commissaires à collaborer
avec la société civile et les médias pour
la réussite de leur mission», ajoute Ajavon.
Gilchrist Olympio, président de l’Union des forces
de changement, le principal parti de l’opposition, a estimé,
pour sa part, que la réconciliation est une bonne chose
et adhère à l’idée. Mais il émet
des doutes sur la composition de la commission. «Nous
n’avons aucun doute sur le président, mais il est
entouré de certaines personnes qui n’inspirent pas
confiance», a-t-il dit à IPS.
Le président de la commission a reconnu que certains
partis politiques ont émis des inquiétudes et quelques
doutes sur le moment choisi et la composition de la commission.
Il a évoqué également le climat qui prévaut
dans le pays et qui pourrait ne pas favoriser le travail de la
commission. «Lors de nos rencontres avec les acteurs
politiques et la société civile, nous avons vu
qu’il y a une diversité d’opinions par rapport à la
mission de la commission», a indiqué Mgr Barrigah-Benissan.
«Mais aux uns et aux autres, nous avons adressé le
même message : si nous aspirons tous à la paix,
si nous voulons tous que les filles et les fils de ce pays
se réconcilient et commencent une nouvelle histoire,
il faut donner une chance à la commission pour qu’elle
fasse son travail», a-t-il souligné.
Conscient la complexité de la tâche qu’il
a entamée depuis quelques semaines, Mgr Barrigah-Benissan
appelle à l’adhésion de tous les Togolais
au processus. «La réussite de cette mission
requiert l’implication de tous les acteurs nationaux et
internationaux... Elle a besoin de l’adhésion totale
de tous les Togolais», a-t-il lancé.
«Ces doutes et scepticismes ne doivent pas constituer
un frein au travail de la commission, mais les membres doivent
en tenir compte afin de bien accomplir leur mission»,
estime Gerald Blivi, un étudiant de l’Université de
Lomé.
Selon Musa Gassama, représentant du Haut commissariat
des Nations Unies pour les droits de l’Homme, la commission
doit tirer profit des expériences existantes pour bâtir
un modèle qui tienne compte des réalités
togolaises. «Les Togolais doivent savoir que le moment
est venu de jeter un regard sur le passé, d’en tirer
les conclusions et d’écrire une nouvelle page de
leur histoire».
Noël Kokou Tadégnon (IPS)
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